POLITIQUE
RDC : entre Moïse Katumbi et Félix Tshisekedi, la course à la présidentielle est lancée
Les deux hommes sont toujours officiellement alliés. Cela fait pourtant bien longtemps que leur union a volé en éclats. Chacun fourbit ses armes pour l’élection de 2023, lors de laquelle ils pourraient se retrouver face à face.
24 octobre 2022 à 17:14
Par Anna Sylvestre-Treiner – envoyée spéciale à Kinshasa
Mis à jour le 24 octobre 2022 à 17:14

LE MATCH DE LA SEMAINE – À l’Assemblée nationale, c’est la cacophonie des grands jours ce mercredi 19 octobre. Certains députés exultent bruyamment, d’autres se ruent sur Chérubin Okende Senga. Le soulagement se lit sur le visage du ministre congolais des Transports, des Voies de communication et du Désenclavement, qui lève les bras en signe de victoire. Il vient de sauver sa place au gouvernement.À LIRERDC : ni allié ni opposant, Moïse Katumbi a du mal à choisir son camp
Durant quelques jours, le Palais du peuple a été le théâtre d’une initiative qui, à première vue, est pour le moins étonnante. Les députés de la majorité ont tenté de faire tomber l’un des ministres issus de leurs propres rangs. Dans la motion de défiance introduite contre Chérubin Okende Senga, ils dénoncent son « amateurisme » ou encore son « ingérence dans la gestion des entreprises publiques ». Un procès en compétence « mal ciblé », selon Delly Sessanga, monté à la tribune pour s’opposer à la déchéance du ministre. Il cache en tout cas une bataille bien plus politique que technique.
Choisir son camp
Parmi les sept ministres envoyés au gouvernement par Ensemble pour le changement (la coalition menée par Moïse Katumbi), Chérubin Okende Senga est l’un des deux derniers à être encore fidèles à l’ancien gouverneur du Katanga. « On ne peut pas acheter tout le monde », lâche l’un des bras droits de Katumbi. Dans les rangs de l’exécutif comme dans ceux de l’Assemblée – où certains députés d’Ensemble avaient initié la motion de défiance –, cela fait de longs mois que chacun est sommé de choisir son camp. Félix Tshisekedi ou Moïse Katumbi : il faut désormais trancher. Si, sur le papier, les deux hommes sont encore alliés, cela fait bien longtemps qu’ils sont en réalité séparés. Jusqu’à devenir peu à peu de véritables rivaux.
Ces dernières années, les deux hommes semblent ne jamais avoir été aussi éloignés que depuis qu’ils sont censés s’être coalisés. C’était en 2021. Alors que le président vient de faire voler en éclats son alliance avec Joseph Kabila, Moïse Katumbi accepte de le rejoindre au sein de l’Union sacrée. « Nous étions alors dans une opposition “constructive” », explique Olivier Kamitatu, le porte-parole de l’ancien gouverneur du Katanga. « Nous n’avions pas de raison de ne pas répondre à l’appel à une union nationale et républicaine. »
Cela fait en réalité des années que Katumbi et Tshisekedi se parlent et se rapprochent. Lorsqu’il rompt avec la « kabilie », le premier est d’abord présenté par son demi-frère, l’homme d’affaires Raphaël Katebe Katoto, à Étienne Tshisekedi. Le père de l’actuel chef de l’État dirige alors l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) et il est le principal opposant à Joseph Kabila. Puis, rapidement, Moïse fait « le pari » de choisir Félix, comme le dit un de ses proches.À LIRERDC : Kabila, Fayulu, Muzito, Katumbi… Un front « anti-Tshisekedi » est-il possible ?
En 2017, après la signature de l’accord de la Saint-Sylvestre, qui prévoit que soit nommé un Premier ministre issu de l’opposition, il se range derrière la candidature de Félix Tshisekedi. Il lui ouvre aussi certains de ses réseaux, notamment aux États-Unis, au sein de l’administration, et – surtout – son porte-monnaie. Selon plusieurs sources, les deux hommes signent un « pacte » en 2018. « Nous avions un agenda commun, des intérêts communs, un combat commun », souligne un proche de Moïse Katumbi. En exil, empêché de se présenter lui-même à la présidentielle (on l’accuse alors d’avoir tenté de renverser le pouvoir en place et d’avoir eu la nationalité italienne), ce dernier promet à Félix Tshisekedi de le soutenir à Genève lorsque les opposants doivent s’accorder sur un candidat unique.
Mais en Suisse, rien ne se passe comme prévu. Moïse Katumbi se range derrière Martin Fayulu, le candidat de Lamuka qui a été désigné, quand Félix Tshisekedi renie sa signature et se lance dans la course à la présidentielle avec Vital Kamerhe. Puis Félix devient président, malgré les contestations de Martin Fayulu qui, appuyé par les chiffres des observateurs, revendique la victoire.
« Le jour et la nuit »
Toutes ces turbulences n’altèrent en rien la relation entre Tshisekedi et Katumbi. Ils se parlent régulièrement, échangent conseils et stratégies. Pourtant, ils n’ont a priori pas grand-chose en commun. « C’est le jour et la nuit », reconnaît un membre du cabinet du président congolais. L’un est aussi imposant que l’autre est élancé. « L’un est avant tout un “fils de”, quand l’autre est un orphelin et un self-made-man. L’un a grandi en faisant des « petits boulots », quand l’autre a construit des empires. Et il n’est pas certain que Félix Tshisekedi soit un religieux aussi fervent que Moïse Katumbi », commente un diplomate en poste à Kinshasa.À LIRERDC – Moïse Katumbi : « Des élections en 2023, ce n’est pas une option, mais une obligation »
Pourtant, les deux hommes s’attirent et se plaisent. « Sans doute Félix a-t-il été impressionné par le carnet d’adresses et la force de frappe financière de Moïse », suppose le conseiller déjà cité. « Moïse, lui, a pu observer la puissance politique de l’UDPS et de Tshisekedi. » En mai 2019, cinq mois après l’arrivée au pouvoir du nouveau dirigeant, l’ancien gouverneur du Katanga rentre d’exil et retrouve Lubumbashi. Deux ans plus tard, il rallie l’Union sacrée que met sur pied le chef de l’État.
Depuis, tout va de mal en pis. Rapidement, la loi Tshiani, visant à interdire aux Congolais ayant un parent d’origine étrangère de se porter candidats à la présidentielle, refait parler d’elle. Katumbi, dont le père est grec, se sent menacé et évoque dans Jeune Afrique une « ligne rouge ». Si celle-ci n’a pas été franchie, une autre des limites tracées par l’ancien gouverneur, elle, a été ignorée par Tshisekedi.
PLUS DU TOUT SITUÉ DANS LA MAJORITÉ, MOÏSE KATUMBI N’EST POURTANT PAS ENCORE TOUT À FAIT DANS L’OPPOSITION
Malgré les protestations de son allié – mais aussi de l’opposition et des Églises catholique et protestante –, une commission électorale non consensuelle est mise sur pied. Des membres issus d’Ensemble l’intègrent, mais sans l’accord de la coalition. « Ils n’y sont qu’en leur nom personnel », précise le mouvement. Moïse Katumbi est en colère, ses proches n’hésitent plus à dire que « leur truc, ce n’est pas la corruption et la magouille ». Fin 2021, le leader d’Ensemble songe à claquer la porte de l’Union sacrée, avant de se raviser : trop tôt.À LIRERDC : Joseph Kabila et Moïse Katumbi se sont-ils vraiment réconciliés ?
C’est pourtant comme si l’alliance avait éclaté. Plus du tout situé dans la majorité, Moïse Katumbi n’est pourtant pas encore tout à fait dans l’opposition. « Avec Félix Tshisekedi, ils ne se parlent plus, ou du moins se parlent-ils très peu », précise l’un des bras droits de l’ex-gouverneur. Même avec Jean-Pierre Bemba, autre allié de Tshisekedi dont il fut proche, les liens se sont gâtés : « Moïse l’a déçu », assure un lieutenant du leader du Mouvement de libération du Congo (MLC).
L’heure de la clarification
Après huit années d’absolue fâcherie, les retrouvailles entre Joseph Kabila et Moïse Katumbi, lors du forum de réconciliation des Katangais, en mai, ont fait grincer de nombreuses dents. « Moïse est prêt à pactiser avec le diable », s’agace un acteur politique de poids. Premier pas vers un pacte électoral ou simple ballon d’essai ? Moïse Katumbi reste pour l’instant silencieux.
À un peu plus d’un an de la date prévue pour la présidentielle, il laisse ses collaborateurs monter au créneau. Une vidéo d’Olivier Kamitatu, diffusée début octobre, a crispé un peu plus les relations entre les deux camps. Musique dramatique, images léchées. Dans un clip qui n’a rien à envier à ceux diffusés lors des campagnes électorales, le porte-parole d’Ensemble exige d’une voix grave que les délais constitutionnels soient respectés.
« Moïse se prépare consciencieusement. Il organise son parti et travaille », affirme le diplomate précédemment cité. L’homme d’affaires sait qu’il doit gagner en charisme et améliorer son élocution. Il doit surtout rassembler au-delà du Katanga, où il garde une forte popularité, et envisage d’entamer des discussions avec certains opposants.
C’est le secret le plus mal gardé du pays : Moïse Katumbi va se présenter à la magistrature suprême en 2023, c’est décidé. Selon nos informations, l’officialisation de sa candidature pourrait avoir lieu avant la fin de l’année. La rupture avec le président, candidat à un second mandat, sera alors consommée. Et les deux pseudo-alliés d’aujourd’hui seront alors de véritables adversaires.