Ci-dessous, les termes inscrits sur la plaque commémorative de la lutte congolaise pour l’indépendance à Mons (Belgique) qui avaient suscité le déchaînement de Mme Justine Kasa-Vubu :

« À la mémoire de celles et de ceux qui se sont battus pour l’indépendance du Congo, et en particulier de Patrice Lumumba, 1er Premier ministre, assassiné le 17.01.1961, avec ses compagnons Maurice Mpolo et Joseph Otiko à cause de leurs opinions. »

Au cours de la cérémonie, le Premier ministre belge a parlé de Patrice Lumumba (à juste titre) comme le père de l’indépendance et de la nation congolaise. A-t-il eu tort, pour mériter un tel déchaînement de la part de Mme Kasa-Vubu dans sa lettre ?

À sa décharge, Mme Justine Kasa-Vubu fait partie de ces millions de Congolais qui ont été victimes de la propagande anti-Lumumba dans les premières années de la décolonisation ; la propagande est comprise comme un ensemble d’actions exercées sur l’opinion pour l’amener à avoir et à appuyer certaines idées, surtout politiques (dictionnaire Le Robert).

Après des décennies d’entretien d’une propagande intense dans une société, même si cette propagande finit par être arrêtée, le mal est fait : il s’agit de l’obscurantisme, à savoir « un comportement rétrograde qui entretient l’ignorance des masses afin d’empêcher l’évolution des connaissances […], et ce, malgré l’existence de preuves avérées ». (dictionnaire La Toupie, 2017).

Cet obscurantisme, conjugué à la loyauté d’une personne envers ses parents, pourrait bien expliquer le caractère irrationnel de la lettre de Mme Justine Kasa-Vubu. Ainsi, celle-ci s’insurge contre le Premier ministre belge, à qui elle reproche de n’avoir pas consulté les archives coloniales belges et autres documents historiques avant de faire « offense à la mémoire collective » et de procéder « à la falsification de l’histoire de notre pays » en décidant de conférer « injustement » le titre de « père de l’indépendance du Congo » à Patrice Lumumba au lieu de Joseph Kasa-Vubu.

Elle pourrait faire les mêmes reproches sévères au roi Philippe de Belgique, qui, lors de sa visite à Kinshasa en 2022, a fait une déclaration similaire. Or, il nous semble que la position de Mme Justine Kasa-Vubu est une conséquence de la désinformation et/ou de la méconnaissance des archives rendues publiques par les États-Unis et la Belgique en relation avec la décolonisation tumultueuse de notre pays.

Sans vouloir revenir sur les détails du débat de 2020 de Congokin (pouvant être retrouvés sur le site) ou celui du CET, je me propose de rétablir la chronologie historique et la véracité des faits, s’agissant des éléments suivants : (1) le discours du droit du premier occupant ; (2) les revendications émancipatrices de l’Abako ; (3) les revendications indépendantistes ; et (4) le concept de « père de l’indépendance »

LE DISCOURS DU DROIT DU PREMIER OCCUPANT N’ETAIT PAS CONTRE LA COLONISATION MAIS CONTRE LES « BANGALA »

Le discours dans lequel Joseph Kasa-Vubu avait parlé du « droit du premier occupant » était-il un discours contre la colonisation ? Ce n’est pas sûr. Car, même si l’allocution est faite dans le cadre d’un groupe de réflexion dénommée « l’Union des intérêts sociaux congolais » (Unisco), plusieurs auteurs placent ses discours dans la catégorie de la guerre de Joseph Kasa-Vubu contre les Bangala.

Il ne faut pas sortir ce discours de son contexte historique de conflit ethniques entre les élites avant l’éclosion des organisations politiques. Avec le modernisme dans une société coloniale, les élites en compétition  pour la satisfaction des mêmes demandes cherchent l’appui des membres de leurs ethnies  respectives dans la masse pour faire prévaloir la satisfaction de leurs demandes (cf. Karl W. Deutsch, Théorie de mobilisation sociale).

De 1945 à 1952, la population d’origine Kongo devenait majoritaire à Léopoldville. L’adoption du lingala comme langue de l’administration et de l’éducation au détriment du kikongo, ainsi que la nomination, en 1945 déjà, d’une personne originaire du Haut-Congo au poste de chef de cité indigène, alors que les 2/3 de la population de la ville étaient constitués de personnes originaires du Bas-Congo, furent perçues comme des menaces par l’élite du Bas-Congo, qui se plaignit d’une discrimination ethnique favorisant les « Bangala ».

En effet, engagé depuis Boma  en 1942 comme agent de la colonie Joseph Kasavubu  s’est installé avec sa famille à Léopoldville. Mais, il  attendra trois années   avant de trouver une parcelle où construire sa maison. La cite étant sous le control  des « Bangala ». Joseph Kasavubu n’attend  donc qu’une occasion pour extérioriser ses frustrations et  rallier autour de lui l’élite Bakongo.  En 1946, intentionnellement, M Jean Bolikango , le President  de l’UNISCO la lui donnera en le désignant  comme porte-parole de l’organisation.  Ci-dessous la description de l’incident autour du discours de Joseph Kasavubu :

le président de l’Unisco, Jean Bolikango, a fait appel à Joseph Kasa-Vubu pour agir comme porte-parole de l’association. En tant qu’ancien séminariste, Kasa-Vubu était éminemment qualifié pour ce poste. Dès le début, cependant, Kasa-Vubu s’est montré beaucoup plus désireux de faire valoir les revendications des Bakongo contre les Bangala que de faire pression sur les exigences de l’association contre l’administration coloniale. En 1946, dans une conférence à l’Unisco intitulée « Le droit du premier occupant », il soutient que puisque les Bakongo sont les premiers occupants du territoire entourant la capitale, ils en sont les seuls propriétaires légitimes, une thèse qui « provoque la consternation de l’assemblée ». (Cf.Rene Le Marchand, Political Awakening in the belgian Congo 1964, p.181)

Il est important de noter  qu’au lieu de s’attaquer aux colons le discours visait apparemment des Congolais membres des ethnies  considérées  comme allochtones.  Dans un livre écrit en 1985, dont la référence est reprise par Verhaegen (2003, p.) Mme Justine explique que  les « bangala » se sentirent effectivement visés par ce discours, et que son père était encore très marqué par des difficultés pour l’obtention de sa parcelle de terre  à Léopoldville quand il a prononcé ce discours.

Ce discours ne devrait donc pas être cité comme modèle de la lutte anticoloniale mais un exemple des antagonismes ethniques  entre les autochtones et les allochtones dans la province de Léopoldville.

LES REVENDICATIONS  DES ÉVOLUÉS DE CONSCIENCE AFRICAINE, DE L’ABAKO   AINSI QUE  DE LUMUMBA  EN 1956 N’ÉTAIENT PAS INDÉPENDANTISTES

« il y eut la publication en 1955 du Plan de Trente ans pour l’Émancipation du Congo du Professeur Jef Van Bilsen qui suscita des réactions dans la Colonie, dont celles de quelques Évolués réunis autour de Monseigneur Malula qui rédigèrent le Manifeste de Conscience africaine en 1956. Dans la publication en 1956 du Contre Manifeste du parti politique ABAKO dirigé par Joseph Kasa-Vubu répondant au Manifeste de Conscience Africaine, le mot indépendance figurait déjà dans les revendications de l’ABAKO » (Mne Justine Mpoyi Kasa-Vubu)

Les affirmations ci-dessus sont aux antipodes des évènements historiques. En réalité, les archives de la colonisation montrent une très grande participation belge dans la rédaction et la publication des manifestes de Conscience africaine ainsi que du contre-manifeste de l’Abako.

Les belges ne pouvaient pas  inciter les évolués congolais a demander l’indépendance.  Par ailleurs, pourquoi ne pourrait-on pas prendre aussi en considération le livre de Lumumba rédigé à la même période, mais dont la publication ne pouvait être autorisée, afin de mieux comprendre l’état d’esprit des élites congolaises à l’époque ?

L’étude de ces trois documents montre que les principales préoccupations des élites congolaises de 1956 étaient : le rejet de la discrimination raciale et l’aspiration à l’émancipation. Toutefois, il faut noter qu’« émancipation » ne signifie pas « indépendance ».  Le premier signifie l’extension des droits, le second la liberté. Aucun de ces documents ne revendique l’indépendance. Ci-dessous, une présentation sommaire de ces trois thèses :

Malula et le Manifeste de la Conscience africaine :

En effet, consécutivement au « Plan de Trente ans » de Van Bilsen et à la volonté du Vatican de se distancier des puissances coloniales et de s’adapter au courant irréversible de décolonisation qui touchait l’Afrique avec l’indépendance de la Libye, du Soudan, de la Côte-d’Or (Ghana), le Parti Social-Chrétien  décidait  de lancer au Congo un mouvement national chrétien/congolais afin de devancer les libéraux et socialistes. Il fut décidé de publier un Manifeste.

Le Manifeste de Conscience Africaine  était une création du Parti Social Chrétien belge par le biais du Mouvement ouvrier chrétien [MOC] dans lequel avait évolué Van Bilsen.  Le MOC  a joué  un rôle de premier plan dans le Manifeste de Conscience Africaine , notamment par son organisation matérielle discrète, ainsi que son financement. Un de ses membres, Joseph Nicaise (professeur à l’Université de Lovanium), sera très impliqué dans la supervision du projet, le recrutement des collaborateurs, la rédaction et la publication du Manifeste.  L’Abbé Malula et MM  Iléo, Ngalula et d’autres ne furent que des recrues congolaises utilisées par le PSC. De leur vivant, Malula, Ileo, Ngalula, n’ont jamais renié ce rôle.

Le manifeste publié le 1er juillet 1956 de la CA proclame la vocation de bâtir une nation multiraciale sans discrimination des origines, des races et de religion ; réclame une émancipation graduelle dans un horizon de 30 ans ; rejette l’introduction au Congo des systèmes de partis politiques, mais proclame la nécessité de créer un « mouvement national » regroupant tous les Congolais.

Joseph Kasa-Vubu et « le Contre-manifeste de l’Abako » :

Après avoir étudié soigneusement le Manifeste de conscience africaine au sein des commissions pendant près de deux mois, le 23 aout 1956, Joseph Kasa-Vubu fait un exposé du contre manifeste de l’Abako durant une assemblée générale à laquelle participèrent  trois européens. Il s’agit de  Jean Toldeur (commissaire de district), Jean Cordy(Administrateur de territoire conseiller de l’Abako et l’avocat Jacques Nyns. Le lendemain le contre Manifeste de l’Abako était publié par un journal pro-européens mains anticlérical, l’Avenir.

La thèse principale de l’Abako sous le leadership de Joseph Kasa-Vubu est l’émancipation immédiate. Cette revendication reprend mot à mot la thèse de l’ancien Gouverneur Général Ryckmans pour accélérer l’émancipation vers l’autonomie :

Puisque l’heure est venue, il faut accorder aujourd’hui l’émancipation que la retarder encore de trente ans. Notre patience a déjà dépassé les bornes. Des émancipations tardives, l’histoire n’en a jamais connue parce que quand l’heure est venue, les peuples n’attendent pas. Si l’on tarde, ce n’est plus l’émancipation qui termine la crise : c’est la haine, la révolte, la rupture. « (P. Ryckmans, Dominer pour servir)  

L’Abako critique le monopartisme proposé par le manifeste de CA  mais propose  aussi un monopartisme qui est ethnique. A chaque ethnie, un  parti politique et un seul. Pour l’Abako, les ethnies de « haut » pouvaient attendre, mais les Bakongo, étant très avancés sur le plan de la civilisation (ayant connu le contact avec l’Occident trois siècles avant les autres), voulaient une émancipation rapide.

Patrice Lumumba et « Le Congo, terre d’avenir, est-il menacé ? »

En effet, en  novembre 1956, le manuscrit du livre de Patrice Lumumba (  Le Congo, terre d’avenir, est-il menacé ?) » était déjà soumis à son éditeur belge. Toutefois ce dernier  hésitait à le  publier (et qui sera publié après la mort de Patrice Lumumba) craignant les foudres des milieux conservateur coloniaux qui n’acceptaient aucune critique du système colonial. Pourtant lui aussi, comme les membres de deux premiers groupes précités  ne demandait pas l’indépendance mais parlait de l’émancipation politique et critiquait l’insuffisance des mesures d’assimilation.

L’un des chapitres de ce livre  est intitulé « Intégration politique-Droits politiques- Participation au pouvoir »  nous révèle clairement la pensée de l’auteur à cette époque, qui bien qu’étant en prison, ne diffère pas totalement de celles du groupe de Conscience Africaine et de l’Abako.  En effet, patrice Lumumba ne croit plus à la politique d’assimilation telle que pratiquée par le pouvoir colonial.

Le livre de Lumumba ne sera pas jamais présenté en public et demeure encore  largement  inconnu des congolais. Pourtant il  est cité comme référence par beaucoup de grands auteurs sur la décolonisation du Congo, notamment Crawford Young (« Politics in Congo »), et René Lemarchand (« Political awakening in the Belgian Congo ») en raison de la lucidité des analyses.

 Pour lumumba, les droits politiques  ne devraient pas être précipites et devraient être liées au développement de l’éducation. L’Histoire du Congo lui donnera raison.

« Logiquement parlant, la jouissance des droits politiques (droits de vote) suppose, de la part de celui qui doit en bénéficier, une suffisante compréhension des affaires, le sens de l ‘intérêt général, de la règlementation, de !’administration, toutes des qualités que les Congola.is ne possèd[ai]ent pas encore […] introduire prématurément par soif du modernisme le ferment de la vie politique parmi la masse non encore instruite et irresponsable, c’est introduire le ferments de discorde, de discussion, car ce n’est pas l’idée démocratique qui aurait prévalu ou qui prévaudrait mais l’idée clanique d’autrefois, chacun voulant devenir chef du « nouveau clan », d’où naissance de petites querelles intestines nuisibles à l’harmonisation des rapport sociaux. »

En 1956, les élites congolaises ne pensaient pas encore à l’indépendance mais  à la suppression de la discrimination raciale et  l’élargissement  de l’émancipation politique pouvant déboucher à l’autonomie.

EST-CE KASAVUBU QUI FUT LE PREMIER A RECLAMER L’INDEPEDANCE ?

« c’est le 20 avril 1958 que, dans son allocution d’investiture en qualité de Bourgmestre de la Commune de Dendale à Léopoldville devenue Kinshasa, que Kasa-Vubu déclara “Nous voulons l’indépendance immédiate” ! Officiellement ! » (Justine Kasa-Vubu)

Les sources historiques crédibles telles que le CRISP ne peuvent attester cette affirmation.

En effet, lors de la cérémonie d’installation comme bourgmestre de la commune de Dendale (Kinshasa), Joseph Kasa-Vubu avait inséré une revendication purement politique :

« l’on continue à nommer des fonctionnaires à l’endroit des élus du peuple pour endiguer l’action démocratique (…) Il n’y a pas de démocratie tant que le vote n’est pas généralisé (…) Nous demandons des élections générales et l’autonomie interne. »

Ceci n’a pas plu à ses supérieurs administratifs, qui lui reprochèrent d’avoir tenu « un discours qui sortait intégralement du cadre communal et qui constituait une attaque publique de la politique du Gouvernement par un magistrat communal dans l’exercice de ses fonctions ». Une sanction disciplinaire devait lui être infligée : ce fut un simple blâme, du fait de cette faute sans gravité. Mais ce fut une publicité pour Joseph Kasa-Vubu, car cette sanction disciplinaire fut annoncée à la radio. (cf. B. Verhaegen (2002, p.277))

En août 1958, le discours du Général de Gaulle à Brazzaville, dans lequel il dit que l’indépendance sera accordée à qui la voudra, réveille les élites congolaises de Léopoldville. Et ceci coïncide avec le passage du Ministre belge de la colonie à Léopoldville, qui veut constituer un groupe de travail pour discuter du futur du Congo… sans y associer les Congolais !

Des notables congolais forment alors un front commun et lui soumettent une motion demandant la participation des Congolais aux discussions sur le futur de leur pays. Bien qu’y ayant été associé, Joseph Kasa-Vubu se dérobe avant la signature de la pétition.

Le 10 octobre 1958, les signataires de la motion du mois d’août remettent à l’agence Belga le communiqué pour la création du Mouvement National Congolais. Dans la description du but ultime, il est écrit ce qui suit au point (4) :

 « mettre enfin tout en œuvre pour libérer [le Congo] de l’emprise du colonialisme impérialiste, en vue d’obtenir, dans un délai raisonnable et par voie de négociations pacifiques, l’indépendance du pays ».

C’était la première fois que les élites congolaises réclamaient l’indépendance.

Quant à la demande d’indépendance par l’Abako, elle n’apparaît que le 18 octobre 1958 – soit une semaine après la création du MNC – sous forme de tracts, dans le cadre de sa compétition avec le MNC, que les dirigeants de l’Abako considèrent à tort comme une organisation des « gens de haut ». Et ce, malgré la présence en son sein aussi de notables kongo. Les dirigeants de l’Abako font alors monter les enchères par un radicalisme irrationnel, en réclamant non seulement l’indépendance totale et immédiate, mais aussi la nationalisation de toutes les grandes entreprises !

En avril dans son discours de discours comme bourgmestre de Dendale, Joseph Kasavubu n’a pas réclamé  l’indépendance immédiate mais les  elections et l’autonomie interne (l’autonomie interne n’est pas l’indépendance). Par ailleurs, l’Abako ne réclamera  l’indépendance  immédiate que le 28 octobre 1958, 18 jours après la sortie officielle du Mouvement National Congolais sous le leadership de Patrice Lumumba et dont la revendication principale était  l’indépendance précédée d’une période de transition.  C’est le refus de la Belgique de procéder à une transition (le Ministre  des colonies fut renvoyé ) qui obligera Lumumba à opter aussi pour une indépendance immédiate ; et ce à partir du deuxième semestre de 1959.

POURQOUI KASA-VUBU NE PEUT PAS ETRE LE PÈRE DE L’INDÉPENDANCE

« Mr. Patrice Emery Lumumba, Ancien Premier Ministre serait le Père de l’Indépendance du Congo. Non seulement cela ne correspond en rien à la réalité historique… c’est une falsification de l’histoire de notre pays puisque le vrai Père de l’Indépendance c’est le Président Joseph Kasa-Vubu » (Justine Kasa-Vubu)

Les concepts de « père de l’indépendance » et de « père de la Nation » sont des concepts souvent associés aux personnalités qui ont fait montre d’un leadership exceptionnel dans le combat pour l’indépendance ou l’édification nationale. Il n’est pas nécessaire d’avoir été chef de l’État pour mériter les qualités d’un leadership exceptionnel. Sinon le Mahatma Gandhi, qui n’avait pas été au pouvoir, ne serait pas considéré comme le père de l’indépendance et de la Nation en Inde.

Mais qu’est-ce que l’indépendance d’un État ? Certes, sur le plan juridique, la RDC a été reconnue par la Belgique comme un pays indépendant le 30 juin 1960. Toutefois, l’indépendance réelle d’un État suppose que ce dernier puisse de facto – et non seulement en droit – prendre l’ensemble des décisions importantes dans l’intérêt de son peuple afin d’assurer son développement. En conséquence, il doit disposer du pouvoir politique, mais aussi du pouvoir administratif et du pouvoir économique. Or, la Belgique s’était arrangée pour transférer uniquement le pouvoir politique, en conservant le pouvoir économique et le pouvoir administratif de facto, en maintenant les cadres belges de l’administration. Elle s’imaginait pouvoir maintenir sous son contrôle le nouvel État congolais prétendument « indépendant » si elle parvenait à installer au Congo post-colonial un pouvoir politique pouvant être manipulé.

Aux négociations de l’indépendance politique, Joseph Kasa-Vubu n’a pas joué de rôle important du fait qu’il avait choisi de quitter la Conférence de la Table Ronde après l’arrivée de Patrice Lumumba. Le Congo devait accéder a l’indépendance politique sans préparation après les premières élections législatives du pays programmées pour mai 1960.

Or, malgré tous les appuis apportés par la Belgique aux partis dits « modérés », c’est Lumumba et sa coalition de nationalistes unitaristes qui remportent les élections législatives. À titre de comparaison, pour les élections législatives de mai 1960, Joseph Kasa-Vubu fut élu député avec seulement 1103 voix, alors que Patrice Lumumba recueillait 8800 suffrages. En nombre d’élus pour la chambre des députés, l’Abako de Joseph Kasa-Vubu n’obtenait que 12 députés (classée 4e), alors que le MNC/Lumumba obtenait 41 députés (classée 1er). Cependant, la Belgique organisa une coalition autour de Joseph Kasa-Vubu pour tenter, en vain, d’écarter Patrice Lumumba de la formation du gouvernement, au profit de Joseph Kasa-Vubu.

Dès la proclamation des résultats des élections, la Belgique confisqua le portefeuille congolais (les participations du Congo-belge dans les compagnies à charte qui contrôlaient l’économie du pays) pour conserver le pouvoir économique. La question du portefeuille congolais demeure d’actualité.

Et ceci est bien décrit dans les archives belges :

« Le soutien apporté par la Belgique au Katanga et au gouvernement de Tshombe constituera un élément important dans le cadre de la lutte contre le gouvernement Lumumba. Ce n’est pas tant la sécession en soi qui constitue un objectif à cet égard que la restructuration confédérale du Congo, par laquelle le gouvernement belge espère enlever à Lumumba et à son mouvement unitaire, le MNC, le fondement de leur pouvoir et la base économique de celui-ci. Le soutien apporté par la Belgique à la sécession du Sud-Kasaï et les projets visant à créer un Congo fédéral ou confédéral s’inscrivent également dans ce cadre. »

(cf. rapport parlementaire belge sur l’assassinat de Lumumba)

Dans la lutte pour l’indépendance, Joseph Kasa-vubu  a choisi de servir la Belgique. En effet, les archives belges décrivent clairement la manière dont les autorités belges avaient demandé et obtenu de Joseph Kasa-Vubu la révocation illégale du Premier Ministre Lumumba, la fermeture du parlement congolais, ainsi que l’envoi de Lumumba au Katanga, où il sera assassiné.

Joseph Kasa-Vubu a donc agi comme un agent de la Belgique pour contrecarrer la lutte de Lumumba en faveur du contrôle du pouvoir économique, sans lequel l’indépendance de l’État congolais post-colonial ne demeurerait que factice.

Le rapport du Congrès américain « Church report » publié en 1975, le rapport parlementaire belge sur l’assassinat de Lumumba ainsi que le rapport de la CNS (Conférence nationale Souveraine (1992) décrivent abondamment le rôle de Joseph Kasa-Vubu dans l’élimination physique de Patrice Lumumba.

Ci-dessous, un passage du rapport américain :

« La Commission tient à ce qu’il soit pris acte de son point de vue selon lequel le président Kasa-Vubu et ses assistants, d’une part, et le gouvernement provincial du Katanga dirigé de M. Tshombé, d’autre part, ne devrait pas échapper à la responsabilité de la mort de M. Lumumba, M. Okito et M. Mpolo. Car M. Kasa-Vubu et ses collaborateurs avaient remis M. Lumumba et ses collègues aux autorités du Katanga en sachant ce faisant, ils les jetaient entre les mains de leurs ennemis politiques les plus acharnés. Le gouvernement de la province du Katanga à son tour non seulement n’a pas été sauvegardé […] »

Compte tenu des faits ci-dessus détaillés vérifiables  dans tous les livres d’Histoire contemporaine de la RDC, il serait irrationnel  de déclarer Joseph Kasa-vubu comme père de l’indépendance de la RDC.

Conclusion

L’obscurantisme est un fléau qui frappe la société congolaise et nous devons tous conjuguer nos efforts pour nous en extirper. Car c’est cet obscurantisme qui a mené à l’idée que Joseph Kasa-Vubu serait le « père de l’indépendance du Congo ». Or, nous l’avons montré, la qualification de « père de l’indépendance du Congo » ne peut que revenir à Patrice Lumumba. Cela n’enlève toutefois rien aux nombreux mérites de Joseph Kasa-Vubu. Toutefois, les faits sont têtus : Joseph Kasa-Vubu a été reconnu coupable dans la déstabilisation du pays au profit de la Belgique, et la commission de l’ONU a même recommandé qu’on le traduise en justice. Compte tenu de ces éléments et de l’implacable chronologie, Joseph Kasa-Vubu ne peut pas être considéré comme le « père de l’indépendance » de la RDC.

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