
Les grandes villes congolaises ont respecté la consigne “ville morte” lancé par le mouvement C64.
Le 6 mai lors de sa conférence de presse, le président de la République démocratique du Congo Félix Tshisekedi laissait entendre pour la première fois publiquement qu’il se verrait bien prolonger son bail à la tête du pays, au-delà des deux mandats que lui accorde sa Constitution.
Grand seigneur, il expliquait que si le peuple congolais le lui demandait, il était prêt à rester au pouvoir. Moins d’un mois plus tard, le 3 juin, le même peuple congolais lui a donné sa réponse en suivant largement le mot d’ordre de la coalition C64 qui réunit des opposants politiques comme Delly Sesanga, Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund ou Augustin Matata.
Ces opposants avaient demandé que les Congolais respectent une journée “ville morte” à Kinshasa pour signifier leur refus d’une prolongation du pouvoir du président de la république et donc une modification de la constitution. La consigne était donc de rester sagement chez soi. “Une tactique qui, face à ce régime qui a démontré sa capacité à réprimer, était la bonne pour une première mobilisation”, explique Ricky, habitant de la Tshangu, un des quartiers les plus populaires et des plus frondeurs de Kinshasa où la grande majorité des habitants sont originaires de la province du Grand Bandundu.
Mouvement populaire
Depuis le début de cette semaine, le mouvement prenait forme, les langues se déliaient, les voix commençaient à porter. Les leaders politiques ont multiplié les appels pour une population réceptive. Dès les premières heures du matin, ce 3 juin, le ton était donné. Kinshasa, la ville qui bruisse dès 4 heures du matin, s’est assoupie. Au fil des heures, la paralysie était totale. À part quelques manifestants sur quelques grands axes, la “ville morte” portait bien son nom.
“La jeunesse répond moins à l’appel des opposants qu’elle ne suit ses propres convictions”, explique Rachel, jeune diplômée en droit. “En sortant, en allant travailler, les Kinois pouvaient peut-être se mettre en danger mais ils apportaient surtout leur soutien à un régime qui veut modifier la Constitution pour rester au pouvoir alors qu’il n’a rien fait pour améliorer le sort des Congolais.
Le pouvoir a pourtant tenté de piper les dés en distribuant de l’essence aux “wewas”, ces taxis-motos majoritairement pilotés par des hommes originaires du Kasaï, la province dont est originaire le clan Tshisekedi. Mais si les wewas étaient disponibles en tout début de matinée, les clients ne sont jamais venus “alors qu’il n’y avait pratiquement aucun transport en commun”, explique un Kinois qui a vu ces motards “rentrer chez eux pour ne pas prendre de risques inutiles dans certains quartiers”.
“Le plus remarquable, c’est qu’il n’y a eu pratiquement aucune violence. Quand il était dans l’opposition et qu’il lançait ce genre de mot d’ordre, l’UDPS, le parti de Tshisekedi, brisait systématiquement les pare-brise des automobilistes qui osaient circuler. Ici, il y a eu quelques taxis qui ont été malmenés, mais c’était très pacifique”, explique Daddy, habitant de la commune kinoise de Limete où est implanté le QG de l’UDPS.
Un pays mobilisé
Le mouvement, lancé sur la ville de Kinshasa, a été respecté jusqu’à Lubumbashi ou Kolwezi dans le grand Katanga ou Beni ou Butembo dans le Nord-Kivu. “C’est un mouvement populaire qui dépasse le C64. La preuve que le peuple congolais ne veut pas qu’on touche à sa constitution, il ne veut pas qu’un régime s’arroge le droit de se maintenir au pouvoir. Personne n’a soufflé sur les braises pour que ce mouvement prenne dans ces régions. Il n’y a pas eu de distribution d’argent comme c’est habituellement le cas pour qu’une opération réussisse”, ajoute Adam-Louis, un universitaire katangais qui a vécu sa “première action politique. J’étais trop jeune en 2015 lors des manifestations contre le 3e mandat de Kabila. Depuis, il n’y a pas eu de grand mouvement contre Tshisekedi. J’espère que les diplomates et observateurs étrangers présents dans le pays vont rendre compte de ce qui s’est passé aujourd’hui. Ils doivent comprendre que la population est déterminée à faire partir ce régime à la fin de son mandat. Si ce pouvoir s’entête, le risque d’explosion populaire est réel et il ne faudra pas chercher bien loin le responsable.”
Une communauté internationale de plus en plus souvent appelée à la rescousse par une population qui ne comprend pas la mansuétude dont elle “fait preuve à l’égard du régime en place”…“Si elle continue à se taire, elle va laisser croire au pouvoir en place qu’il peut s’imposer en ne respectant pas la volonté du peuple. Ce pourrait être le début d’une période de violence extrême en RDC”, poursuit la jeune avocate. “Le silence de l’Europe ou de Washington pourrait aussi pousser Tshisekedi à chercher la victoire militaire dans l’Est pour se redonner une légitimité, quitte à embraser le pays. Une importante concentration d’hommes est signalée depuis quelques jours dans la région de Walikale, dans le Nord-Kivu”, ajoute un de ses confrères du barreau de Matete, à Kinshasa, “ça sent la reprise d’une guerre ouverte”.