Présidentielle en RDC : une campagne sur fond d’alliances et de trahisons

Le scrutin du 23 décembre se prépare dans un climat de tensions politiques, de défiance et d’angoisse quant à la crédibilité du processus électoral.

Par Joan Tilouine

Les opposants Vital Kamerhe (gauche) et Félix Tshisekedi en campagne à Kinshasa, en RDC, le 27 novembre 2018.
Les opposants Vital Kamerhe (gauche) et Félix Tshisekedi en campagne à Kinshasa, en RDC, le 27 novembre 2018. JOHN WESSELS / AFP

La République démocratique du Congo (RDC) ne rêve plus de connaître la première alternance pacifique depuis son indépendance, en 1960. Cette fois, elle y croit. Mais en attendant une véritable avancée démocratique dans le plus grand pays d’Afrique francophone, l’élection présidentielle du 23 décembre se prépare dans un climat de tensions politiques, de défiance et d’angoisse quant à la crédibilité du scrutin et au risque de violences post-électorales. « Il y aura élection. On est prêt », assure Corneille Nangaa, le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), qui ne veut pas être « responsable du chaos mais bel et bien de la bonne tenue du scrutin ».

La confiance dans les institutions chargées de l’organisation de l’élection s’est pourtant étiolée depuis le 20 décembre 2016, date de la fin du second et dernier mandat du président Joseph Kabila, selon la Constitution. Depuis, la CENI cristallise les critiques et les soupçons d’instrumentalisation politique. Elle est ainsi accusée d’être « inféodée » au régime en place et de « tripatouiller » un fichier électoral défaillant, selon des experts de la société civile auteurs d’un récent rapport intitulé « Election du 23 décembre 2018 : vers un énième rendez-vous manqué pour le peuple congolais ? ».

A cela s’ajoute le recours aux machines à voter électroniques, en cours de déploiement dans les plus de 75 000 bureaux de vote, dont certains se situent dans des zones dépourvues d’électricité et meurtries par les violences de groupes armés ou par l’épidémie d’Ebola. Un appareil controversé qui a, entre autres, l’avantage de ramener le budget du cycle électoral (onze scrutins en trois ans) de 1,8 à 1,3 milliard de dollars (environ 1,1 milliard d’euros), selon la CENI. A la frange de l’opposition qui fulmine que c’est « une machine à frauder », M. Nangaa rétorque, en montrant l’exemplaire qui trône depuis des mois sur son bureau à Kinshasa, que « c’est une simple imprimante » et que « le dépouillement se fera manuellement ».

Allié de circonstance

A plus de 1 500 km à l’est, la campagne se déroule pour l’heure sans incidents majeurs. Les leaders d’une opposition divisée ont commencé leurs tournées respectives par la province du Nord-Kivu, où se concentre près de 10 % de l’électorat et des dizaines de groupes armés congolais, rwandais et ougandais.

Le 5 décembre, Félix Tshisekedi, le fils du mythique opposant Etienne Tshisekedi (1932-2017), a tenu son premier grand meeting à Goma, la capitale provinciale. Originaire du Kasaï, dans le centre du pays, où sa popularité n’est pas acquise tant les milices qui y sévissent sont achetables, l’héritier s’est laissé guider par son nouvel allié de circonstance : l’ancien président de l’Assemblée nationale Vital Kamerhe, qui connaît bien cette partie orientale de la RDC où il est né et dont il parle la langue. En politicien madré et éprouvé, M. Kamerhe a scellé un pacte décennal avec M. Tshisekedi, qu’il soutient en échange du poste de premier ministre en cas de victoire.

L’opposant Martin Fayulu (au centre) en campagne à Beni, en RDC, le 5 décembre 2018.
L’opposant Martin Fayulu (au centre) en campagne à Beni, en RDC, le 5 décembre 2018. ALEXIS HUGUET / AFP

Le même jour, Martin Fayulu, qu’ils ont longtemps snobé puis trahi après avoir signé, en novembre, l’accord de Genève le désignant comme candidat unique de l’opposition, a pris un bain de foule 300 km plus au nord. Dans la ville meurtrie de Beni, où sévit une préoccupante épidémie d’Ebola dans un contexte sécuritaire aggravé par un regain de tueries attribuées à des reliquats d’une rébellion ougandaise islamiste, il a pu s’appuyer sur l’entregent d’un ancien chef de guerre. Car Beni est le fief de Mbusa Nyamwisi, un entrepreneur politico-militaire ramené dans le jeu politique par le riche ancien gouverneur de la province minière du Katanga, Moïse Katumbi. Un autre ancien chef de rébellion et sénateur, Jean-Pierre Bemba, vient renforcer cet étonnant attelage resté fidèle à M. Fayulu par conviction, résignation ou, plus simplement, opportunisme.

Sanctions de l’UE

Ces alliances, trahisons et recompositions ont affaibli l’opposition à Joseph Kabila. A la tête d’un petit parti, M. Fayulu, réputé courageux et intègre, s’échine à mobiliser l’électorat, avec un certain succès pour le moment, sans se faire trop d’illusions sur ses chances de victoire tant le processus électoral est vicié, confient ses conseillers. A 62 ans, ce Kinois commence toutefois à agacer le pouvoir par ses diatribes populaires et ses critiques virulentes de la machine à voter.

Félix Tshisekedi, 55 ans, s’accommode quant à lui de cette machine. Mais au cours des dernières années, il s’est montré plutôt naïf et influençable, ce qui lui vaut aujourd’hui d’être contesté au sein du parti hérité de son père. Il a déçu une partie de sa base de « combattants » en se défilant pour éviter de participer aux manifestations dont la répression brutale a valu à seize hauts responsables de figurer sur la liste des sanctions de l’Union européenne (UE).

L’un d’entre eux, Emmanuel Ramazani Shadary, 58 ans, se bat pour succéder à son mentor, Joseph Kabila. L’ancien ministre de l’intérieur (2016-2018) bénéficie de la puissance du système Kabila, réuni au sein du Front commun pour le Congo, plateforme créée pour l’occasion. Mais sa campagne, orchestrée par les janissaires du président sortant, n’a jusque-là pas suscité un engouement notable. Pas vraiment charismatique, M. Shadary peine à convaincre des bienfaits d’un changement dans la continuité.

Minute de silence

Alors que MM. Fayulu et Tshisekedi tenaient leur meeting dans l’est, M. Shadary s’en est allé, le 5 décembre, à Gbadolite, village d’origine de Mobutu Sese Seko devenu sous son règne (1965-1997) une ville moderne, avant d’être délaissé par son tombeur, Laurent-Désiré Kabila. Se jouant de l’histoire, M. Shadary a observé une minute de silence en hommage à l’ancien dictateur renversé par le père de son mentor. Quelques jours plus tôt, il s’était rendu dans la province de l’Equateur, le terroir de M. Bemba, toujours très influent dans la région, et dans le Haut-Katanga, la province d’origine de MM. Katumbi et Kabila.

Le candidat du pouvoir, Emmanuel Ramazani Shadary, lors du lancement de sa campagne, dans la cathédrale Notre-Dame-du-Congo, à Kinshasa, en RDC, le 24 novembre 2018.
Le candidat du pouvoir, Emmanuel Ramazani Shadary, lors du lancement de sa campagne, dans la cathédrale Notre-Dame-du-Congo, à Kinshasa, en RDC, le 24 novembre 2018. JOHN WESSELS / AFP

Puis, dimanche 9 décembre, l’avion de M. Fayulu a été cloué au sol alors qu’il s’apprêtait à se rendre dans le Maniema, la province natale de M. Shadary. Cette campagne a donc démarré avec des leaders mesurant leur popularité dans le fief d’un autre.

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Si les « aventuriers » de la politique congolaise ne sont pas économes en promesses, ils ne semblent pas encore avoir trouvé le ton pour convaincre des électeurs usés par la comédie des alliances, des retournements et des manœuvres du pouvoir pour retarder ou tenter de contrôler le processus électoral. Le président Kabila, lui, a déclaré dimanche à l’agence Reuters qu’il n’excluait pas de se présenter à la présidentielle en 2023. Ces élections ne s’annoncent pas comme une fête au cœur d’une démocratie qui évoluerait, mais plutôt comme un scrutin à risque pour la région et une étape dans un plan pour préserver le pouvoir.

Joan Tilouine

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