En RDC, Kabila mènera-t-il la fronde contre Tshisekedi ?
La famille politique de Joseph Kabila dénonce le « naufrage » du processus électoral et appelle à une mobilisation générale pour rendre le pouvoir au peuple. Mais jusqu’où ira-t-elle ?


Publié le 5 janvier 2024Lecture : 4 minutes.
Le 31 décembre dernier, Denis Kadima a proclamé en pleine journée — un fait inédit depuis 2006, que l’intéressé ne s’est empêché de présenter comme une preuve de la tenue paisible de l’élection – les résultats provisoires de la présidentielle, donnant Félix Tshisekedi largement vainqueur avec 73,34 %, devant l’homme d’affaires et ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi (18,08 %).A lire :
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Depuis, c’est évidemment le jour et la nuit entre l’autosatisfecit du président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et la colère des opposants, qui dénoncent des dysfonctionnements constatés dans leur organisation. Comme neuf candidats de l’opposition, dont Moïse Katumbi, Martin Fayulu et Denis Mukwege, le Front commun pour le Congo (FCC, qui avait refusé de participer aux élections) a ainsi réclamé l’annulation des scrutins.
La famille politique de l’ex-président Joseph Kabila l’a demandé dès le 20 décembre dans un communiqué signé par son président de la cellule de crise, Raymond Tshibanda. Dénonçant un « véritable naufrage », le FCC avait appelé « tous ses cadres et militants à se tenir prêts pour les actions qui vont être décrétées dans le cadre de la mobilisation générale en vue de créer les conditions du retour à l’ordre constitutionnel aujourd’hui volé et de rendre le pouvoir au peuple ».
« Prendre de la hauteur »
« Le schéma pour nous est clair : la souveraineté du peuple ayant été bafouée par Tshisekedi et Kadima, nous demandons à la Cour constitutionnelle de, a minima, se rattraper pour l’intérêt de la paix, de la cohésion nationale et de l’unité du pays, en n’avalisant pas les résultats de ces élections chaotiques, qui n’ont pour objectif que de diviser le Congo », déclare à Jeune Afrique Ferdinand Kambere, secrétaire permanent adjoint du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD, de Joseph Kabila).
S’appuyer ainsi sur la Cour constitutionnelle ne coule pourtant pas de source. Depuis 2021, le FCC considère que la majorité de Félix Tshisekedi contrôle cette organisation – de même que la Ceni – et en a donc contesté la légitimité et l’indépendance. Tout comme le reste de l’opposition : alors que le délai pour le dépôt des recours en contestation des résultats de la présidentielle a expiré le 3 janvier, seul le candidat Théodore Ngoy a déposé une requête en annulation devant la Cour. Aucun autre adversaire de Félix Tshisekedi n’a emprunté cette voix, estimant que l’institution était inféodée au pouvoir.A lire :
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Ferdinand Kambere parie toutefois sur le « rôle de régulation du fonctionnement harmonieux des institutions » de cette institution. « La Cour constitutionnelle peut se saisir elle-même des irrégularités constatées lors de ces élections sans avoir besoin de recours de ceux qui étaient candidats, soutient ce fidèle de l’ancien président congolais. Elle doit prendre de la hauteur pour permettre aux Congolais de s’unir et de voir comment appeler le peuple aux urnes. Car, le 20 décembre et les autres jours illégaux de l’organisation de ces scrutins, ce sont des machines qui ont voté et non le peuple. »
La menace de l’article 64
S’auto-saisir des irrégularités, c’est aussi ce que recommandent la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) et l’Église du Christ au Congo (ECC). Dans une déclaration commune le 4 janvier, les évêques catholiques et pasteurs protestants ont demandé au procureur général près la Cour constitutionnelle de « se saisir d’office de toute dénonciation en rapport avec des irrégularités afin d’amener la haute juridiction à la sincérité électorale ».
Les deux Églises semblent cependant estimer que ces « irrégularités » ne sont pas de nature à masquer la vérité des urnes. Dans son rapport préliminaire, leur mission d’observation conjointe avait ainsi constaté « qu’un candidat s'[était] largement démarqué des autres en ayant, à lui seul, plus de la moitié des suffrages ». Si elle n’a pas dit que ce candidat était Félix Tshisekedi, l’ECC et la Cenco n’ont pas non plus protesté après la proclamation des résultats provisoires.A lire :
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Si la Cour constitutionnelle ne se saisissait pas des cas d’irrégularités et confirmait en l’état l’élection de Félix Tshisekedi, que ferait le FCC de Joseph Kabila ? « Une confirmation par la Cour ne fera qu’approfondir la crise politique actuelle », prévient Ferdinand Kambere, agitant le fameux article 64 de la Constitution, lequel stipule que tout « Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution ».
Par ailleurs, si Joseph Kabila a jusqu’ici évolué en marge de l’opposition, qui a participé aux élections, ses revendications convergent aujourd’hui vers celles d’autres opposants tels que Moïse Katumbi, Martin Fayulu ou Denis Mukwege. Doit-on s’attendre à un front commun lors des prochaines batailles politiques ? Ferdinand Kambere n’écarte aucune option : « Le peuple va se prendre en charge. Ce ne sera pas le peuple d’Ensemble pour la République, de l’Ecide [Engagement pour la Citoyenneté et le Développement], du FCC ou de l’Église catholique. Ce sera le peuple congolais dans son ensemble. »