ÉCONOMIE

Au Rwanda, les discrets atouts de la diplomatie économique de Paul Kagame

De la Centrafrique au Mozambique, deux pays où son armée est engagée, en passant par le Congo et le Bénin, le président rwandais multiplie depuis plus de deux ans les offensives business, entraînant dans son sillage Crystal Ventures, le bras financier de son parti. Premier volet de notre enquête.

2 mai 2023 à 08:29

Par Romain Gras

Mis à jour le 2 mai 2023 à 16:52

Montage montrant, de g. à dr. : Paul Kagame, président du Rwanda ; Denis Sassou Nguesso, président de la République du Congo ; et Faustin-Archange Touadéra, le président de Centrafrique. © MONTAGE JA : Vincent Fournier/JA ; Présidence du Congo ; Ludovic Marin/AFP

DANS CE DOSSIER

Montage avec de g. à dr. : Paul Kagame, président du Rwanda ; Denis Sassou Nguesso, président de la République du Congo ; Faustin-Archange Touadéra, président de la Centrafrique ; , Filipe Nyusi, président du Mozambique ; et Patrick Pouyanné, à la tête de Total. © MONTAGE JA : Vincent Fournier/JA ; Présidence du Congo ; Ludovic Marin/AFP ; FLICKR PAUL KAGAME ; Bruno Lévy pour JA.

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Crystal Ventures, la face business du FPR

  • [Enquête] Crystal Ventures, la face business du FPR de Kagame
  •  Au Rwanda, les discrets atouts de la diplomatie économique de Paul Kagame

CRYSTAL VENTURES, LA FACE BUSINESS DU FPR DE KAGAME (1/2)

 • Créé après le génocide des Tutsi au Rwanda pour reconstruire le pays, le holding Crystal Ventures (CVL) a servi de caisse de secours à l’État. Ses actifs sont aujourd’hui estimés à 500 millions de dollars.

 • En Centrafrique, au Mozambique ou encore au Congo, CVL investit dans le secteur des mines, de l’agriculture et des infrastructures. En RDC, ses projets miniers ont été abandonnés après la rupture des relations entre Paul Kagame et Félix Tshisekedi.À LIRE[Enquête] Crystal Ventures, la face business du FPR de Kagame

C’est un bâtiment en apparence assez banal. L’un de ces grands immeubles vitrés comme il en pousse de plus en plus ces dernières années dans le quartier de Kiyovu, à Kigali. En face de l’hôtel Ubumbwe, le Grand Pension Plaza s’étire sur dix-sept étages. Non loin du sommet, au quatorzième, se trouvent les bureaux de Crystal Ventures Limited (CVL).

Ni fonds souverain, ni fonds d’investissement classique, CVL a toujours eu un statut à part au Rwanda. Propriété du Front patriotique rwandais (FPR, au pouvoir depuis 1994), le parti dirigé par Paul Kagame, ce holding privé s’est progressivement affirmé comme un acteur incontournable de la vie économique rwandaise. Une puissante machine dont les actifs sont estimés en interne autour d’un demi-milliard de dollars.À LIREPaul Kagame : « Je n’accepte pas que le Rwanda soit le bouc émissaire des dirigeants congolais »

Caisse de secours de l’État

Point de chute ou tremplin pour les cadres de l’État – nombre de ses membres ont occupé des postes au sein de ministères, de banques ou d’agences publiques –, CVL s’impose depuis quelques années comme un nouvel atout pour le versant économique de la stratégie diplomatique rwandaise, aux côtés d’autres structures plus visibles, comme la compagnie aérienne Rwandair. De la Centrafrique au Mozambique – où le Rwanda déploie des soldats -, du Zimbabwe au Bénin en passant par la République du Congo, Paul Kagame attire dans son sillage de nombreux investisseurs en lien étroit avec le holding.

Créé en 1995 sous le nom de Tri-Star Investments, CVL a d’abord servi de caisse de secours à l’État rwandais pour importer certains biens de première nécessité à l’heure où le pays se relevait à peine du génocide des Tutsi. Son budget de départ repose principalement sur le reliquat des fonds destinés à la guerre – qui provenaient notamment de dons de la diaspora – menée par la branche armée du FPR, ainsi que sur les contributions d’hommes d’affaires également installés hors du pays.

Dans le quartier des affaires de Kigali, devant le Grand Pension Plaza. © Vincent Fournier/Jeune Afrique.
Dans le quartier des affaires de Kigali, devant le Grand Pension Plaza. © Vincent Fournier/Jeune Afrique.

« Le secteur privé n’existait pas. Les institutions avaient besoin de papier, de meubles… de tout. Au départ, Tri-Star a acheté du matériel, notamment à Dubaï, et l’a importé », se souvient un familier de l’entreprise. Pour piloter ces importations de meubles, Tri-Star crée Mutara Entreprises en 1995, l’une de ses premières entités.

La même année, deux autres sociétés, aujourd’hui contrôlées par CVL, voient le jour : NPD, l’une des principales entreprises rwandaises de construction, et Intersec Security Company (Isco), première société de sécurité privée du pays et toujours la seule à être autorisée à déployer des gardes armés. « Nous voulions voir une différence dans notre pays où personne ne voulait investir », expliquait Kagame en 2017, lors d’une rare prise de parole sur CVL.

Réseau tentaculaire

Au fil des ans, avec le redressement de l’économie rwandaise, Crystal Ventures affine sa stratégie. Pour grossir et absorber les pertes de ses sociétés non rentables, le holding se finance auprès des banques locales. Il se retire aussi progressivement de certains secteurs jugés trop concurrentiels.

Crystal Ventures cède également certains actifs controversés, comme la société d’exploitation de minerais Rwanda Metals. Vendue en 2002 à une firme botswanaise, cette entreprise avait été citée l’année précédente dans un rapport du groupe d’experts de l’ONU sur la RD Congo et épinglée pour ses activités d’exploitation du coltan dans l’est du pays, ainsi que pour ses liens avec de hauts gradés de l’armée rwandaise.

Le premier tournant a lieu en 1998, lorsque Tri-Star s’associe au sud-africain MTN pour créer MTN RwandaCell, qui devient le principal opérateur télécoms du pays. Ensemble, ils œuvrent ensuite à l’implantation de MTN en Ouganda.

Si le groupe ne publie presque aucune donnée financière, une étude, rédigée par les chercheurs David Booth et Frederick Golooba-Mutebi, indique qu’en 2009, il totalisait un revenu de 167 millions de dollars généré par des entreprises qu’il contrôlait ou dans lesquelles il était actionnaire minoritaire. Durant l’année fiscale 2009-2010, CVL aurait versé, toujours selon ces données extraites des comptes du holding, un peu moins de 10 % des taxes directement perçues par l’Etat.À LIREAu FPR de Paul Kagame, l’alternance dans la continuité

Lorsque, en 2015, CVL vend ses parts dans la filiale rwandaise du groupe sud-africain MTN, le fonds se positionne déjà comme un acteur incontournable de l’économie nationale, à l’image du Front patriotique rwandais, parti qui peut compter sur un réseau tentaculaire dans le monde des affaires. « Le FPR dispose de ses relais partout, dans les banques, les agences privées… Il peut s’appuyer sur tout un panel de gens dans divers secteurs économiques », commente une source diplomatique occidentale.

Souvent présenté comme l’un des principaux employeurs du pays, avec l’État, CVL effectue une importante partie de ses investissements au Rwanda dans le secteur des infrastructures et des routes, où la société d’investissement Horizon Group, liée elle au ministère de la Défense, est aussi très présente.

« CRYSTAL VENTURES EST OMNIPRÉSENT DANS CERTAINS SECTEURS ET IL EST PARFOIS PLUS SIMPLE DE FORMER DES JOINT-VENTURES AVEC SES FILIALES »

Au risque d’imposer une concurrence déloyale à ses compétiteurs par sa proximité avec le FPR et d’empêcher le développement du secteur privé ? « Dire que nous sommes les plus grands ou les plus puissants est une question de perception, nous perdons aussi beaucoup de marchés, se défend une source interne pour qui le groupe a surtout agi en « pionnier » dans des secteurs qui ne suscitaient au départ que peu d’intérêt.

« Crystal Ventures est omniprésent dans certains secteurs et il est parfois plus simple de former des joint-ventures avec ses filiales », commente un acteur économique français installé au Rwanda. Et d’ajouter : « Eux apportent la maîtrise du marché rwandais et les entreprises étrangères des capacités financières et techniques. »

Si le holding dispose de son propre conseil d’administration, il demeure étroitement lié au FPR, auquel il rend des comptes. En plus des dividendes que CVL reverse au FPR, qui peut ensuite en disposer à sa guise, Crystal Ventures profite ces dernières années des opportunités que lui offre la diplomatie économique rwandaise.

Agriculture, construction, sécurité, mines…

Bien que certaines de ses propres sociétés s’exportent, CVL a également créé, en 2021, Macefield Ventures Limited (MVL) chargé d’œuvrer au développement d’activités à l’international. La frontière entre les activités de CVL et de MVL est souvent floue.

L’UNIQUE MISSION DE MACEFIELD VENTURES EST « D’ŒUVRER AU DÉVELOPPEMENT DE LA COOPÉRATION ÉCONOMIQUE RWANDAISE À L’ÉTRANGER »

À Kigali, Macefield Ventures occupe les mêmes locaux que Crystal Ventures. Son patron est d’ailleurs Elias Bayingana, qui a dirigé les opérations du fonds de 2016 à 2020. Comme d’autres cadres des deux entreprises, c’est un membre du FPR qui a notamment fait carrière au ministère des Finances, où il a occupé les fonctions de directeur général du budget national.

L’unique mission de Macefield Ventures, selon les termes d’une source gouvernementale, est « d’œuvrer au développement de la coopération économique à l’étranger ». « Le marché local devenait trop limité et il nous fallait sortir des frontières du pays pour développer l’entreprise », explique la source interne précédemment citée.À LIRERwanda-France : une nouvelle convention fiscale pour accélérer la coopération économique entre Kigali et Paris ?

Agriculture, construction, sécurité, mines… Structure discrète mais désormais omniprésente dans le cadre des investissements rwandais à l’étranger, Macefield Ventures contrôle des sociétés – ou en détient des parts – dans au moins cinq pays : la Centrafrique, le Mozambique, la Zambie, le Zimbabwe et la République du Congo. Des projets avaient aussi été entamés en RDC, mais ils ont été abandonnés en raison de la crise diplomatique avec Kinshasa. Selon une source en contact avec l’entreprise, MVL prospecterait pour ouvrir des bureaux au Gabon et au Cameroun, tout en s’appuyant sur le réseau de cadres de Crystal Ventures pour gérer ses entreprises.

Le holding apporte aujourd’hui sa contribution à une stratégie diplomatique plus large, qui mêle exportation des capacités militaires rwandaises, comme c’est le cas en Centrafrique ou au Mozambique, influence au sein des missions de maintien de la paix de l’ONU, ou encore développement de la compagnie aérienne Rwandair.

« Le Rwanda avait déjà une bonne image au sein des missions de maintien de la paix de l’ONU et le succès de ses interventions en Centrafrique et au Mozambique lui permet de dupliquer ce modèle ailleurs et d’ouvrir ensuite la porte à de nouvelles opportunités économiques, notamment pour Crystal Ventures », explique Phil Clark, chercheur au Centre d’études africaines SOAS à Londres. « Crystal Ventures est avant tout une entreprise privée qui répond à ses propres objectifs de développement. Ils peuvent identifier des opportunités avec les partenariats que le gouvernement développe sur le continent, mais l’angle d’approche est avant tout économique plutôt que diplomatique », nuance Frederick Golooba-Mutebi.

Au Bénin, où Paul Kagame s’est rendu à la mi-avril pour évoquer un déploiement militaire rwandais, les équipes de Macefield Ventures ont par exemple travaillé, d’après nos informations, à l’implantation d’une société d’exploitation de granit et de marbre, matières premières dont regorge le centre du pays. Un projet qui devrait être opéré par une société béninoise.

Jus de fruits et mines d’or en Centrafrique

L’un des premiers points d’attache de CVL et de sa filiale hors du Rwanda a été la Centrafrique, dirigée par Faustin-Archange Touadéra. Kigali y déploie des soldats depuis 2014 dans le cadre de la Minusca – une mission aujourd’hui dirigée par la diplomate rwandaise Valentine Rugwabiza – et à titre bilatéral depuis décembre 2020. Les deux pays n’ont eu de cesse depuis de resserrer leurs liens économiques grâce à la signature d’une série d’accords, dont les plus récents ont été conclus en août 2021.

Rencontre les présidents Faustin-Archange Touadéra (à g.) et Paul Kagame (à dr.), à Kigali, en octobre 2022. © FLICKR PAUL KAGAME.
Rencontre les présidents Faustin-Archange Touadéra (à g.) et Paul Kagame (à dr.), à Kigali, en octobre 2022. © FLICKR PAUL KAGAME.

Dès 2020, plusieurs délégations de Crystal Ventures ont fait la navette entre Kigali et Bangui, travaillant notamment main dans la main avec Pascal Bida Koyagbélé, le patron de la cellule stratégique d’orientation et de suivi des grands travaux et investissements stratégiques.

Outre la construction par Inyange, également filiale de CVL, d’une usine de jus de fruits, des investissements ont été réalisés dans les secteurs des infrastructures et dans les mines. Créée en 2021, Vogueroc est l’une des sociétés au service de ces investissements, dont Macefield Ventures revendique le contrôle.À LIRERwanda : du Mozambique à la Centrafrique, les raisons du déploiement tous azimuts de Kigali

Dirigée par Olivier Kabera – par ailleurs directeur de Real Contractor, une société de construction contrôlée par Crystal Ventures –, elle a été autorisée à la fin de septembre à conduire des opérations en vue d’exploiter des mines de diamants, d’or et de nickel, pour une période de vingt-cinq ans. Elle s’est aussi vue octroyer un agrément lui permettant de devenir localement un bureau d’import-export d’or et de diamants bruts.

L’offensive des investisseurs rwandais dans le secteur extractif centrafricain répond à l’ambition de Kigali de s’imposer comme un hub de la transformation de minerais et un point de passage central du commerce de l’or dans la sous-région. L’enjeu est stratégique, au regard d’une production limitée sur son propre territoire et de la rivalité entre Kigali et Kampala dans ce domaine. Ces dernières années, les partenariats, notamment avec des investisseurs liés à Crystal Ventures, se sont multipliés dans plusieurs pays du continent. En juin 2021, la compagnie Dither Limited avait ainsi conclu un accord avec la Société aurifère du Kivu et du Maniema (Sakima), dont elle devait raffiner l’or. L’accord a finalement périclité après l’éclatement de la crise diplomatique entre la RDC et le Rwanda.

200 millions de dollars investis au Congo

Au Congo-Brazzaville, plusieurs accords ont également été conclus lors de la visite de Paul Kagame à Brazzaville, du 10 au 13 avril 2022, notamment la convention de concession de la zone industrielle et commerciale de Maloukou. Le contrat conclu par Crystal Ventures prévoit un investissement de 200 millions de dollars en échange d’une concession de vingt ans. Le projet sera opéré par Macefield Ventures Congo-Holding. Il a reçu son agrément à la fin de décembre 2022 et sera piloté par Yvonne Mubiligi.À LIRECongo-Brazzaville : visite de Paul Kagamé à Denis Sassou Nguesso, le Kivu au menu des discussions

Cette dernière collabore, entre autres, avec les équipes de Denis Christel Sassou Nguesso, ministre de la Promotion du partenariat public-privé. Yvonne Mubiligi est par ailleurs mentionnée au journal officiel congolais comme directrice générale de la société Stonegenix, laquelle s’est vu attribuer plusieurs autorisations de prospection minière, notamment dans des concessions aurifères, en août 2022.

Un autre accord, portant sur la conception, la construction et l’exploitation du port sec de Dolisie, avait également été signé avec Macefield Ventures. Dans la foulée, deux semaines plus tard, le fils du président congolais s’était rendu au Rwanda pour visiter les installations du port sec Kigali Logistics Platform, exploité par le dubaïote DP World.

C’est toutefois au Mozambique que la stratégie diplomatico-économique déployée par le Rwanda dans le sillage des voyages de Paul Kagame trouve aujourd’hui sa plus belle illustration. C’est l’objet du deuxième épisode de notre enquête sur Crystal Ventures.


By Habari

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