Ludo De Witte, le chercheur qui fait bouger les lignes en Belgique

Publié le : 09/01/2022 – 07:51

Ludo De Witte interrogé par la « commission Lumumba », le 17 septembre 2001, concernant le meurtre de l’ancien premier ministre du Congo. AFP – JACQUES COLLET

Texte par :Sabine CessouSuivre6 mn

Qui est Ludo De Witte, auteur belge d’une retentissante enquête sur l’assassinat de Patrice Lumumba en 1999 ? Il a signé en octobre un nouveau livre sur le meurtre en 1961 du père de l’Indépendance au Burundi. Encore une fois, il a fouillé dans le passé colonial belge, pour cerner les responsabilités.

Ludo De Witte a écrit son premier livre, Crisis in Kongo (Van Halewyck) en 1996, à 40 ans. L’ouvrage, non traduit, porte ce sous-titre éloquent : « Le rôle des Nations unies, du gouvernement Eyskens et de la maison royale dans la disparition de Lumumba et l’avènement de Mobutu ». Cette thèse, cinq années doctorales en marge d’un travail de fonctionnaire, correspond au début de ses recherches sur la décolonisation au Congo, ex-propriété privée du roi Léopold II.

Qu’est-ce qui pousse dans cette voie ce jeune Flamand à l’esprit un peu rebelle, défenseur des Rolling Stones face aux Beatles et grand fan de jazz, sans autre lien avec l’histoire coloniale de la Belgique que ceux qu’il a noué avec ses voisins, des bons pères du Sacré Cœur qui se rendaient en Afrique centrale ? Tout part pour lui d’une lecture, Moïse Tshombé et l’escroquerie katangaise, écrit en 1966 par Jules Chomé, avocat belge et  sympathisant de Lumumba.

« J’ai constaté à mon grand étonnement que l’assassinat le plus important du XXe siècle pour l’Afrique n’était pas élucidé », explique Ludo De Witte – un patronyme qui signifie « le blanc » en néerlandais. Curieux, il commence à enquêter et « tombe dans le sujet ». Déjà, il pose les bases d’une enquête sur la responsabilité de l’Occident, sans grande réception médiatique à l’époque. « Le roi Beaudouin n’était pas mort depuis très longtemps, il avait un statut presque intouchable, un peu comme un saint, et Mobutu vivait toujours, explique-t-il. La démocratie chrétienne, qui avait joué un grand rôle dans cette affaire, était au pouvoir. »

Lorsque paraît L’assassinat de Lumumba en 1999, le contexte  a radicalement changé : Mobutu est tombé, la guerre fait rage dans l’ex-Zaïre et les démocrates-chrétiens ne sont plus au pouvoir à Bruxelles. L’enquête fouillée, faite à partir des archives des Nations unies à New-York et du ministère belge des Affaires étrangères, donne des noms et révèle la responsabilité directe de la Belgique.

Un crime d’État

Ce livre, traduit en sept langues, dont le français chez Khartala en 2000 – année de la sortie du film Lumumba de Raoul Peck, avec qui Ludo De Witte se liera d’amitié – fait l’effet d’une bombe. Le public découvre comment le corps de Lumumba a été démembré et dissout dans de l’acide sulfurique. L’un des hommes ayant fait ce « travail » a gardé deux dnts et une phalange du père de l’Indépendance.

Gerard Soete, commissaire de police belge qui fut à la manoeuvre, le confirme à la télévision, ce qui suscite un tollé en République démocratique du Congo (RDC). « Il était très difficile pour Louis Michel, ministre des Affaires étrangères, de mener à bien son projet de conciliation entre les différentes factions et gouvernements, alors que la deuxième guerre du Congo faisait rage, sans mentionner ni expliquer ce crime d’État. Il a été obligé d’instaurer une commission parlementaire, dont le but n’était pas de mettre à nu le dossier, mais plutôt d’essayer de digérer ces accusations. » Ludo De Witte en veut pour preuve qu’au moment où la commission est instaurée, en 2001, le même ministre ferme les archives des Affaires étrangères pour toutes les recherches sur le Congo, le Rwanda et le Burundi. 

La commission parlementaire conclut à la « responsabilité morale », non pas de la Belgique mais de « certains membres du gouvernement belge et d’autres acteurs belges ». La formule est pratique : elle n’a pas de conséquences juridiques, et surtout pas pénales. La raison ? « Comme l’assassinat de Lumumba permet l’ascension de Mobutu et sa dictature, une responsabilité belge établie aurait ouvert la porte à des demandes de dédommagements énormes », précise Ludo De Witte.

« Critique du capitalisme »

Louis Michel présente en 2002 des excuses au peuple congolais. Le sociologue, lui, poursuit sa carrière avec d’autres sujets. Trois ans après les attentats du 11-Septembre, il publie Qui a peur des musulmans, Notes sur Dyab Abou Jahjah, ethnocentrisme et islamophobie (Van Halewyck, 2004), sur la figure du fondateur d’un  mouvement démocratique musulman, et la répression d’État qui s’ensuit.

Sort en 2014 Mercenaires, agents secrets et diplomates, traduit sous le titre comme L’ascension de Mobutu (Investig’Action, 2017). Puis, en néerlandais et français (2017 et 2019), Quand le dernier arbre sera abattu, nous mangerons notre argent : le capitalisme contre la terre (Editions EPO et Investig’Action). Pour lui, tout est cohérent : « J’ai fait un livre en  complément à l’enquête sur Lumumba, un autre sur l’islamophobie, liée aux exploitations continues de la périphérie par le centre dans le monde, puis un ouvrage sur le changement climatique, qui plaide pour un saut vers un système plus équilibré. C’est une critique du capitalisme. »

Entretemps, l’affaire Lumumba le rattrape. Les enfants du père de l’Indépendance portent plainte en 2011 contre 12 Belges impliqués dans l’assassinat. En 2016, un journaliste contacte Ludo De Witte : la fille de Soete, entretemps décédé, lui a montré « bêtement » ce qu’elle a trouvé dans l’héritage de son père, une dent. Ludo De Witte porte plainte pour recel, une perquisition est ordonnée, la dent passe aux mains de la justice – le seul reste de la dépouille de Lumumba, qui va être officiellement enterré par la RDC. Cette implication, rare pour un chercheur, débouche aussi sur un rôle concret auprès des avocats de la famille, qui lui demandent de préparer le dossier historique sur lequel s’appuiera la plainte.

Des recherches qui dérangent

En 2018, Ludo De Witte est invité à une cérémonie à la mairie de Bruxelles, à l’occasion de l’inauguration du square Lumumba. Un débat est prévu: « Lumumba et la lutte contre l’impérialisme : idéaux, principes d’égalité et de justice ; Le combat qui dérange ? Non-dits et dossiers cachés ». Puis son invitation est annulée. Les organisations afrodescendantes dénoncent une censure. L’un des invités de marque, Raoul Peck, intervient. Ludo De Witte est réinvité, et le bourgmestre s’excuse. « Le procédé ne m’étonne pas, réagit l’écrivain. Des secteurs importants de l’establishment se méfient de moi. La diplomatie belge est très réticente à voir en face les crimes dans lesquels elle est impliquée ».

Dans son dernier livre, Meurtre au Burundi, la Belgique et l’assassinat de Rwagasore (Investig’Action, 2021), il énumère des exemples de censure de documents par les Affaires étrangères. « C’est comme si un musicien devait jouer du Bach sans le do et le la. Les trous dans les archives sont énormes ». Autre constat : les points chauds de la colonisation et de la décolonisation ont été dévoilés par des chercheurs situés hors du monde académique, comme lui. Il cite le diplomate irlandais Roger Casement, dont un rapport sur les exactions au Congo en 1903 fit scandale et déboucha sur une Commission d’enquête, ainsi que Jules Marchal, un diplomate belge retraité, auteur de plusieurs ouvrages sur le travail forcé durant la colonisation belge au Congo.

Pour conclure, le chercheur lance : « Je gêne ! On sait depuis 1987 que la Belgique a eu un rôle dans l’assassinat de Rwagasore, parce que le résident général belge du Rwanda-Burundi avouait dans ses mémoires que l’administration coloniale a expliqué à l’opposition burundaise qu’elle serait contente de sa mort, et la couvrirait. Mais le monde académique a regardé ailleurs ! ». Et de fustiger une élite dont la « nature », dit-il, est mise à nu.

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