Les élections de 1960 démontrent que le principal clivage politique au Congo n’était pas ethnique mais institutionnel et idéologique ; l’ethnicisation croissante de la vie politique est apparue ultérieurement comme une conséquence de l’affaiblissement de l’État et de choix constitutionnels opérés après l’éviction des forces nationalistes.

Je remercie l’auteur de l’article pour cette contribution qui nourrit un débat essentiel sur les origines des fractures politiques au Congo. Toutefois, je diverge profondément de son interprétation des élections de 1960 et du rôle qu’y auraient joué les appartenances ethniques.
À mon sens, l’analyse proposée repose sur trois postulats discutables : elle tend à renverser la signification politique des résultats électoraux de mai 1960 publiés le 2 juin 1960 ; elle sous-estime l’impact des crises qui, dès juillet 1960 — « mutinerie » de la Force publique, intervention militaire belge et sécessions — ont profondément fragilisé l’État congolais ; enfin, elle tend à assimiler l’existence de partis à base communautaire à une prétendue prédominance du facteur ethnique dans la structuration de la vie politique nationale.
1. Les élections de 1960 consacrent avant tout la victoire du projet national
Il convient d’éviter de lire les élections de 1960 à travers les lunettes du tribalisme contemporain. Une telle démarche risque de projeter sur le passé des réalités qui se sont consolidées ultérieurement.
À la veille de l’indépendance, le principal clivage politique n’oppose pas des groupes ethniques concurrents mais des conceptions différentes de l’État : d’un côté les nationalistes unitaristes, de l’autre les régionalistes et fédéralistes. Les chiffres électoraux sont éloquents. Le MNC-Lumumba devient la première force politique du pays avec 41 sièges. Dans plusieurs provinces, les formations nationalistes et unitaristes obtiennent des résultats comparables ou supérieurs à ceux des partis à forte implantation régionale.
Certes, certaines organisations politiques s’appuyaient sur des bases communautaires ou territoriales. Mais leur existence ne démontre nullement que l’appartenance ethnique constituait le principal déterminant du comportement électoral. Si tel avait été le cas, il serait difficile d’expliquer pourquoi les forces nationalistes et unitaristes remportent les élections fondatrices de l’État indépendant.
Les résultats suggèrent au contraire que la variable idéologique — la nature de l’État à construire — l’emportait largement sur la variable ethnique. Les électeurs se prononcent principalement sur des questions relatives à l’unité nationale, à la souveraineté et à l’organisation institutionnelle du futur Congo.
La véritable question historique n’est donc pas de savoir si des partis communautaires existaient, mais pourquoi les forces nationalistes victorieuses ont été empêchées de gouverner durablement et de mettre en œuvre leur programme politique..
2. L’ethnicisation de la politique résulte de l’affaiblissement de l’État
La montée des tensions identitaires doit être analysée à la lumière des événements qui suivent immédiatement l’indépendance : la crise politique de septembre 1960, les sécessions du Katanga et du Sud-Kasaï, les interventions étrangères, les rivalités institutionnelles et l’assassinat de Patrice Lumumba.
L’expérience congolaise, comme celle de nombreux États africains, suggère que le tribalisme n’est pas la cause première de la faiblesse de l’État. La relation causale fonctionne souvent dans le sens inverse : c’est l’affaiblissement de l’État qui favorise la politisation des appartenances ethniques.
Lorsque les institutions nationales sont fortes, légitimes et inclusives, les identités particulières coexistent avec une citoyenneté commune. En revanche, lorsque l’État perd sa capacité d’intégration et de protection, les solidarités ethniques, régionales ou claniques deviennent des mécanismes de repli et de sécurité.
L’ethnicisation croissante de la vie politique congolaise apparaît ainsi moins comme l’expression d’un prétendu tribalisme originel que comme le produit des crises qui ont suivi l’indépendance et de la destruction précoce du projet national porté par les forces victorieuses de 1960.
3. La citoyenneté comme fondement de la République
Cette réflexion conduit à une question fondamentale : sur quel principe doit reposer l’organisation de l’État ?
Dans une République moderne, la citoyenneté doit constituer le principe organisateur des institutions publiques parce qu’elle est le seul fondement politique partagé par l’ensemble des membres de la nation. Les appartenances coutumières participent de l’identité culturelle et historique des populations, mais elles demeurent particulières. La citoyenneté, au contraire, établit l’égalité de tous devant la loi et permet de transcender les différences d’origine, de langue ou de communauté.
La stabilité d’un État pluriel ne repose pas sur l’effacement des identités coutumières mais sur leur inscription dans un cadre politique commun où chaque individu est d’abord reconnu comme citoyen.
À cet égard, il convient de rappeler qu’aucun ministère des Affaires coutumières n’existe dans le gouvernement de Patrice Lumumba en juin 1960. Les nationalistes congolais considéraient que l’État moderne devait s’appuyer sur la citoyenneté plutôt que sur l’institutionnalisation des appartenances tribales au sommet de l’appareil d’État.
4. Le tournant constitutionnel de Luluabourg
La rupture intervient progressivement avec les transformations institutionnelles qui suivent l’éviction des nationalistes.
La Constitution de Luluabourg de 1964 est élaborée dans un contexte marqué par l’exclusion des principales forces unitaristes du processus constituant. Sans reprendre les termes excessifs de certains débats contemporains, il est permis de s’interroger sur les conséquences de certaines dispositions qui accordent une place accrue aux appartenances communautaires dans la définition de la citoyenneté et dans l’organisation politique du pays.
Le résultat est une conception de la République moins centrée sur la citoyenneté nationale que sur l’équilibre entre communautés et territoires. Cette évolution contribue à renforcer la logique des appartenances particulières au détriment de l’intégration nationale.
L’histoire politique congolaise invite ainsi à une conclusion plus nuancée que celle proposée par l’auteur. Les élections de 1960 ne révèlent pas la domination du tribalisme dans la société congolaise. Elles témoignent au contraire de la force d’un projet national porté par les mouvements unitaristes. L’ethnicisation ultérieure de la vie politique doit être comprise principalement comme la conséquence de l’affaiblissement de l’État, des crises postérieures à l’indépendance et de choix institutionnels qui ont progressivement substitué la logique des appartenances particulières à celle de la citoyenneté républicaine.
Par Pierre Sula
Coordonnateur du CET