À un an des élections, l’opposition se met en place
Trois poids lourds congolais s’unissent pour fustiger le régime
de Tshisekedi. Le docteur Denis Mukwege, qui en fait partie, hésite cependant toujours à se jeter à l’eau. Article réservé aux abonnés


Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 27/12/2022 à 00:00 Temps de lecture: 4 min
Alliance de circonstances ? Prélude à une candidature en vue des élections de 2023 ou attaque ponctuelle ? Trois poids lourds de la scène politique congolaise, Martin Fayulu, le « soldat du peuple » qui estime avoir été le véritable vainqueur des précédentes élections en décembre 2018, Matata Ponyo, ex-Premier ministre du président Kabila, et le docteur Denis Mukwege, viennent de publier une déclaration commune appelée à faire du bruit. Il faut relever cependant que le seul à ne pas avoir explicitement fait acte de candidature à la présidence est le Prix Nobel de la paix. Cependant, sans se jeter à l’eau, il publie presque quotidiennement des prises de position politiques et commence déjà à en payer le prix, des critiques dans la presse rwandaise et des tracasseries fomentées par l’administration fiscale.
Sur le fond, la « déclaration commune » est aussi critique que prévisible : le texte, dès son premier paragraphe, dénonce le « risque d’“émiettement” et donc de “balkanisation” » que court le Congo et, ce qui est plus grave, il accuse le régime actuel, celui de Félix Tshisekedi, d’être un « partenaire fiable » du Rwanda et de l’Ouganda, accusés d’agresser le pays et d’en exploiter illégalement les ressources naturelles.
Soulignant le recours aux « anti-valeurs » telles que la corruption, le détournement des deniers publics, le clientélisme, le tribalisme et le népotisme (des reproches souvent formulés), le texte va plus loin encore. En effet, au moment même où le mouvement rebelle M23 s’est retiré de certaines positions au Nord Kivu, restituant une portion de son territoire, non pas à l’armée congolaise mais aux forces kényanes présentes au nom de la Communauté est africaine, les trois opposants dénoncent l’« externalisation » de la sécurité nationale. Selon eux, elle serait remise entre les mains d’Etats accusés de contribuer au pillage et à la déstabilisation du pays. De là à accuser de haute trahison un président qui multiplie les déclarations patriotiques, il n’y a qu’un pas…
La campagne a bien commencé
Du reste, allant beaucoup plus loin que Kinshasa, les signataires exigent aussi la condamnation du Rwanda par le Conseil de sécurité et la rupture des relations diplomatiques avec le voisin des mille collines. Sur le fond, à part sa virulence, la déclaration n’est pas surprenante et elle indique avant tout que, un an avant l’échéance fixée à fin 2023, la campagne électorale a bien commencé, dans un cadre très particulier, celui d’une élection à un tour.
Autrement dit, le vainqueur l’emportera à une majorité simple, conquise une seule fois. Ceci explique pourquoi la prise en mains de la Commission électorale est dénoncée dès aujourd’hui et surtout pourquoi, à un an de l’échéance, l’opposition est obligée de se regrouper : s’ils se présentent en ordre dispersé, les candidats de l’opposition n’auront aucune chance de vaincre Félix-Antoine Tshisekedi. Ce dernier, outre l’avantage automatique accordé au président sortant, pourra toujours compter sur l’appui des ressortissants du Kasaï et d’une partie de l’électorat de Kinshasa.
Obligés de se regrouper sur un « ticket unique », les candidats de l’opposition se dirigent donc vers une négociation globale, sur le modèle des pourparlers qui s’étaient tenus à Genève en 2018 et avaient désigné Martin Fayulu (un accord opportunément trahi par Felix Tshisekedi, qui choisit finalement de faire alliance avec Joseph Kabila, avant de « lâcher » ce dernier…) On s’interroge encore sur la position de certains « hommes forts » comme Moïse Katumbi, ancien gouverneur du Katanga, déjà attaqué préventivement par le régime, Vital Kamerhe, très populaire au Sud Kivu et qui vient d’être libéré, mais sans que l’on sache à quel prix, Delly Sesanga, qui rassemble bon nombre d’intellectuels autour de sa personne.
Quelle attitude des voisins et alliés occidentaux ?
Le Congo étant trop important pour que sa population soit seule à décider, quelle sera l’attitude des voisins et des alliés occidentaux ? Un veto rwandais, sinon régional, pèse déjà sur Fayulu et Mukwege, considérés comme trop radicaux, trop hostiles au pillage des ressources ; on se demande également si les honneurs rendus au Prix Nobel permettront à ce dernier de franchir le Rubicon et de s’imposer à l’échelle du pays (alors que, dans l’attente d’un mouvement de foule, il hésite toujours à se jeter à l’eau). Dernière question enfin : le président sortant, malgré ses carences, ne bénéficiera-t-il pas d’une « rente de situation », incurie et bonhomie faisant finalement l’affaire de beaucoup de « pays amis », parmi lesquels la Belgique elle-même ?