Présidentielle en RDC : le pari difficile de Denis Mukwege
Candidat à la présidentielle du 20 décembre, le Nobel de la paix 2018 s’est confié à « Jeune Afrique ». Prudent, il estime que l’opposition doit trouver un terrain d’entente pour faire face à Félix Tshisekedi.


Publié le 8 novembre 2023Lecture : 9 minutes.
La dernière fois que Jeune Afrique avait rencontré Denis Mukwege, c’était en décembre 2022 dans la suite d’un hôtel du centre de Paris. À l’époque, le Prix Nobel de la paix 2018 s’était refusé à évoquer ses ambitions politiques. Dix mois plus tard, c’est dans la peau d’un candidat à la magistrature suprême qu’il nous a reçu fin octobre, cette fois-ci à Kinshasa. Le 2 octobre, le célèbre gynécologue congolais s’est en effet décidé à sauter le pas. « Demain sera tard. J’y vais maintenant ! », a-t-il lancé, officialisant ainsi, devant une foule de partisans rassemblée à l’église Fatima, sa candidature à l’élection présidentielle prévue le 20 décembre.
Une décision difficile
Changement de statut, nouveau décor. En cet après-midi d’octobre, le siège de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) fait figure de havre de paix au cœur d’une Gombe suffocante. Le candidat y loue des bureaux. Une pièce exiguë aux allures de salle de classe. Une nappe fleurie sur laquelle il balade soigneusement ses mains. D’épais rideaux beiges. Avec son costume bleu azur et l’élégant cache-col qu’il ajuste délicatement, Denis Mukwege détonne.
Issu de la société civile, le docteur fait aussi figure d’ovni sur la scène politique congolaise. Sacré pari que de se lancer en politique alors qu’on est couvert d’honneurs. « Ma décision n’a pas été facile à prendre. J’avais besoin de voir quel était le paysage, concède-t-il. Ça a pris du temps. »
S’il a longtemps hésité, il y pense quand même depuis plusieurs années. En 2017, l’idée d’une transition sans Joseph Kabila, dont le mandat présidentiel est arrivé à son terme fin 2016, fait son chemin. Dans certains cercles influents, entre Paris, Bruxelles et New York, on pousse pour qu’un homme la dirige : Denis Mukwege.A lire :
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Le scénario, qui a les faveurs de l’intéressé, est au cœur d’une rencontre organisée début septembre 2017 à Paris en marge de la première édition du Global Positive Forum, manifestation parrainée par Jacques Attali. Ami de Denis Mukwege, l’économiste et écrivain français, proche du président Emmanuel Macron, convie notamment à ce discret conclave le réalisateur belge Thierry Michel.
Il n’y aura finalement pas de transition. Après l’élection de 2018 et l’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi, un groupe, composé notamment du pasteur Roger Puati, basé en Suisse, et du professeur Alphonse Maindo, continue de militer pour que Denis Mukwege se présente au scrutin suivant. Le médecin se montre d’abord hésitant. Ses proches, certains membres de sa famille lui déconseillent de se lancer dans l’aventure. « Il n’y a que des coups à prendre », lui répètent-ils.
En homme providentiel ?
Les partisans de sa candidature ne lâchent pas le morceau. Ils le voient en homme providentiel. Une sorte de messie au chevet d’un pays abîmé. Forcément flatté, ambitieux malgré tout, Mukwege ne ferme pas la porte. Les contours de sa candidature commencent à être esquissés courant 2020. On imagine alors qu’elle pourrait se mettre en place en trois étapes : un appel d’intellectuels en sa faveur ; la création d’une nouvelle plateforme de la société civile ; et une collecte de fonds pour financer sa caution.
Tout s’accélère deux ans plus tard. En juin 2022, plusieurs personnalités de la société civile, dont Roger Puati et Alphonse Maindo, signent une lettre appelant le docteur à se porter candidat. En mai 2023, l’Alliance des Congolais pour la refondation de la Nation (ACRN) est discrètement mise en place. On retrouve le même Roger Puati à la tête de ce regroupement de huit partis politiques.A lire :
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En parallèle, Denis Mukwege se rapproche des caciques de l’opposition. Le 26 décembre 2022, il se positionne en signant une déclaration commune avec Martin Fayulu et Matata Ponyo Mapon pour dénoncer le « déficit criant de leadership et de gouvernance » du régime de Félix Tshisekedi. Quelques semaines plus tard, quand Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Fayulu et Matata Ponyo se réunissent à Lubumbashi afin de parvenir à une position commune sur le contexte électoral, il est associé aux discussions.
Les mois passent. Denis Mukwege n’a pas encore officialisé sa décision mais il multiplie les consultations – avec le député Claudel André Lubaya, le président du Conseil national de suivi de l’accord de la Saint-Sylvestre, Joseph Olenghankoy ou encore Katumbi. Il rencontre plusieurs chefs d’État de la sous-région. Denis Sassou Nguesso à Brazzaville, fin juin, et João Lourenço, le 27 juillet, à Luanda.
Attaques du pouvoir
Tout est désormais prêt pour que sa candidature soit enfin officialisée. À Kinshasa, l’annonce n’a pas surpris grand monde et a été diversement accueillie. Le camp présidentiel assure ne pas la craindre. Cela ne l’empêche pas d’en faire une de ses cibles favorites. En déposant son dossier de candidature, Félix Tshisekedi ne s’est pas privé de l’attaquer, sans jamais le nommer.
« Le Congo n’est pas un véhicule ou un organe du corps humain pour être réparé. Le Congo est une nation. Le Congo, c’est un peuple qui a besoin de pain et de paix. Nous travaillons à lui ramener du pain et de la paix grâce à un programme très ambitieux de transformation agricole », a-t-il lancé.A lire :
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Incisif, le président congolais était allé plus loin en faisant de Mukwege le candidat de l’étranger. “J’ai parlé de notre ambition de devenir indépendant sur le plan économique. Cela ne plaît pas aux étrangers. Ces étrangers vont fabriquer des candidats. Ces candidats vont venir vous parler, faites très attention ! Ne craignez rien parce que vous êtes le plus fort.”
« Je n’ai fait que servir mon peuple, je suis avec ceux qui souffrent. Il faut mettre les vraies questions sur la table, c’est de la diversion. Le populisme qui s’étend en Afrique est ridicule », répond simplement Denis Mukwege.
En RDC, comme partout mais peut-être encore plus qu’ailleurs, la politique est un jeu impitoyable et dangereux, dont la vie des acteurs est souvent mise en danger. Mais pour Denis Mukwege, risques et sacrifices sont des mots qui n’ont rien d’étranger. En 1996, l’établissement qu’il dirige, l’hôpital rural de Lemera, situé à 100 kilomètres de Bukavu, est attaqué. Il y a des morts, dont des membres du personnel. Indemne, Denis Mukwege s’exile au Kenya pendant trois ans.A lire :
Denis Mukwege, le goût du risque
En octobre 2012, il échappe cette fois-ci à une tentative d’assassinat. C’était un jeudi soir. Denis Mukwege regagne son domicile de Bukavu. Cinq hommes armés, en tenue civile, sans masque ni cagoule, l’y attendent. Le gynécologue pense que son heure a sonné. Mais l’un de ses employés tente de s’interposer. Il crie, créant une diversion. Les assaillants se tournent vers lui et l’abattent. Denis Mukwege a le temps de fuir.
Depuis cet épisode, Mukwege vivait comme « assigné à résidence » dans l’enceinte de son hôpital de Panzi, qu’il a fondé à Bukavu, dans l’est de la RDC, sous protection des casques bleus des Nations unies.
Une sécurité dont il doit désormais se passer. « Nous avons déjà échappé à plusieurs attentats. Les risques existent. Mais dans le balancier, comparés aux milliers de gens qui meurent tous les jours, leurs vies comptent plus. C’est une question de responsabilité », explique ce fils de pasteur pour qui la médecine était une vocation.
Mystère autour de son programme
À quelques semaines du début de la campagne, Denis Mukwege garde étrangement le mystère sur son programme, articulé autour de douze piliers, qu’il est censé dévoiler le 19 novembre, au premier jour de la campagne électorale. « Le projet est prêt depuis 2021. S’il est élu, il compte immédiatement faire passer quatre ou cinq ordonnances, nommer un gouvernement de moins de trente membres dans lequel la parité entre hommes et femmes sera respectée », assure un de ses proches.
“Ma plus grande priorité est la paix”, dit-il très simplement. La paix fait figure d’évidence pour celui qui, depuis Panzi est au plus près des affres de la guerre qui frappe son pays depuis plus de trente ans.
Dans les Kivu, l’histoire se répète inlassablement. En sommeil depuis 2013, le mouvement rebelle du M23 a repris les armes il y a deux ans et menace une nouvelle fois Goma. « Nous avons des accords bilatéraux avec le Burundi, le Kenya et l’Ouganda, ainsi qu’avec les troupes de l’EAC [la Communauté d’Afrique de l’est] et celles de l’ONU. Et avec tout ça, il n’y a pourtant toujours pas de paix. On crée un chaos inexplicable. Certaines forces ne sont ici que pour le business », dénonce Denis Mukwege.A lire :
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« Il faut une profonde réforme de l’armée. Notre pays a besoin d’une armée professionnelle, républicaine composée de gens qui n’ont jamais été membres de groupes armés », poursuit-il.
Denis Mukwege s’est toujours montré très virulent à l’égard du Rwanda, dont le soutien au M23 a plusieurs fois été dénoncé par les Nations unies. Dans le communiqué qu’il avait co-signé avec Matata Ponyo et Martin Fayulu fin 2022, il avait même appelé à la rupture des relations diplomatiques et à « la fermeture de toutes les frontières avec ce pays ». Désormais candidat, il se veut plus mesuré : « Le Rwanda restera notre voisin. Il faut plus de transparence dans nos relations. C’est une relation de business très poussée. Il est possible de créer un climat où ce business permettra à tout le monde de gagner le prix de sa sueur. »
« J’irai jusqu’au bout »
Son parcours brillant et son passé politique vierge séduisent les chancelleries occidentales et certains milieux intellectuels. Mais même ses plus fervents partisans sont conscients que son absence d’ancrage et de parti sont autant de freins à ses ambitions. « Notre travail, nous ne le faisons pas de la même manière que les politiques. Des obstacles, il y en a partout. Même pour opérer. J’irai jusqu’au bout. Si j’ai choisi cette option, c’est que je crois qu’il n’y a pas de fatalité », répond le docteur.
S’il dit vouloir se démarquer des politiciens pur jus, Denis Mukwege s’est tout de même entouré de personnalités qui maîtrisent les codes et les subtilités de la géopolitique congolaise. Il devrait prochainement former un nouveau cabinet plus politique. Mokonda Bonza, ancien directeur de cabinet de Mobutu, est pressenti pour en prendre la tête.A lire :
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La nomination en mai d’Albert Moleka comme conseiller spécial, avait déjà annoncé la couleur. Ancien directeur de cabinet d’Étienne Tshisekedi, dont il fut l’un des plus proches collaborateurs, il est un des représentants de cette élite politico-familiale qui façonne la vie politique du pays depuis son indépendance.
C’est notamment lui qui est le relais du candidat Mukwege auprès des autres représentants de l’opposition qui concourent à la magistrature suprême. Car pour faire trébucher le chef de l’État sortant, l’union de ses adversaires semble primordiale. L’analyse vaut encore plus pour le Prix Nobel de la paix 2018. « C’est à la fois son atout principal et son unique chance de gagner : il est celui autour duquel une majorité d’opposants peut se retrouver », estime un candidat à la présidentielle.
La RDC « en pleine crise existentielle »
« Notre but premier est de nous mettre ensemble pour peser sur le processus électoral », précise Denis Mukwege. Dénonçant une Commission électorale nationale indépendante (Ceni) « non consensuelle », il estime qu’il faut tout de même aller aux élections, « car boycotter, c’est laisser la place à un pouvoir qui en cinq ans a fait régresser le pays ». « Aujourd’hui, la RDC s’enfonce dans une crise existentielle. Laisser faire ce pouvoir qui ne croit pas en la loi fondamentale, c’est être complice », poursuit-il.A lire :
Alors que certains doutent que la Ceni puisse respecter le calendrier électoral, Mukwege s’oppose à un éventuel report du scrutin. « Il faut voter le 20 décembre car c’est ce qu’indique notre Constitution, déclare-t-il. Mais si les conditions ne le permettent pas, la loi prévoit une disposition qu’il faut appliquer : le président de la République remet le pouvoir au président du Sénat, qui a quatre-vingt-dix jours pour organiser des élections. Nulle part il est écrit que l’on peut remettre les élections à plus tard. »
Au sein de l’opposition, les égos et les inimitiés entre certains, particulièrement entre Moïse Katumbi et Martin Fayulu, bloquent pour le moment l’avancée des discussions autour d’une candidature unique. « Personne ne semble encore prêt à laisser sa place », explique un acteur des tractations. Denis Mukwege entrouvre néanmoins la porte : « Mettons nos efforts ensemble. Que tout le monde enterre la hache de guerre. Personne ne doit dire c’est moi ou rien. »