POLITIQUE

États-Unis – Afrique : pour Biden, la balle est dans le camp de Mnangagwa

Après deux décennies de sanctions, lesquelles n’ont pas toutes été levées, Washington tente une nouvelle approche et a invité le ministre zimbabwéen des Affaires étrangères à participer au prochain sommet entre la première puissance mondiale et le continent.

20 septembre 2022 à 19:12

Par Julian Pecquet – pour The Africa Report

Mis à jour le 21 septembre 2022 à 09:21

Le président du Zimbabwe, Emmerson Mnangagwa, au stade Kasarani de Nairobi (Kenya), le 13 septembre 2022. Zimbabwe’s President Emmerson Mnangagwa attends the swearing-in ceremony for Kenya’s new president William Ruto, at Kasarani stadium in Nairobi, Kenya Tuesday, Sept. 13, 2022. William Ruto was sworn in as Kenya’s president on Tuesday after narrowly winning the Aug. 9 election and after the Supreme Court last week rejected a challenge to the official results by losing candidate Raila Odinga. © Brian Inganga/AP/SIPA

Les invitations ont été envoyées et rares sont ceux qui n’ont pas été conviés au sommet États-Unis – Afrique, qui aura lieu du 13 au 15 décembre. Seuls les gouvernements sans relations diplomatiques avec Washington (l’Érythrée, le Sahara occidental) ou qui ont été suspendus par l’Union africaine (le Burkina Faso, la Guinée, le Mali et le Soudan) ont été laissés de côté. Longtemps au ban de la communauté internationale, le Zimbabwe sera en revanche bien représenté.

>>>>> Retrouvez cet article en anglais sur The Africa Report : US-Africa summit invites Zimbabwe in from the cold <<<<<

Arrivé au mois de janvier 2021 à la Maison-Blanche, Joe Biden a en effet pris le contrepied de Barack Obama, qui, en 2014, n’avait pas souhaité convier les autorités zimbabwéennes. Le président Emmerson Mnangagwa étant toujours sous le coup de sanctions, ce n’est toutefois pas à lui que l’invitation a été adressée la semaine dernière, mais à son ministre des Affaires étrangères, Frederick Shava. Autrement dit, la nouvelle administration américaine fait toujours pression sur Harare pour que soit enfin tournée la page des années Mugabe, mais a décidé de changer de stratégie.À LIREÉtats-Unis : la diaspora africaine au cœur de la stratégie de Biden

L’objectif est de parvenir à organiser « un sommet largement inclusif », explique Dana Banks, porte-parole du Conseil national de sécurité. « Des pays à travers le continent luttent et sont mis au défi en matière de démocratie et de gouvernance, poursuit-elle. Mais il est des conversations qu’il est important d’avoir. Il faut savoir parler de ce qui vous préoccupe. » À Harare, où l’on sait tout l’intérêt qu’il y aurait à se rapprocher enfin de Washington, l’invitation du président américain a été plutôt bien accueillie. « Ce sera l’occasion pour le gouvernement de poursuivre ses efforts de réengagement », explique Livit Mugejo, porte-parole du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international.

Réticences américaines

Pour autant, cette nouvelle stratégie ne fait pas que des heureux, y compris au Congrès américain. « L’administration devrait […] examiner attentivement qui elle invite au sommet États-Unis – Afrique, a déclaré le 15 septembre sur Twitter Jim Risch, élu républicain siégeant à la Commission des Affaires étrangères du Sénat. Si [elle] insiste pour inviter un représentant du gouvernement du Zimbabwe, elle devrait chercher quelqu’un dont le bilan en matière de droits de l’homme, de corruption et de démocratie est moins catastrophique que celui du ministre des Affaires étrangères. »À LIREAfrique-États-Unis : Antony Blinken lance son opération séduction depuis l’Afrique du Sud

À la mi-septembre, le département du Trésor a levé les sanctions qui étaient imposées à onze responsables zimbabwéens, tout en ajoutant à sa liste noire le commissaire général adjoint de la police, Stephen Mutamba, pour son rôle présumé dans « l’affaiblissement des processus et institutions démocratiques du Zimbabwe ». « Au cours des deux dernières années, M. Mutamba a organisé une série d’actions qui menacent les partis politiques légitimes et ceux qui s’opposent aux politiques du gouvernement du Zimbabwe ou du parti au pouvoir, la Zanu-PF, a justifié Ned Price, porte-parole du département d’État, dans un communiqué. Il est essentiel que le gouvernement du Zimbabwe permette la pleine participation de l’ensemble du spectre politique. »

Le plaidoyer de Pretoria

Selon le sénateur Risch, si Washington veut calmer le jeu avec le Zimbabwe, c’est notamment pour faire plaisir à l’Afrique du Sud. Selon lui, ce n’est d’ailleurs « pas une coïncidence » si les sanctions ont été levées le 15 septembre, la veille du jour où Cyril Ramaphosa a été reçu à la Maison-Blanche. Sur Twitter, l’élu soutient que « Biden [aurait dû] profiter de sa rencontre avec Cyril Ramaphosa pour exhorter le gouvernement sud-africain à mettre fin à son travail de désinformation flagrante au sujet des sanctions américaines et à utiliser son leadership régional pour soutenir les réformes démocratiques au Zimbabwe ».À LIREÉtats-Unis – Afrique : « Washington doit s’engager bien davantage sur le continent »

De fait, plusieurs sources au Congrès affirment que Pretoria a fait pression pour que le Zimbabwe soit invité à Washington. Selon elles, la question des sanctions a également été évoquée. « Lors de sa rencontre avec le président Biden, [Cyril] Ramaphosa a soulevé la question des sanctions contre le Zimbabwe« , a déclaré sur Twitter Peter Ndoro, un journaliste de la South African Broadcasting Corporation (SABC). Et d’ajouter : « Ramaphosa] a expliqué au président Biden que les sanctions contre le Zimbabwe affectent d’autres pays de la région, car les migrants économiques sont obligés de quitter le Zimbabwe en masse pour chercher des opportunités économiques. » Washington a longtemps répliqué que la corruption du pays, et non les sanctions, est la cause profonde des difficultés économiques que celui-ci rencontre.

Des morts toujours sous l’effet de sanctions

Au département d’État, on ne veut toutefois pas donner l’impression de trop s’adoucir. La levée des sanctions du 15 septembre est le fruit d’une mise à jour, insiste Ned Price, les 11 personnes concernées « sont décédées ou considérées comme ne portant plus atteinte aux processus et institutions démocratiques au Zimbabwe ». De fait, les défunts généraux Perrance Shiri et Paradzai Zimondi, qui avaient aidé à renverser Mugabe en 2017, figuraient encore parmi les personnes sanctionnées.À LIRELes États-Unis veulent punir les pays africains jugés pro-Russie

Washington ne relâche donc pas la pression. « Il est impératif que la Zanu-PF permette la pleine participation de l’ensemble de la sphère politique aux élections de l’année prochaine, a déclaré, dans un communiqué, Brian Nelson, sous-secrétaire au Trésor pour le terrorisme et le renseignement financier. Les États-Unis continuent de se tenir aux côtés du peuple zimbabwéen. »

Solidarité de la sous-région

L’Afrique du Sud n’est pas la seule à plaider pour un apaisement. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) a plusieurs fois demandé la levée des sanctions internationales à l’encontre du Zimbabwe, arguant du fait qu’elles nuisent à l’économie du pays et à celle de toute la région. Les seize pays membres ont même fait du 25 octobre une « journée anti-sanctions » en solidarité avec Harare.

« Nous saluons le nouveau regard porté par [le président Biden] et le gouvernement américain sur les sanctions contre le Zimbabwe, a déclaré le président zambien Hakainde Hichilema sur Twitter. Nous apprécions grandement que la Maison-Blanche ait une oreille attentive pour la SADC. »

Les sanctions ont été imposées pour la première fois en 2003 par le président George W. Bush, après que le régime de Mugabe a saisi des terres appartenant à des fermiers blancs et a durci sa politique répressive contre l’opposition. Aux yeux des États-Unis, la balle est désormais dans le camp du Zimbabwe. Ce dernier peut soit entrer dans une nouvelle ère, soit se voir imposer de nouvelles mesures restrictives… Tout dépendra des décisions qui seront prises par Emmerson Mnangagwa et de la voie qu’il choisira.

Print Friendly, PDF & Email

By Habari

Leave a Reply

Your email address will not be published.