A la Maison Blanche, Macron voit le verre de l’amitié à moitié plein

Le volontarisme très offensif affiché par l’Elysée avant sa visite à Washington s’est évanoui dans l’affichage d’une camaraderie retrouvée avec Joe Biden, malgré un bilan dépourvu d’avancée très concrète.

Emmanuel Macron et Joe Biden après leurs toasts à l’orée du dîner d’Etat donné par la Maison Blanche, le 1er décembre 2022. (Ludovic Marin/AFP)

par Julien Gester, envoyé spécial à Washington

publié le 2 décembre 2022 à 8h18

A venir sans attendre grand-chose, on repart comblé par presque rien. Erigeant pour cheval de bataille la dénonciation d’une poussée de protectionnisme américain qui menacerait d’enrayer la réindustrialisation du Vieux Continent, Emmanuel Macron s’était présenté sans grandes illusions à son rendez-vous jeudi 1er décembre avec Joe Biden. Il n’était «pas venu ici pour demander des choses», ni même «un geste», cadrait la veille un conseiller de l’Elysée mais pour «poser un problème et y trouver des solutions». Ce qui tombait plutôt bien puisque la Maison Blanche, par la voix du porte-parole de son Conseil national de sécurité, John Kirby, avait très opportunément affirmé mardi 29 novembre être «en mode écoute» vis-à-vis des «inquiétudes européennes», sans forcément saisir pour autant l’urgence d’apporter une réponse concrète au «problème» français.

La confiance clamée par Joe Biden jeudi, à l’issue de presque deux heures d’entretien bilatéral, dans la conversation à venir pour «coordonner et aligner les approches» de part et d’autre de l’Atlantique et «résoudre certains des différends qui existent», aura suffi à faire fondre l’allant offensif avec lequel le président français était venu tambouriner aux portes de Washington. Quelques heures plus tard, une figure de l’entourage du président français dans le Bureau ovale se réjouissait d’«ouvertures majeures» à la faveur d’une discussion «très franche et directe» ayant permis de «lever beaucoup d’ambiguïtés» et «une vraie prise de conscience au plus haut niveau de l’Etat américain» – quand Joe Biden s’est pour l’heure contenté de déclarer en substance qu’il fallait voir, en toute bonne volonté, ce qui serait faisable.

«Nous n’avons pas besoin de ça»

Le problème, donc, ce «risque, qui est là et qu’on doit se dire entre amis», avait été dénoncé à quelques heures de la visite à la Maison Blanche lors d’une adresse de Macron à la communauté française aux Etats-Unis : que «l’Europe devienne une variable d’ajustement» pour l’Amérique face aux crises et défis du moment également à l’ordre du jour (guerre en Ukraine, rivalité avec la Chine, énergies, alimentation, climat…), avec pour effet indésirable de «fragmenter l’Occident». En cause, les fleurons du bilan législatif de Biden que sont le «CHIPS Act» (visant à rapatrier et stimuler la production de semi-conducteurs aux Etats-Unis) et surtout l’«Inflation Reduction Act» (dit IRA, un plan d’investissement monstre dans la transition énergétique, lui aussi essentiellement placé sous le signe du made in USA).

D’ambitieux édifices bombés de centaines de milliards de dollars de subventions et avantages fiscaux mis à disposition par le Congrès, dont Paris entendait porter la crainte qu’ils érigent de trop grandes disparités d’opportunité, entre Amérique et Europe, lorsqu’il s’agit d’investir dans les technologies vertes, les énergies renouvelables, les véhicules électriques ou encore les batteries. Au risque, a menacé ou redouté le président français, «que se déclenche les prochaines semaines une forme d’hostilité commerciale» de part et d’autre de l’Atlantique, et «nous n’avons pas besoin de ça».

La communication préalable de l’Elysée avait voulu dégonfler toute forme d’attente en matière d’annonces fracassantes lors de l’expression commune des deux présidents à l’issue de leur échange, acmé de la visite d’Etat française à Washington – la première du mandat de Biden, quatre ans après celle qui avait déjà ouvert le bal sous Trump –, sinon la réaffirmation bras dessus bras dessous de l’increvable amitié transatlantique et de la nécessité, selon le mot macronien, d’«encore plus d’intimité stratégique». Biden a de fait commencé par refuser d’entrée toute «excuse» américaine pour «le plus important investissement [contre] le changement climatique de toute l’histoire». Mais il a reconnu de possibles «bugs» dans la facture d’un texte si monumental, qui appellent des «ajustements» dès lors que l’intention originelle n’aurait jamais, selon lui, été de redéployer les emplois industriels en Amérique «aux dépens de l’Europe» – mais de s’émanciper de la Chine.

«Aller plus vite et plus fort»

L’Elysée, à défaut d’entretenir l’espoir d’un improbable amendement de l’IRA, comptait sur certaines «marges de manœuvre» encore ménageables dans sa mise en œuvre et voulait convaincre Washington «qu’il n’est pas dans l’intérêt américain que l’Europe soit affaiblie» par les «distorsions» de concurrence tant redoutées, surtout après avoir assumé l’essentiel du coût de l’unité contre Moscou. Pour restaurer l’«espace de règles et de normes communes» appelé de ses vœux par Paris, afin de rallier les «mêmes objectifs stratégiques» de décarbonation et de relance des chaînes locales d’approvisionnement, il s’agit d’obtenir des exemptions sur mesure, secteur par secteur, comme celles déjà consenties au Mexique et au Canada dans le cadre d’accords de libre-échange. Cela afin que des exportations européennes vers les Etats-Unis, notamment en matière de composants, demeurent possibles sans être pénalisées. Et Biden s’est de fait déclaré ouvert à une interprétation plus étendue de l’esprit du texte, qui engloberait tous les «alliés» de l’Amérique. Mais, souligne un acteur des échanges, tout cela s’annonce technique et «va prendre du temps».

L’autre principal point de convergence revendiqué à l’issue de ce face-à-face «très amical» (de loin le vocable de la journée) est un souci commun d’harmonisation destiné à «éviter une course aux subventions» dont les intérêts privés deviendraient les principaux bénéficiaires. Mais pour ce faire, par-delà toutes les déclarations de bienveillance mutuelle, il s’agira in fine de répliquer aux quelque 370 milliards de dollars de subventions prévus dans le plan climat de Biden par autant ou presque de milliards d’euros, rendus aussi aisément accessibles. D’où l’aveu d’un Macron qui s’est dit jeudi «confiant mais aussi lucide sur ce qui est aussi à faire du côté européen». A savoir : «aller plus vite et plus fort» pour porter «la même ambition» industrielle que Washington.

En sourdine, l’exécutif français peste d’avance en perspective du vol retour et des échéances auxquelles il conduit. «Il faut que l’Europe se secoue les puces et comprenne que les choses vont vite et que nos procédures sont trop complexes, trop lentes et peut-être pas à la hauteur des enjeux», juge un ministre de la délégation. Car faire s’entendre tous les Européens autour des termes d’un «Buy European Act» encouragé par Washington pourrait s’avérer d’une autre complexité que la «resynchronisation» entre alliés de toujours qu’a quémandée Macron tout au long de sa virée américaine – un terme que Biden lui a fait jeudi la bonne grâce de reprendre à son compte, quitte à ce que ça ne l’engage à rien de très précis. Le genre d’attention auxquelles on reconnaît les amis.

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By Habari

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