«Congo Hold-up», clap, deuxième édition…
Après une première enquête sur les détournements d’argent massifs réalisés sous l’ère Kabila, sans doute faudrait-il en lancer une seconde pour s’attacher aux dérives du pouvoir actuel…

Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 4/01/2022 à 12:42 Temps de lecture: 4 min
Après l’enquête « Congo Hold-up », menée entre autres par Mediapart et Le Soir, et portant principalement sur les détournements massifs s’étant produits sous l’« ère Kabila » le politologue Jean-Claude Mputu, porte-parole de l’association « le Congo n’est pas à vendre » se demande si la formule ne devrait pas être réactualisée et se focaliser sur les dérives du pouvoir actuel, un avis partagé par le lanceur d’alerte Jean-Jacques Lumumba, qui avait été à l’origine de la fuite de documents initiale.À lire aussiNotre dossier « Congo Hold-up »
A Kinshasa, le professeur Muteba, animateur de l’Odep (Office d’évaluation de la dette publique) se pose la même question. Dénonçant les dérapages budgétaires de la présidence il reproche à l’Inspection des Finances et à son chef, le très redouté Jules Alingete, de ne pourfendre que le pouvoir sortant et d’exonérer ses tenants actuels. Pour Jean Claude Mputu, « à part les discours, rien n’a changé dans les pratiques. Je constate que tous ceux qui, au cours de l’année écoulée, avaient été arrêtés à grand bruit et accusés de corruption ont été libérés, qu’il s’agisse de Vital Kamerhe, l’ancien numéro deux du régime et président du parti UNC (Union nationale pour le Congo) toujours allié au pouvoir, du ministre de l’Enseignement secondaire et supérieur Willy Bakonga, du ministre de la Santé Eteni Lokongo… »
Par contre le dernier ministre de la Santé nommé par Joseph Kabila, le Docteur Olly Ilunga, est lui resté en prison et aucune demande de grâce n’a été entendue, tandis que la mort très suspecte du juge Yanyi, qui avait lancé l’enquête sur Vital Kamerhe, n’a jamais été élucidée.
Une ponction extrêmement impopulaire
Jean-Claude Mputu relaie aussi les critiques dont fait l’objet la taxe RAM, (récepteurs audiovisuels mobiles), prélevée à la source sur tous les téléphones portables dès qu’est insérée une carte SIM. Alors que le portable est devenu un élément essentiel de la vie sociale, cette ponction qui rapporte des dizaines de millions de dollars est extrêmement impopulaire. « C’est un scandale qui remonte jusqu’au cœur de la famille présidentielle », assure Jean-Claude Mputu, qui rappelle que « le ministre des Télécommunications Augustin Kibassa Maliba n’est autre que le beau-frère du chef de l’Etat ».
Décrétée par Tshisekedi au lendemain de son accession au pouvoir, la gratuité de l’accès à l’enseignement primaire aurait dû être l’une des mesures phares du régime : « Elle a rendu l’espoir à quatre millions d’enfants qui se sont précipités à l’école alors que jusque-là leurs parents n’avaient pas les moyens de payer les frais scolaires », se réjouit jusqu’aujourd’hui le militant de la société civile Malu Mulamate à Lubumbashi.
Jean-Claude Mputu relève cependant que « cette décision a été prise en croyant que la Banque mondiale allait accorder sans conditions ou études préalables le milliard de dollars promis à la RDC »… Cette mesure a engendré un long et pénible conflit opposant l’Etat aux écoles privées, surtout catholiques ou protestantes, et elle a mené les enseignants à se mettre en grève car, amputé de la contribution des parents, leur salaire se réduisait à 120 dollars par mois.
Qu’il s’agisse de la gratuité de l’enseignement ou de l’état de siège, l’absence de préparation de ces mesures a renforcé l’impression d’amateurisme…
Le regretté Mobutu…
Un point est cependant acquis : les Congolais seront appelés à voter en 2023 et le président Tshisekedi entend bien remporter un second mandat, afin de pouvoir concrétiser les promesses lancées durant le premier.
Cette ambition a déjà provoqué une crise grave entre le pouvoir et les Eglises catholique et protestante : représentant deux des huit confessions religieuses reconnues et 80 % des croyants, elles ont longtemps récusé le candidat Denis Kadima imposé à la tête de la CENI (Commission électorale indépendante), estimant que ce Kasaïen, expert électoral réputé, était trop proche du chef de l’Etat. Même si les deux Eglises ont fini par s’incliner, le doute subsiste et le politologue Jok Oga estime que « cette épreuve a laissé des traces. Elle a affaibli l’Etat lui-même, ce qui est une catastrophe… »
De nombreux observateurs relèvent aussi que, dans l’immense pays pluriethnique qu’est le Congo, le tribalisme revient en force : les citoyens du Nord et du Sud-Kivu critiquent les accords conclus avec le Rwanda, les Katangais constatent que, plus que jamais, Kinshasa accorde des permis d’exploitation minière sans consultation et ils s’estiment envahis par des Kasaïens protégés en haut lieu…
Quant à ces campagnes de l’intérieur du pays, enfin découvertes par Félix Tshisekedi lors de son retour – triomphal – au Kasaï natal, elles se ressemblent d’est en ouest : délaissées, sans infrastructures routières, privées d’eau et d’électricité, minées par l’exode rural, la migration vers les villes et les régions minières. A tel point que, vingt-cinq ans après sa disparition, nombre de Congolais en viennent à regretter Mobutu et ne croient plus aux promesses de ses successeurs…