{"id":7589,"date":"2022-03-10T16:33:27","date_gmt":"2022-03-10T16:33:27","guid":{"rendered":"https:\/\/congokin.blog\/?p=7589"},"modified":"2022-03-10T16:33:28","modified_gmt":"2022-03-10T16:33:28","slug":"jason-stearns-le-conflit-congolais-est-une-danse-dans-laquelle-beaucoup-dacteurs-participent-et-tirent-les-benefices-de-cette-situation-de-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/congokin.blog\/?p=7589","title":{"rendered":"Jason Stearns: \u00ab\u00a0Le conflit congolais est une danse dans laquelle beaucoup d\u2019acteurs participent et tirent les b\u00e9n\u00e9fices de cette situation de guerre ..\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Jason Stearns: \u00ab\u00a0Le conflit congolais est une danse dans laquelle beaucoup d\u2019acteurs participent et tirent les b\u00e9n\u00e9fices de cette situation de guerre ..\u00a0\u00bb<\/h1>\n\n\n\n<p>10.03.2022,<a href=\"https:\/\/www.mediacongo.net\/articles-actualite-0_.html\"><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.mediacongo.net\/cache\/jason_stearn_22_02145_jpg_640_350_1.jpeg\" alt=\"-\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Jason Stearns<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Depuis plus de 20 ans, la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo (RDC) est plong\u00e9e dans un conflit sans fin malgr\u00e9 la plus grande mission de l\u2019ONU du monde et les milliards inject\u00e9s par les bailleurs internationaux. Dans son dernier livre, \u00ab The War That Doesn\u2019t Say Its Name : The Unending Conflict in the Congo \u00bb*, Jason Stearns analyse pourquoi la violence au Congo a continue malgr\u00e9 des d\u00e9cennies d\u2019intervention internationale, et esquisse des solutions.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia<\/strong>&nbsp;: Jason Stearns, vous \u00eates actuellement le directeur du Groupe d\u2019\u00e9tude sur le Congo (GEC), apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 pour les Nations-Unies en RDC, au sein de la Monuc. En quoi le conflit au Congo est une \u00ab&nbsp;guerre qui ne dit pas son nom&nbsp;\u00bb ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: Je ne suis pas le premier \u00e0 soulever ce paradoxe. Les Congolais aussi parlent de \u00ab&nbsp;ni guerre, ni paix&nbsp;\u00bb. Le Congo a connu deux grandes guerres. Celle de l\u2019AFDL (de Laurent D\u00e9sir\u00e9 Kabila) de 1996 \u00e0 1997, et celle du RCD, appel\u00e9e aussi \u00ab&nbsp;deuxi\u00e8me guerre du Congo&nbsp;\u00bb, qui a dur\u00e9 de 1998 \u00e0 2003. Il y a eu des accords de paix, et apr\u00e8s 2003, le Congo a bascul\u00e9 officiellement en \u00ab&nbsp;pays&nbsp;post-conflit&nbsp;\u00bb selon la d\u00e9nomination des Nations-Unies.<\/p>\n\n\n\n<p>Officiellement, on s\u2019est accord\u00e9 sur le fait que le Congo \u00e9tait en paix, mais sur le terrain, c\u2019\u00e9tait tout autre chose. Le conflit s\u2019est transform\u00e9, mais n\u2019a pas disparu. Il est devenu plus amorphe et fragment\u00e9. Il y avait, par exemple, une douzaine de groupes arm\u00e9s en 2006, alors qu\u2019aujourd\u2019hui, il y en a environ 120. La guerre est devenue p\u00e9riph\u00e9rique et ne menace plus les grands centres urbains, mais elle est encore lourde de cons\u00e9quences pour les populations civiles, puisque l\u2019on compte 5,5 millions de d\u00e9plac\u00e9s en 2021. C\u2019est un chiffre qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9lev\u00e9 dans l\u2019histoire congolaise, m\u00eame au plus fort de la guerre. La violence a chang\u00e9 de visage, mais n\u2019a pas diminu\u00e9, c\u2019est pour cela que l\u2019on se trouve dans une situation de \u00ab&nbsp;guerre qui ne dit pas son&nbsp;nom \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : C\u2019est en effet conflit qui a chang\u00e9 plusieurs fois de physionomie et de bellig\u00e9rants. Pourtant, tout avait relativement bien commenc\u00e9 avec la signature de l\u2019Accord global inclusif de 2002, qui a officiellement mis fin \u00e0 la guerre. Qu\u2019est-ce qui n\u2019a pas fonctionn\u00e9 ? Est-ce qu\u2019il y a eu des rendez-vous manqu\u00e9s ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jason Stearns : Au d\u00e9but de la transition, apr\u00e8s 2003, on avait l\u2019impression que le Congo allait dans la bonne direction. On l\u2019oublie quelques fois, mais le d\u00e9but de la transition a vu la d\u00e9mobilisation de 130.000 soldats, on a vu la cr\u00e9ation de nouvelles institutions d\u00e9mocratiques, la Troisi\u00e8me R\u00e9publique venait de na\u00eetre. La tendance \u00e9tait tr\u00e8s positive. A cette \u00e9poque-l\u00e0, je travaillais pour la Monuc (la Mission de l\u2019Organisation des Nations unies en R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo), et on voyait comment la situation s\u2019am\u00e9liorait pour les Congolais. Mais tout a bascul\u00e9 en 2007 avec l\u2019arriv\u00e9e de la nouvelle r\u00e9bellion de Laurent Nkunda. Pour comprendre ce basculement, il faut revenir \u00e0 l\u2019Accord global inclusif de 2002 qui contenait d\u00e9j\u00e0 les germes d\u2019un nouveau conflit. Trois grands bellig\u00e9rants avaient sign\u00e9 cet accord : le RCD, le MLC et le gouvernement. Mais le RCD, qui contr\u00f4lait \u00e0 l\u2019\u00e9poque 1\/3 du territoire national, estimait que l\u2019accord ne lui \u00e9tait pas favorable, et qu\u2019il allait perdre aux \u00e9lections. Or, pour r\u00e9ussir une transition, il faut que tous les signataires aient l\u2019impression que l\u2019accord leur est favorable. Le RCD, avec son soutien, le Rwanda, a donc d\u00e9cid\u00e9 de cr\u00e9er une r\u00e9bellion : le CNDP. Tout part de l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Qu\u2019est-ce que l\u2019arriv\u00e9e de la r\u00e9bellion du CNDP a chang\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jason Stearns : Cela a chang\u00e9 la fa\u00e7on dont Joseph Kabila percevait l\u2019Etat congolais. En 2003, Joseph Kabila \u00e9tait devant une nouvelle arm\u00e9e qui venait de na\u00eetre et qui comprenait ses anciens ennemis, notamment d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 Kinshasa. On se souvient que Jean-Pierre Bemba (MLC) avait un bataillon bas\u00e9 \u00e0 Kinshasa. Joseph Kabila se sentait menac\u00e9, et sa priorit\u00e9 \u00e9tait de savoir comment g\u00e9rer cette nouvelle arm\u00e9e. Avec la r\u00e9bellion du CNDP, il a fait le choix de ne pas g\u00e9rer son arm\u00e9e par la force, la discipline et l\u2019efficacit\u00e9, mais de transformer l\u2019arm\u00e9e par des r\u00e9seaux de \u00ab&nbsp;patronage \u00bb client\u00e9liste. L\u2019arm\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 pour prot\u00e9ger la population, mais pour distribuer des \u00ab faveurs \u00bb et des \u00ab services \u00bb et s\u2019assurer ainsi de sa loyaut\u00e9. Pour faire face au CNDP, Joseph Kabila a \u00e9galement d\u00e9cid\u00e9 de cr\u00e9er d\u2019autres milices pour les combattre, et c\u2019est alors que l\u2019on a vu na\u00eetre de nouveaux groupes arm\u00e9s qui sont encore actifs aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : C\u2019est l\u2019\u00e9chec de la transition qui explique la persistance du conflit ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jason Stearns : Oui, la transition a \u00e9chou\u00e9 parce qu\u2019un des bellig\u00e9rants n\u2019a pas accept\u00e9 une partie des accords de paix et qu\u2019il a repris des armes, avec le soutien du Rwanda. Et d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019Etat congolais avait int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que le conflit persiste.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Pour quelles raisons ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: Parce que nous avons un Etat et des services de s\u00e9curit\u00e9 qui ne sont plus l\u00e0 pour assurer la protection de Congolais, mais plut\u00f4t des \u00e9lites politiques \u00ab&nbsp;affairistes&nbsp;\u00bb qui profitent du conflit et des ressources naturelles du pays.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Des \u00e9lites politiques qui se trouvent le plus souvent \u00e0 Kinshasa, et donc tr\u00e8s loin de la zone de conflit ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: Bien s\u00fbr, c\u2019est important de le comprendre. Pour moi, il n\u2019y a pas un \u00ab&nbsp;grand complot&nbsp;\u00bb derri\u00e8re ce conflit. Je ne pense pas que Joseph Kabila voulait que la guerre persiste. Il y avait une forte contradiction entre la volont\u00e9 de cr\u00e9er un Etat fort et la corruption et le racket qui font vivre cette \u00e9lite politique et militaire. J\u2019ai interview\u00e9 de nombreux politiciens \u00e0 Kinshasa, qui me disaient : \u00ab&nbsp;Lorsque je fais campagne aupr\u00e8s de ma base, personne ne me demande ce que je fais pour l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 \u00e0 l\u2019Est&nbsp;\u00bb. Le conflit est tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 de la capitale, et depuis tr\u00e8s longtemps. Pourquoi le conflit persiste ? On peut r\u00e9pondre en disant : parce que personne n\u2019a int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce qu\u2019il cesse.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Les pays voisins, comme l\u2019Ouganda, le Rwanda et le Burundi, ont-ils une responsabilit\u00e9 dans la persistance du conflit ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: L\u2019Ouganda et le Burundi d\u2019une fa\u00e7on plus p\u00e9riph\u00e9rique, mais surtout le Rwanda, de 2003 jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9faite de la r\u00e9bellion du M23 en 2013. Le Rwanda a jou\u00e9 un r\u00f4le capitale dans la persistance du conflit, mais pour des raisons souvent mal comprises. Les Congolais disent que le Rwanda profitent du conflit de mani\u00e8re \u00e9conomique. C\u2019est vrai, mais ce n\u2019est pas la raison principale. Actuellement, le Rwanda n\u2019a plus de troupes au Congo, mais il profite plus que jamais du conflit puisque, chaque ann\u00e9e, il y a 3,3 milliards de dollars d\u2019Or qui quittent l\u2019Est du Congo pour le Rwanda. Et cela sans troupes rwandaises bas\u00e9es en RDC.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Pourquoi le Rwanda s\u2019est-il alors impliqu\u00e9 dans l\u2019Est du Congo ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: Ce que j\u2019ai compris en menant de nombreux entretiens, c\u2019est que les deux arguments principaux d\u00e9nonc\u00e9s par les Congolais sur l\u2019implication du Rwanda au Congo, \u00e0 savoir : les richesses du pays et l\u2019ethnie, ne sont pas les plus importants. Le Rwanda n\u2019est pas \u00e0 l\u2019Est du Congo \u00e0 cause de l\u2019argent ou d\u2019une solidarit\u00e9 ethnique avec les Tutsis congolais. Le Rwanda est pr\u00e9sent davantage pour des raisons de politique int\u00e9rieure. La l\u00e9gitimit\u00e9 du FPR du pr\u00e9sident Paul Kagame provient de son r\u00f4le de protecteur des Tutsis rwandais. C\u2019est lui qui a mis fin au g\u00e9nocide des Tutsis. Et ce spectre du g\u00e9nocide plane sur tout ce que fait le Rwanda \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, mais aussi en interne. Et donc, il \u00e9tait important pour conserver cette l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent dans le pays o\u00f9 les g\u00e9nocidaires ont fui : c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019Est du Congo. M\u00eame si cela n\u2019est plus une menace s\u00e9curitaire pour le Rwanda. Enfin, la menace la plus importante pour Paul Kagame, ne provient pas des FDLR du Congo, mais de sa propre arm\u00e9e. Le pr\u00e9sident rwandais a continu\u00e9 les op\u00e9rations \u00e0 l\u2019Est du Congo pour focaliser l\u2019\u00e9nergie du FPR et ses soldats sur une menace \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du pays, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Lorsque la menace peut venir de votre propre arm\u00e9e, il est tr\u00e8s dangereux de la laisser \u00ab&nbsp;au ch\u00f4mage&nbsp;\u00bb. C\u2019est une question de survie politique pour Paul Kagame<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Le sous-titre de votre livre est \u00ab&nbsp;Un conflit sans fin au Congo&nbsp;\u00bb. Pourquoi l\u2019arm\u00e9e congolaise n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 mettre fin \u00e0 cette guerre depuis toutes ces ann\u00e9es ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: Dans mon livre, je d\u00e9cris les nombreuses d\u00e9faillances de l\u2019arm\u00e9e et de l\u2019Etat pour expliquer cet \u00e9chec. Mais je vais vous donner un contre-exemple pour expliquer ce qui pourrait \u00eatre fait, justement, pour que cela change. En 2013, la r\u00e9bellion du M23 prend la ville de Goma pendant une semaine. Il y a une grande panique \u00e0 Kinshasa. Et Joseph Kabila se rend compte qu\u2019il faut faire quelque chose avec cette arm\u00e9e qu\u2019il g\u00e8re gr\u00e2ce \u00e0 la corruption et au racket. Alors, il rappelle une centaine d\u2019officiers qui \u00e9taient \u00e0 Goma pour, soi-disant, un s\u00e9minaire de formation \u00e0 Kinshasa. Kabila laisse tra\u00eener ces g\u00e9n\u00e9raux et colonels dans la capitale pendant des mois. Pendant ce temps, il d\u00e9ploie \u00e0 l\u2019Est le g\u00e9n\u00e9ral Olenga pour conduire les op\u00e9rations militaires. En enlevant simplement cette \u00e9lite militaire \u00ab&nbsp;affairiste&nbsp;\u00bb qui compliquait l\u2019intervention de l\u2019arm\u00e9e \u00e0 Goma, au lieu de la facilit\u00e9, il a rendu les effectifs sur le terrain beaucoup plus efficaces. Donc, en rationalisant la hi\u00e9rarchie au sein des FARDC et en donnant des moyens suppl\u00e9mentaires, l\u2019arm\u00e9e congolaise est devenue soudainement efficace ! Et gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019aide de la brigade d\u2019intervention rapide de l\u2019ONU (FIB), l\u2019arm\u00e9e a pu mettre fin au M23 en quelques mois.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Ce qui rend l\u2019arm\u00e9e congolaise impuissante, ce sont les dysfonctionnements de sa cha\u00eene de commandement ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: Oui. Ce qui bloque, c\u2019est que l\u2019arm\u00e9e n\u2019est pas l\u00e0 pour s\u00e9curiser la population, mais servir les int\u00e9r\u00eats de certaines \u00e9lites. Il faut savoir que les militaires per\u00e7oivent des soldes tr\u00e8s faibles. Un g\u00e9n\u00e9ral re\u00e7oit plus ou moins de 200 $ par mois. Mais lorsque vous voyez que ces militaires construisent de luxueuses villas \u00e0 Kinshasa ou Goma, vous vous rendez compte qu\u2019ils sont bien plus riches que cela. En fait, leur argent provient des primes qu\u2019ils re\u00e7oivent gr\u00e2ce \u00e0 leur loyaut\u00e9 et au bon vouloir de leurs chefs \u00e0 Kinshasa. L\u2019argent vient aussi du business et du racket que peuvent faire les militaires dans le contr\u00f4le des fronti\u00e8res ou des sites miniers. Pour les soldats, la seule fa\u00e7on de survivre est de se trouver sur le front, o\u00f9 la solde et les primes sont sup\u00e9rieures. Tout ce syst\u00e8me se nourrit de la guerre, ce qui explique l\u00e0 encore sa persistance.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Il y a un autre acteur important, qui n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 pacifier l\u2019Est de la RDC, ce sont les casques bleus de la Monusco. Pour quelles raisons ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: On l\u2019oublie souvent, mais la Monuc a jou\u00e9 un tr\u00e8s grand r\u00f4le dans le processus de paix. Sa philosophie du maintien de la paix reposait sur la primaut\u00e9 du politique. Cela voulait dire que les forces militaires ne pouvaient \u00eatre d\u00e9ploy\u00e9es qu\u2019\u00e0 des fins politiques. L\u2019ONU a eu du succ\u00e8s lorsqu\u2019elle a eu \u00e0 fa\u00e7onner le processus de paix, et elle \u00e9tait la garante de cet accord. C\u2019\u00e9tait un acteur politique qui intervenait quelques fois militairement. Depuis la fin de la transition, son r\u00f4le a \u00e9t\u00e9 invers\u00e9. La mission des Nations-Unies a \u00e9t\u00e9 contrainte de faire ce qu\u2019elle fait le moins bien, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;la protection des civils en danger imminent&nbsp;\u00bb. Comment peut-on prot\u00e9ger quelqu\u2019un qui est d\u00e9j\u00e0 \u00ab&nbsp;en danger imminent&nbsp;\u00bb ? C\u2019est presque impossible. Les casques bleus venus d\u2019Inde, du Pakistan, ou d\u2019Uruguay, ne sont pas venus pour faire la guerre, ni pour mourir pour le Congo. Mais le souci, c\u2019est que le probl\u00e8me politique n\u2019est toujours pas r\u00e9solu. La Monusco se trouve donc marginalis\u00e9e et cantonn\u00e9e \u00e0 un r\u00f4le qu\u2019elle joue tr\u00e8s mal.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Cela veut dire que pour r\u00e9soudre la guerre \u00e0 l\u2019Est, on a trop mis\u00e9 sur le militaire ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: Absolument. Les trois grandes d\u00e9faillances qui font perdurer le conflit ont \u00e9t\u00e9 : l\u2019\u00e9chec politique pour r\u00e9former l\u2019Etat congolais. Les bailleurs de fonds pensaient qu\u2019ils avaient un partenaire sinc\u00e8re qui d\u00e9sirait la stabilit\u00e9 et la croissance \u00e9conomique. Mais ce n\u2019\u00e9tait malheureusement pas le cas. Ils avaient en face d\u2019eux un Etat congolais au service des \u00e9lites qui voulaient seulement profiter de l\u2019instabilit\u00e9 pour s\u2019enrichir. La deuxi\u00e8me d\u00e9faillance \u00e9tait de rester aveugle envers l\u2019implication du Rwanda. Kigali a sap\u00e9 la stabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019Est du Congo. Les bailleurs de fonds \u00e9taient dans une situation perverse, o\u00f9 ils devaient financer le budget rwandais en m\u00eame temps qu\u2019ils finan\u00e7aient les op\u00e9rations de maintien de la paix et d\u2019aide humanitaire dans un Congo\u2026 d\u00e9stabilis\u00e9 par le Rwanda. La troisi\u00e8me d\u00e9faillance est \u00e9conomique. Le processus de paix reposait sur une \u00e9conomie lib\u00e9rale. Apr\u00e8s l\u2019accord de paix, cette lib\u00e9ralisation de l\u2019\u00e9conomie a cr\u00e9\u00e9 un conflit entre la d\u00e9mocratie et le march\u00e9. Ouvrir au march\u00e9 une \u00e9conomie qui \u00e9tait nationalis\u00e9e a \u00e9t\u00e9 comme du poison pour cette nouvelle d\u00e9mocratie. Les \u00e9lites se sont consid\u00e9rablement enrichies. On l\u2019a vu avec les contrats l\u00e9onins contract\u00e9s par l\u2019\u00e9lite en place \u00e0 cette \u00e9poque. Ouvrir sans garde-fous l\u2019\u00e9conomie congolaise, surtout le secteur des mines, n\u2019\u00e9tait clairement pas la bonne approche.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Dans votre livre, le conflit congolais appara\u00eet comme un ph\u00e9nom\u00e8ne social. Et pour trouver une solution \u00e0 ce conflit, c\u2019est la soci\u00e9t\u00e9 et la politique dans son ensemble qu\u2019il faut changer ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jason Stearns : Le conflit congolais est une danse dans laquelle beaucoup d\u2019acteurs participent. Tous dansent sur la m\u00eame musique, y compris les bailleurs de fonds, ou les gens comme moi\u2026 il y a tout une \u00e9lite qui va de Paris \u00e0 New-York en passant par Goma, Kigali, Kampala\u2026 qui tirent les b\u00e9n\u00e9fices de cette situation de guerre. C\u2019est tout un syst\u00e8me qui a \u00e9t\u00e9 mis en place. Et ce n\u2019est pas en changeant Kabila par Tshisekedi que l\u2019on va mettre fin \u00e0 ce conflit. C\u2019est en effet un combat social, culturel et g\u00e9n\u00e9rationnel qu\u2019il faut mener.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Qui peut mener ce combat ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jason Stearns : Des personnes comme le mouvement citoyen Lucha par exemple. Ils essaient de faire du mot \u00ab&nbsp;politique&nbsp;\u00bb, qui est per\u00e7u comme un mot sale, une fiert\u00e9. Lorsqu\u2019ils organisent le \u00ab&nbsp;salongo&nbsp;\u00bb, le travail communautaire, ou qu\u2019ils manifestent contre les massacres \u00e0 Beni\u2026 ces actions sont positives. Ce combat sera long. Mais il faut rappeler que le probl\u00e8me n\u2019est pas une personne, ni m\u00eame une \u00e9lite, mais l\u2019ensemble des acteurs. Et l\u2019occident doit jouer un grand r\u00f4le dans tout cela. Ce sont eux qui ont financ\u00e9 ce syst\u00e8me, ils en sont donc redevables, et si cela ne marche pas, c\u2019est qu\u2019ils sont complices.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : La derni\u00e8re grande action lanc\u00e9e par les autorit\u00e9s congolaises pour tenter de ramener la paix \u00e0 l\u2019Est a consist\u00e9 \u00e0 instaurer l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge dans les deux provinces du Nord-Kivu et de l\u2019Ituri. Mais depuis sa mise en place en mai 2021, cette mesure ne semble pas produire les effets escompt\u00e9s ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: On voit avec l\u2019arriv\u00e9e de F\u00e9lix Tshisekedi quelqu\u2019un qui veut changer les choses. C\u2019est l\u2019impression que nous avons. Mais, sur le terrain, cette action est plut\u00f4t d\u2019ordre symbolique. Comme avec Kabila, Tshisekedi s\u2019est pos\u00e9 la question \u00ab&nbsp;comment g\u00e9rer l\u2019arm\u00e9e ?&nbsp;\u00bb, plut\u00f4t que \u00ab&nbsp;comment s\u00e9curiser la population ?&nbsp;\u00bb. Les FARDC \u00e9taient une menace pour F\u00e9lix Tshisekedi \u00e0 son arriv\u00e9e au pouvoir. En janvier 2019, ce nouveau pr\u00e9sident ne connaissait pas l\u2019arm\u00e9e, n\u2019avait pas fait son service militaire et n\u2019avait aucun r\u00e9seau au sein des forces de s\u00e9curit\u00e9. L\u2019arm\u00e9e \u00e9tait alors domin\u00e9e par son partenaire de l\u2019\u00e9poque, Joseph Kabila. F\u00e9lix Tshisekedi se sentait donc en ins\u00e9curit\u00e9. C\u2019est d\u2019ailleurs toujours le cas. Et l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge a \u00e9t\u00e9 un moyen pour le pr\u00e9sident congolais de g\u00e9rer l\u2019arm\u00e9e. L\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge est un transfert du pouvoir civil aux militaires, et cela marche tr\u00e8s bien. Les militaires dans l\u2019Est sont donc en train de s\u2019encrer profond\u00e9ment dans l\u2019\u00e9conomie locale. Mais par rapport \u00e0 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sur le terrain, il ne se passe pas grand-chose. Ce que l\u2019on voit sur le terrain, c\u2019est plut\u00f4t l\u2019affairisme de certains g\u00e9n\u00e9raux, et non des op\u00e9rations militaires d\u2019envergure contre les milices.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Afrikarabia : Dans cette guerre qui n\u2019en finit pas, voyez-vous des raisons d\u2019esp\u00e9rer et d\u2019\u00eatre optimiste ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Jason Stearns<\/strong>&nbsp;: Oui, il y a quand m\u00eame des progr\u00e8s. On a assist\u00e9 en 2018 \u00e0 des \u00e9lections tr\u00e8s \u00ab&nbsp;imparfaites&nbsp;\u00bb, si on peut dire. Mais il y a quand m\u00eame eu des \u00e9lections. Joseph Kabila a \u00e9t\u00e9 contraint de ne pas changer la Constitution et de ne pas imposer son dauphin. Il a aussi d\u00fb faire un compromis consid\u00e9rable en nouant cette alliance avec F\u00e9lix Tshisekedi. Et l\u00e0, on a vu la force de la population congolaise, des organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile et de l\u2019Eglise catholique qui ont men\u00e9 cette lutte. Alors, \u00e9videmment, il y a encore beaucoup de chemin \u00e0 parcourir. Mais c\u2019est cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, cette nouvelle jeunesse, qui me donne le plus d\u2019espoir. Ce n\u2019est plus le bling-bling de JB Mpiana et Koffi Olomid\u00e9 qui donne le ton. Cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration a maintenant conscience qu\u2019elle peut changer le pays. Ce n\u2019est pas de l\u2019occident, ni de l\u2019ext\u00e9rieur que le changement viendra. Ce qui serait une trag\u00e9die, c\u2019est de croire qu\u2019une seule personne va changer le Congo. Cela va prendre du temps, mais je reste optimiste.<\/em><strong><br>afrikarabia \/ MCP, via mediacongo.net<\/strong><\/p>\n<div style=\"text-align:center\" class=\"wps-pgfw-pdf-generate-icon__wrapper-frontend\">\n\t\t<a href=\"https:\/\/congokin.blog?action=genpdf&amp;id=7589\" class=\"pgfw-single-pdf-download-button\" ><img src=\"https:\/\/congokin.blog\/wp-content\/plugins\/pdf-generator-for-wp\/admin\/src\/images\/PDF_Tray.svg\" title=\"G\u00e9n\u00e9rer un PDF\" style=\"width:auto; height:45px;\"><\/a>\n\t\t<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jason Stearns: \u00ab\u00a0Le conflit congolais est une danse dans laquelle beaucoup d\u2019acteurs participent et tirent les b\u00e9n\u00e9fices de cette situation de guerre ..\u00a0\u00bb 10.03.2022, Jason Stearns Depuis plus de 20 ans, la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo (RDC) est plong\u00e9e dans un conflit sans fin malgr\u00e9 la plus grande mission de l\u2019ONU du monde et les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":8,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,7,8],"tags":[],"class_list":["post-7589","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-analyse","category-politique","category-societe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7589","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/8"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7589"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7589\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7590,"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7589\/revisions\/7590"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7589"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7589"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/congokin.blog\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7589"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}