Un massacre de trop à Kishishe

Que s’est-il passé à Kishishe la semaine dernière ? Kinshasa et Kigali se renvoient la balle.

Le Congo dramatise les évènements, alors que le Rwanda brandit depuis un quart de siècle la présence au Congo des rebelles hutus pour justifier toutes ses opérations militaires. Article réservé aux abonnés

Colette Braeckman

Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 7/12/2022 à 00:00 Temps de lecture: 5 min

Que s’est-il réellement passé le 29 novembre dernier à Kishishe, un village du Nord Kivu, à quelque 70 km de Goma ? L’armée congolaise qui n’est pas présente dans cette zone, avait été la première à accuser les rebelles du M23, des Tutsis congolais appuyés par le Rwanda, d’avoir massacré une centaine de villageois. Au fil des jours, le bilan s’est alourdi et Julien Paluku, actuel ministre congolais de l’Industrie, a soudain fait « exploser les compteurs » assurant, lors d’une conférence de presse à Kinshasa, que le bilan s’élèverait à 272 civils dont 17 enfants. M. Paluku, d’origine Nande, un groupe ethnique très présent dans la province est aussi un ancien gouverneur du Nord Kivu et a gardé de nombreux contacts sur le terrain. Ses accusations sont corroborées par des sources militaires et par des journalistes de Goma joints par téléphone. Il apparaît que, dans cette zone contrôlée par le mouvement rebelle, le premier acte de la tragédie se serait noué lorsqu’un convoi venu du Rwanda, composé de soldats et de hauts gradés rwandais, est tombé dans une embuscade tendue par des groupes locaux d’autodéfense, les Mai Mai. Si la mission exacte de la délégation rwandaise demeure inconnue, on peut supposer qu’il s’agissait de prendre contact avec le M23, allié du Rwanda. Des photos prises à Kigali montrent des funérailles de militaires, célébrées avec tous les honneurs et la passion mise par le président Kagame dans ses derniers propos à l’égard de la RDC et de son président montre que cet homme généralement mesuré était personnellement touché.

Représailles

Le deuxième acte s’est joué une semaine plus tard et nos sources assurent que la tuerie de Kishishe fut menée en guise de représailles à la suite de l’embuscade. Une pratique que les « résistants » du Kivu connaissent bien, de tels massacres ayant émaillé les deux guerres du Congo, au début des années 2000.

A Kigali, la version est différente : on y répète que les Mai Mai congolais opèrent de concert avec les groupes hutus FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) et que ces derniers sont utilisés comme supplétifs par l’armée congolaise elle-même… Quant à Bertrand Bisimwa, porte-parole du M23, il nous a adressé une mise au point précise et détaillée, dans laquelle il commence par reconnaître la réalité d’une confrontation entre son mouvement et une vaste coalition, composée de FARDC (militaires congolais) et de diverses milices (Pareco, Nyatura, ACPLS et Mai Mai) sans oublier les Hutus rwandais. Il assure que lors de l’inhumation des victimes de Kishishe, des combattants morts les armes à la main, ces derniers ont, à tort, été présentés comme des civils… M. Bisimwa accuse Kinshasa de mener une manœuvre de récupération politique, renforcée par un deuil national.

Si seule une enquête indépendante pourra établir la réalité des faits, deux points sont d’ores et déjà évidents : Kinshasa, qui prévoit d’organiser des élections d’ici fin 2023, dramatise volontairement les événements de Kishishe afin de créer un sentiment d’unité nationale autour du président Tshisekedi. Ce dernier est candidat à sa réélection et seule l’activation de sentiments patriotiques pourrait atténuer les accusations de corruption et de mauvaise gestion, de plus en plus lourdes…

Quant au Rwanda, il brandit depuis un quart de siècle la présence au Congo des rebelles hutus pour justifier toutes les opérations militaires dans le pays voisin et expliquer le soutien apporté aux différents groupes animés par des Tutsis congolais, qu’il s’agisse de Laurent Nkunda, de Bosco Ntaganda ou, aujourd’hui, de Sultani Makenga et Bertrand Bisimwa. L’existence de ces relais locaux permet aussi au Rwanda de tirer de substantiels dividendes de l’exploitation économique des ressources de l’est du Congo.

Des combattants hutus recyclés

Rappelons que c’est en 1994, au lendemain du génocide des Tutsis, qu’un million et demi de Hutus rwandais traversèrent la frontière du Congo et devinrent réfugiés. Au fil des deux guerres du Congo, la plupart d’entre eux, de gré ou de force, regagnèrent le Rwanda, firent face à la justice ou retrouvèrent leur colline d’origine. Mais les plus irréductibles des combattants s’incrustèrent au Congo, créant des mouvements hostiles à Kigali et imposant leur présence aux civils congolais, entre autres par la pratique du viol devenu une arme de guerre. Ils organisèrent leur survie économique en terrorisant les villageois et aussi en exploitant les ressources locales : charbon de bois, mines de coltan et d’or, pyrochlore, cacao et café. Paradoxalement, ces ressources exploitées par les « anciens combattants » hutus étaient ramenées au pays de Kagame !

Ignorant largement la complexité des relations entre l’est du Congo et son voisin rwandais, le président Tshisekedi, peu après son accession au pouvoir, accorda à Kigali l’exploitation des mines d’or du Sud Kivu, dont la main-d’œuvre se composait essentiellement de… Hutus rwandais, qui avaient chassé les ouvriers congolais ! L’assèchement, au profit d’une raffinerie installée en Ouganda, des anciens circuits de l’or qui passaient par le Rwanda, est souvent invoqué comme l’une des causes de la guerre rallumée par le M23.

Autrement dit, les troupes du Kenya qui ont pris place à Goma et l’ancien président Uhuru Kenyatta, désigné comme médiateur par l’Union est africaine, (EAC) auront bien du mal, sur le terrain ou lors des négociations de Nairobi, à démêler le « sac de nœuds » que représente désormais l’est du Congo, une région où tous les protagonistes jouent avec des cartes truquées tandis que s’additionnent les victimes civiles…

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