Que s’est-il vraiment passé à Kishishe et à Bambo, deux villes du Nord-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) ? Les 29 et 30 novembre, des affrontements violents ont opposé les rebelles du M23 et des groupes armés hutu composés de FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), mais aussi de milices d’autodéfense maï-maï. L’armée congolaise n’était pas présente sur les lieux et un cessez-le-feu était censé être en vigueur avec la rébellion depuis les accords de Luanda du 24 novembre. Le 30 novembre, le M23 réussit à tenir tête aux milices locales, qui finissent par quitter la zone.

Des bilans contradictoires
Le 1er décembre, le porte-parole de l’armée régulière congolaise (FARDC) annonce un premier bilan des combats à Kishishe et Bambo de 50 morts, et accuse le M23 d’être responsable du massacre. Le lendemain, le Conseil des ministres fait état de 109 victimes. Le 5 décembre, le ministre de l’Industrie et ancien-gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku, fait état de 272 morts lors du point presse hebdomadaire du gouvernement. Le ministre de la Communication, Patrick Muyaya précise que 17 enfants font partie des victimes… sans davantage d’informations sur les circonstances de la tuerie. Le gouvernement indique d’ailleurs qu’une enquête de l’ONU est diligentée sur place. Pendant ce temps, le M23 dément être responsable d’un massacre et reconnaît 8 victimes civils et 20 miliciens tués pendant les combats.

L’Enquête à distance de l’ONU
Le 8 décembre, la Monusco publie un rapport d’enquête préliminaire sur la tuerie et indique qu’au moins 131 personnes ont été tuées à Kishishe et Bambo. Les enquêteurs onusiens expliquent que les victimes ont été tués « au cours d’actes de représailles contre les populations civiles perpétrés les 29 et 30 novembre (…) 8 personnes ont par ailleurs été blessées par balles et 60 autres enlevées », détaille l’ONU qui pointe également la responsabilité du M23. Le hic, c’est que les 52 témoins interrogés par la Monusco l’ont été à Rwindi, à plus de 20 km de Kishishe. Les enquêteurs n’ont pas pu se rendre sur place « en raison des contraintes de sécurité ».

« Destruction depreuves »
Pourtant, les témoignages recueillis par l’ONU à Rwindi sont accablants pour le M23. Les rebelles ont attaqué les villages de Kishishe et de Bambo, « brisant les portes, tirant sur les civils, pillant des biens et brûlant des maisons ». Des témoins ont également déclaré à la Monusco que « la plupart des survivants ont été empêchés par le M23 de quitter les villages saccagés ». « Des éléments du M23 auraient enterré eux-mêmes les corps des victimes, dans ce qui pourrait être une tentative de destruction des preuves ».

«Un rapport pour soutenir les accusations du gouvernement»
En attendant, le M23 dénonce l’enquête réalisée à distance par la Monusco et demande la publication du nom des victimes. Les rebelles reprochent à l’ONU « de faire un rapport monté de toute pièce pour soutenir les accusations du gouvernement congolais ». De son côté, Kigali, que Kinshasa et un rapport du groupe d’experts des Nations unies accusent de soutenir la rébellion, est montée au créneau pour attaquer « un massacre fabriqué » par Kinshasa « sans aucune enquête sur les faits par une quelconque entité crédible ». Quant à la communauté internationale, elle s’est rangée du côté de l’enquête onusienne, condamnant le M23 pour les exactions de Kishishe et Bambo.

Une enquête « encadrée » par le M23?
Face à l’enquête parcellaire de la Monusco et aux accusations du gouvernement congolais, un journaliste d’origine belge, basé à Kigali, Marc Hoogsteyns, a pu se rendre sur place à Kishishe. Ce voyage de presse, clairement encadré par le M23, a suscité la colère de Kinshasa qui a dénoncé « une nouvelle campagne de mensonge du Rwanda ». Fondateur de l’agence Kivu Press, le journaliste a publié une enquête d’une trentaine de pages basée sur des entretiens. La question est de savoir si ces témoins ont pu répondre en toute liberté alors que la cité est encore contrôlée par les rebelles.

« Le nombre des victimes a été gonflé »
Les conclusions du rapport de Kivu Press sont parfaitement raccords avec le bilan dressé par le M23 : « 19 personnes ont été tuées lors des combats, dont 8 civils, aucun enfant, mineur ou femme n’a été tué à Kishishe, aucun viol… ». L’enquête comprend également les noms des victimes civiles et combattantes et estime « qu’il n’y a pas eu de massacre ni à Kishishe ni à Bambo. Le nombre de victimes a été totalement gonflé dans les rapports basés sur des informations secondaires ». A Kinshasa, on apporte aucun crédit à cette enquête « made in Kigali ».

L’ONU bientôt sur place?
Plus d’un mois après ce que Kinshasa et l’ONU appellent « le massacre de Kishishe et Bambo », d’importantes zones d’ombre persistent sur le déroulement des violences et sur son bilan. Nombreux sont ceux qui demandent une réelle enquête indépendante sur le terrain. Le prix Nobel de la paix, Denis Mukwege souhaite « qu’une équipe médico-légale des Nations-Unies se rende sur les lieux du crime et exhume les fosses communes ». Les enquêteurs de la Monusco n’ont, pour l’instant, pas pu se rendre à Kishishe et Bambo, dont la région est toujours sous contrôle des rebelles. Ce mercredi 4 janvier, le M23 a annoncé son retrait de Rumangabo le 5 janvier. Kishishe devrait normalement suivre ce repli, mais de nombreux membres de la société civile se plaignent de la lenteur du retrait progressif de la rébellion, qui renforcent en même temps ses positions vers l’Est et l’axe Kiwanja-Ishasha. Un départ du M23 de Kishishe pourrait tout de même sonner l’arrivée (trop tardive) des enquêteurs de l’ONU sur place.

Christophe Rigaud – Afrikarabia

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By Habari

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