Félix Tshisekedi sera-t-il contraint de négocier avec le M23 ?

Moins d’un mois après avoir été investi pour un second mandat, le chef de l’État congolais est mis à mal par les difficultés de son armée à contrer le mouvement rebelle qui sévit dans l’est de son pays.

Après des combats entre le M23 et les forces armées congolaises, la population tente de fuir les alentours de Saké, dans l’est de la RDC, confrontée à une intensification du conflit. © Photo by Aubin Mukoni / AFP
Après des combats entre le M23 et les forces armées congolaises, la population tente de fuir les alentours de Saké, dans l’est de la RDC, confrontée à une intensification du conflit. © Photo by Aubin Mukoni / AFP

Publié le 16 février 2024Lecture : 6 minutes.

Il y a les mots et la réalité du terrain, qui, parfois, vous frappe de plein fouet. Il y a quelques semaines, Félix Tshisekedi, alors qu’il battait campagne pour un second mandat, s’était laissé aller à des déclarations particulièrement offensives à l’encontre du Rwanda et de son président Paul Kagame, annonçant notamment qu’à « la première escarmouche », il réunirait les deux chambres du Parlement et déclarerait la guerre à son voisin. « Même pas besoin d’envoyer des troupes au sol. De chez nous on peut atteindre Kigali », avait-il lancé, faisant référence aux trois drones de combats CH-4B positionnés à Goma depuis novembre 2023.

Goma asphyxiée

Passé l’effervescence de la campagne et son lot de propos forcément électoralistes, le chef de l’État congolais est placé face à ses responsabilités, près d’un mois après avoir prêté serment le 20 janvier dans un stade des Martyrs plein à craquer. Le retour à la réalité est dur à encaisser. Après une trêve de deux semaines à la fin de l’année 2023, les combats entre les FARDC et le M23 ont repris. Le mouvement rebelle menace désormais la ville de Saké, contrôle les collines l’entourant et tous ses accès, en dehors de celui menant à Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu aux deux millions d’habitants, qui se retrouve ainsi asphyxiée.

Cette situation préoccupe particulièrement Félix Tshisekedi. Elle a entraîné une série de manifestations à Kinshasa, les 10 et 12 février, visant des chancelleries occidentales et la Monusco (la mission de maintien de la paix des Nations unies). Si le gouvernement les a immédiatement dénoncées, le timing de ces manifestations interroge. D’autant plus qu’elles traduisent le sentiment d’exaspération des autorités congolaises face à ce qu’elles considèrent comme de l’apathie de la part de la communauté internationale vis-à-vis du Rwanda, alors que les preuves de son implication aux côtés du M23 – ce que Kigali dément toujours -, s’accumulent.

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Le 6 février, l’ambassade des États-Unis à Kinshasa a tout de même appelé « le Rwanda à cesser de soutenir le M23 et à immédiatement retirer les Forces armées rwandaises du territoire congolais, étant donné que leur appui à ce groupe armé n’a servi qu’à déstabiliser davantage l’est de la RDC ». « Les Forces de défense rwandaises (RDF) ne se cachent même plus. Elles sont en masse, environ 700 soldats sont visibles dans le Masisi, sans parler des troupes positionnées au nord de Goma, dans le Rutshuru », explique une source militaire. Sur le terrain, plusieurs observateurs disent avoir constaté, ces dernières semaines, un bond technologique conséquent et une meilleure organisation du côté des rebelles.

Missile sol-air « rwandais »

Le 7 février, un drone d’observation de la Monusco a été visé par un missile sol-air. Selon un rapport confidentiel de l’ONU, consulté par l’AFP, le missile aurait été tiré depuis un véhicule blindé dans une zone contrôlée par le M23, précise encore le document. « Des renseignements externes provenant de France confirment que le véhicule blindé de type WZ551, équipé d’un système de missile sol-air, est rwandais », ajoute-t-il. Selon l’AFP, deux photographies aériennes sont en outre jointes au rapport. L’incident a également été filmé.

Une source militaire congolaise évalue à « au moins trois » le nombre de véhicules WZ551 présents dans le Nord-Kivu. Cette même source affirme que deux drones de combat CH-4B ont été abattus, respectivement dans la nuit du 7 au 8 janvier et dans la nuit du 7 au 8 février. Le troisième et dernier drone en possession de l’armée congolaise a lui été victime d’un « accident », percutant un camion de pompier en plein milieu de la piste d’atterrissage de l’aéroport de Kavumu.

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Moins de deux mois après leur mise en service, l’armée congolaise a perdu ses trois drones d’attaque. Une véritable déconvenue pour Kinshasa qui espérait faire plier le M23 grâce à ces engins capables d’atteindre Kigali depuis Goma. Alors qu’un calme précaire est observé depuis 48 heures, l’armée congolaise prépare toutefois une énième contre-offensive dans l’espoir de reprendre au M23 les collines autour de Saké.

La ville, où patrouillent les groupes armés évoluant sous les bannières « Wazalendo » et « volontaires de défense de la patrie » (VDP), est actuellement protégée par 1 500 soldats, des FARDC et des instructeurs roumains menés par l’ancien de la Légion française, Horatiu Potra. Seulement autorisés à faire feu s’ils sont menacés, les « Romeo », comme ils sont surnommés, ont perdu deux hommes le 7 février, visés par des snipers positionnés sur les hauteurs de Saké.

Appui de la SADC

Les FARDC peuvent aussi bénéficier du soutien de la SAMIDRC (acronyme de la force régionale de la Communauté économique des États d’Afrique australe, la SADC). Quelque 800 soldats, sur les 4 000 à 5 000 annoncés, sont actuellement déployés – des Tanzaniens et des Sud-Africains. Basés essentiellement à l’aéroport de Goma, ils participent à la défense de Saké mais n’ont pas encore de rôle offensif. Les Tanzaniens appuient les FARDC avec des lance-roquettes et les forces spéciales sud-africaines travaillent de temps en temps avec les Congolais.

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Quelques blindés doivent également arriver de Pretoria alors que l’Afrique du Sud, qui a annoncé le déploiement de 2 900 soldats dans l’est de la RDC, a essuyé ses premières pertes le 14 février. Deux soldats ont été tués par un tir de mortier. « Le M23 a tout intérêt à contrecarrer le déploiement complet de la force de la SADC, notamment des troupes sud-africaines. Plus que de prendre Goma, il n’est pas exclu que les rebelles tentent de pousser à la fermeture de son aéroport », estime une source diplomatique en poste dans la capitale du Nord-Kivu.

Dans un courrier adressé le 12 février au conseil de sécurité des Nations unies, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Vincent Biruta, a estimé que la SAMIDRC n’était « pas une force neutre dans la crise actuelle », s’opposant à ce que la Monusco puisse lui apporter un soutien logistique. « Sa mission est de soutenir la posture belligérante du gouvernement de la RDC, qui risque de provoquer une nouvelle escalade du conflit et d’accroître les tensions dans la région », écrit-il dans une lettre consultée par Jeune Afrique.

Les FARDC, maillon faible

Dans cet agrégat de forces, le maillon faible est malheureusement à trouver du côté de l’armée congolaise, malgré un recrutement massif et l’exposition du budget de défense. Le 12 février, quelque 500 FARDC, positionnés sur une colline au sud-est de Saké, ont été mis en déroute par une colonne rebelle, appuyée selon des sources congolaises par des RDF, dix fois moins nombreuse. Une nouvelle claque qui a créé certaines tensions entres les FARDC et les « Wazalendo ». Au sein de cette armée de généraux, un autre problème se pose : la corruption et la fuite d’informations. Les stratèges des opérations dans l’est de la RDC ont remarqué que le M23 était régulièrement informé des offensives qu’ils s’apprêtaient à mener.

Face à ce constat, le projet de réforme de l’armée, promis par Félix Tshisekedi, est particulièrement attendu. Le chef de l’État planche en parallèle sur une réorganisation du commandement des FARDC. Mais cela sera-t-il suffisant ? Au sein de la communauté diplomatique de Kinshasa, on plaide avec insistance pour l’ouverture de discussions entre la RDC et le Rwanda, alors que la crise devrait être abordée lors du 37e sommet de l’Union africaine qui s’est ouvert le 14 février à Addis-Abeba.

Une facilitation menée par les États-Unis avait abouti en décembre à une première trêve de 72 heures suivie d’une deuxième de deux semaines. Cette esquisse de discussions entre les deux pays voisins n’a pas survécu à la réalité du terrain. Début janvier, les FARDC ont repris leur offensive.

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« En plein cessez-le-feu, on observait une cinquantaine d’éléments de l’armée rwandaise pénétrer tous les jours en territoire congolais. On a transmis les images aux Américains et on a repris les combats », explique l’un des stratèges de l’armée congolaise. Au sein de l’état-major, ils sont d’ailleurs nombreux à regretter d’avoir accepté les termes de cette trêve. « Chaque cessez-le-feu nous a desservis en permettant au M23 de se repositionner et de se renforcer. En décembre 2023, nous avions grâce aux drones réussi à atteindre des sites stratégiques, des dépôts de munitions. On leur faisait mal. Mais après deux semaines sans combat, les fameux WZ551 ont fait leur apparition, et le 7 janvier, on a perdu notre premier drone », raconte avec amertume un haut-gradé.

La donne a-t-elle changé ? « La débâcle du 7 février a entraîné une prise de conscience des autorités, désormais lucides sur le fait que la RDC a peut-être atteint les limites de l’exercice guerrier et que l’issue de ce conflit passe forcément par un retour à la table des négociations », assure un diplomate occidental.

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