VileATrump

Monsieur le Président Trump,

En tant qu’Américain d’origine congolaise et coordinateur d’un groupe de réflexion et d’action dont le but est de reconstruire la République démocratique du Congo (RDC), je tiens à vous faire part de notre opinion quant à la nomination de M. J. Peter Pham par votre gouvernement en qualité de représentant des États-Unis dans l’Afrique des Grands Lacs.

Bien évidemment, il ne s’agit pas ici de contester vos légitimes prérogatives de nommer les personnes de votre choix à des fonctions administratives, politiques ou diplomatiques pour servir la nation américaine. Nous souhaitons plutôt vous éclairer sur une meilleure façon d’aboutir à une perspective de paix en RDC, mais aussi de favoriser davantage les intérêts des États-Unis au Congo au bénéfice des deux pays.

Nous sommes persuadés que : 1) M. J. Petter Pham a des vues biaisées sur la RDC ; 2) la situation de la RDC nécessite un changement de stratégie de la communauté internationale pour garantir l’efficacité de l’assistance ; 3) la RDC mérite le soutien des États-Unis pour sa reconstruction dans la perspective d’une relation beaucoup plus prometteuse pour l’avenir de deux pays. Telles sont les idées principales que nous vous présenterons dans cette note, que nous sommes disposés à détailler davantage auprès des membres de votre administration.

  1. J. PETER PHAM A DES VUES BIAISÉES SUR LA RDC, QUI DESSERVENT LES INTÉRÊTS AMÉRICAINS EN RDC

Dans un texte publié le 30 novembre 2012 par le New York Times, M. Pham a fait une déclaration très controversée, mettant en cause l’existence même de la RDC. En voici ci-dessous un extrait :

…Si certaines entreprises, publiques ou privées, peuvent être considérées comme «trop grandes pour faire faillite», le Congo est l’inverse: il est trop gros pour réussir. C’est une entité artificielle dont les éléments constitutifs partagent le malheur d’avoir été saisis par l’explorateur Henry Morton Stanley au nom d’un monarque belge rapace du XIXe siècle. Dès l’indépendance du Congo, en 1960, le Congo a été déchiré par les forces centrifuges, à commencer par le séparatisme dans la province du Katanga, riche en minerais.

 

La communauté internationale a à plusieurs reprises esquivé cette réalité …Plutôt que d’édifier une nation, c’est le contraire qui est nécessaire pour mettre fin à la violence au Congo: diviser un État en faillite chronique en unités organiques plus petites… dont les membres partagent  au moins des intérêts communs en matière… communautaire ».

 

Pour M. Pham, les malheurs du Congo viendraient donc de l’hétérogénéité ethnique du pays. La déstabilisation du Congo en 1960, seulement cinq jours après l’indépendance juridique du pays, notamment par la sécession du Katanga (sa province la plus riche en ressources minières) aurait été due à des forces centrifuges qui seraient toujours dominantes au Congo depuis le départ du pouvoir blanc.

Faut-il apprendre à M. Pham que la commission sénatoriale Church aux USA en 1975 ainsi que celle du Senat Belge en 2002 (trois décennies après !) avaient déjà reconnu la responsabilité des puissances occidentales dans la déstabilisation du Congo en 1960 ? M. Pham ignore-t-il qu’un Secrétaire General de l’ONU, Dag Hammarskjöld, en mission au Congo fut aussi lâchement assassiné en 1961 par ceux qui avaient commandité la sécession Katangaise ?

Pour retrouver la stabilité au Congo, il préconisa une balkanisation du pays, qui transférerait le pouvoir de l’État aux ethnies. À notre connaissance, Peter Pham n’a jamais fait évoluer sa position.

  1. le Président, à cause de ces vues aussi bien racistes qu’opposées à l’existence même du Congo, la nomination de M. J. Peter Pham risque de donner une certaine crédibilité à l’hypothèse réitérée selon laquelle les États-Unis seraient engagés dans un plan de balkanisation de la RDC. Nous estimons que la nomination d’une personne ayant de telles vues à un poste clé dans l’Afrique des Grands Lacs, où les convoitises sur le territoire congolais ne font pas l’ombre d’un doute, est une menace existentielle pour la RDC. Or, ceci est en totale contradiction avec la protection des intérêts américains en RDC et en Afrique. M. Pham aurait dû mieux s’informer avant de rendre publique une telle déclaration. Ainsi, il aurait constaté, à partir de l’exemple somalien, que la dilution du pouvoir de l’État en Afrique au profit des chefs d’ethnies ne peut que créer une plus grande anarchie, préjudiciable à l’ordre international.

Balkaniser la RDC impliquerait une déstabilisation à grande échelle : il serait impossible de contenir cette déstabilisation au Congo – un pays aux dimensions équivalentes à 1/4 du territoire des États-Unis, ayant neuf pays limitrophes. La contagion aux pays avoisinants causerait une misère encore plus grande à plus d’une centaine de millions de personnes vivant en Afrique centrale, ce qui créerait de fortes tensions géopolitiques et migratoires.

Rappelons que la dernière tentative de balkanisation du Congo a eu lieu en 1998. Elle a mené à la « Première Guerre mondiale africaine », qui a bénéficié de toute l’attention de communauté internationale pour être éteinte avant un embrasement général de toute l’Afrique centrale ; et ce, grâce aux accords de paix de Lusaka en 1999.

Des vues aussi biaisées que celles de M. J. Peter Pham constituent non seulement une menace existentielle pour la RDC, mais aussi un danger pour la stabilité de l’Afrique et la paix internationale. Nous pensons que ces vues doivent être dénoncées sans ambiguïté par la Maison-Blanche afin de dissiper tout malentendu.

LA NÉCESSITÉ D’UN CHANGEMENT DE STRATÉGIE POUR ASSISTER EFFICACEMENT LA RDC

Les Congolais sont fiers de leur grand pays et sont reconnaissants aux États-Unis d’avoir soutenu sa création à la Conférence de Berlin en 1885. Ils demeurent fiers d’appartenir à une même nation, dans la diversité de leurs ethnies. Si l’hétérogénéité ethnique était une barrière pour la formation des nations modernes, de grandes nations comme les États-Unis et l’Inde, entre autres, ne seraient pas devenues des États-nations forts et démocratiques. La construction d’une nation forte à partir d’une société ethniquement hétérogène, bien que difficile, est possible si, au préalable, on organise l’État. En effet, les manifestations des forces centrifuges – dont M. Pham semble croire qu’elles ne sont propres qu’aux Congolais – sont inhérentes à toute société, mais ne sont dommageables que quand il existe un déficit des forces centripètes générées par le bon fonctionnement de l’État.

Nous estimons que la situation du Congo nécessite un changement de stratégie de la communauté internationale dans la priorisation de l’assistance à apporter à la RDC. Il serait contre-productif de vouloir greffer le schéma des démocraties occidentales sur le Congo, où l’État ne fonctionne pas et où la société est très atomisée. Ce ne sont pas le manque de démocratie et la diversité ethnique qui constituent le problème principal de la RDC, mais l’absence d’un État fonctionnel. Quand l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud étaient confrontés à la même situation après-guerre, d’importants moyens furent déployés par les États-Unis pour remettre l’État sur pied. L’Afghanistan reçoit d’importantes dotations pour augmenter les capacités de l’État. Pour des raisons inconnues, le Congo n’a jamais bénéficié d’une assistance suffisante pour démarrer la reconstruction de l’État. Pourtant, les États-Unis ont de l’expérience dans ce domaine.

Plutôt que d’accélérer la campagne de « greffe de démocratisation » en RDC, qui n’a aucune chance d’aboutir en l’absence d’un État fonctionnel, les États-Unis devraient d’abord appuyer l’établissement des préalables à la démocratie, que sont :

  • Le respect des lois, car l’existence d’un pouvoir exécutif qui fait respecter les lois et qui les respecte est le premier préalable à la démocratisation. Il est important de noter que ce n’est pas la démocratie qui est un préalable au respect des lois : c’est tout l’inverse. Ainsi, par exemple, toutes les milices doivent être désarmées en RDC.
  • Le développement d’une économie nationale afin de sortir le pays de la pauvreté, car on sait que dans la pauvreté, une démocratisation durable est peu probable.
  • La légitimité du pouvoir, « légitimité » étant définie comme la capacité d’un système politique à engendrer et à maintenir la loyauté ou l’auto-soumission des citoyens aux institutions. Ceci ne découle pas nécessairement d’élections, mais de la bonne gestion des attentes des habitants pour la satisfaction de leurs besoins primordiaux, notamment le droit à la sécurité et à la subsistance.
  • L’émergence d’une culture démocratique, qui requiert du temps et doit se faire graduellement, car, quelles que soient les pressions extérieures pour la démocratisation du pays, les habitudes acquises de longue date (notamment par le biais de la colonisation et de la religion), les normes et la culture politique d’une société ne changent pas du jour au lendemain.

NB : la création d’institutions capables d’augmenter la capacité de l’État doit, dans tous les cas, avoir la préséance sur l’organisation d’élections.

SE SOUVENIR DU PASSÉ POUR CONSTRUIRE L’AVENIR DES RELATIONS ÉTATS-UNIS/RDC

En tant que citoyens américains, nous sommes fiers de l’assistance que les États-Unis apportent à la RDC par le biais de la MONUC et des assistances bilatérales. Néanmoins, nous pensons que les États-Unis devraient faire mieux, non seulement à cause d’une dette morale envers le peuple congolais, mais aussi pour construire des relations nouvelles, mutuellement profitables.

S’agissant de la dette morale des États-Unis envers le Congo, nous n’avons aucune intention vindicative. Ce sont des faits historiques : si les Congolais savent qu’ils ne peuvent vivre du passé, ils aimeraient que les dirigeants américains se souviennent des souffrances endurées par le peuple congolais au nom des causes défendues par les États-Unis.

De 1940 – quand l’Allemagne hitlérienne avait conquis la majeure partie de l’Europe continentale – à la fin de la guerre froide en 1992, le Congo est demeuré dans le même camp, sous le contrôle des États-Unis. Cela a nécessité la mobilisation de ressources immenses. Dans son rôle de pourvoyeur de matières premières stratégiques, le Congo a joué un rôle important, à tel point que nous pouvons dire sans prétention aucune que par la sueur, le sang ainsi que les ressources de leur pays, les Congolais ont aussi contribué à la victoire des États-Unis.

Durant la Deuxième Guerre mondiale, deux ressources se sont révélées d’une importance stratégique : le diamant industriel (permettant la production d’outils de précision nécessaires à la fabrication de canons, avions, navires et sous-marins) et l’uranium, tant recherché par toutes les puissances. 70 % du diamant industriel dans le monde provenait du Congo. Par ailleurs, la totalité de l’uranium ayant servi dans la fabrication des premiers arsenaux atomiques des États-Unis, dont la bombe lancée sur Hiroshima, était extraite du Congo. En contrôlant le Congo belge durant la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis et la Grande-Bretagne s’assuraient un avantage certain par rapport aux puissances de l’Axe.

À partir de 1954, le cobalt, un autre minerai exploité au Congo, entrait dans la panoplie des minerais stratégique pour la guerre froide. Le cobalt est un matériau important pour la fabrication de moteurs à réaction et de missiles. Depuis lors, le Congo produit près des 3/4 du cobalt pour le monde occidental. Le cobalt congolais a facilité la course aux armements, ainsi que celle de l’espace, pour les États-Unis.

Or, suite aux efforts pour satisfaire les besoins américains en uranium par une production interne, l’uranium perdait son intérêt stratégique. Mais, malgré le bétonnage de la mine de Tshikolobwe par la Belgique en avril 1960, les États-Unis ne pouvaient pas tolérer que les Soviétiques s’en approchent. Et il était de l’intérêt national des États-Unis d’assurer leur accès au cobalt.

Par ailleurs, pendant les années 1960 et 1970, comme l’éventualité d’une Troisième Guerre mondiale était toujours très forte et que la RDC (alors Zaïre) était située à un emplacement géostratégique permettant le transit des avions entre l’Atlantique et le Pacifique, les États-Unis avaient établi en RDC un régime dit pseudocolonial. Celui-ci a duré quarante ans et n’a fait qu’entretenir l’atomisation et bloquer les possibilités de développement du Congo postcolonial. Après 1960, le Congo a donc été maintenu sous un régime de contrôle ne permettant pas l’apprentissage de la démocratie. D’ailleurs, Patrice Lumumba, le père de la nation congolaise, l’a payé de sa vie.

  1. le Président, les turbulences du Congo depuis la chute du mur de Berlin ne sont pas les conséquences de l’hétérogénéité ethnique en tant que telle, mais de l’accélération des demandes démocratiques, alors que les institutions de l’État, encore bien trop faibles, ne sont pas encore capables de les absorber et que la classe politique manque encore de culture démocratique.

Plutôt que d’accélérer la campagne de « greffe de démocratisation » en RDC, qui n’a aucune chance d’aboutir en l’absence d’un État fonctionnel, les États-Unis devraient d’abord appuyer l’augmentation de la capacité de l’État et la réalisation des préalables à une transition démocratique durable décrits plus haut.

Malgré ses difficultés actuelles, la RDC demeure l’un des pays le plus riches en ressources naturelles sur la planète. Selon les estimations de United States Geological Survey, les gisements miniers inexploités de la RDC représentent environ 24 000 milliards de dollars. Les plus grandes réserves de cobalt et de coltan dans le monde se trouvent en RDC, qui dispose aussi de potentiels hydroélectriques immenses et d’une population jeune, de plus de 80 millions de personnes et beaucoup plus instruite que celles des autres pays d’Afrique centrale.

 

La RDC est donc un pays d’avenir qui a besoin de l’assistance méritée tant des États-Unis que des autres pays occidentaux (qui ont largement bénéficié de ses ressources et qui sont aussi responsables de son sous-développement actuel), afin d’améliorer les autres facteurs de production et d’amener le Congo à produire davantage de matières finies exportables ; et ce, sans aucune arrière-pensée vindicative.

 

Monsieur le Président, nous estimons que M. J. Peter Pham doit des explications aux Américains d’origine congolaise comme nous, qui, tout en étant fiers d’être américains, ne peuvent tolérer la détérioration des relations entre les États-Unis et le Congo dans ce 21e siècle où les ressources congolaises peuvent constituer des atouts importants pour le développement des technologies nouvelles, notamment l’automobile électrique et l’informatique.

Monsieur le Président, nous sommes disposés à détailler nos propositions sur la reconstruction de la RDC avec les membres de votre administration, le Congo devant demeurer libre, un et indivis, à jamais.

 

Pierre Vile-Linda Sula

Coordonateur du CET

 

 

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