ÉCONOMIE

RDC – Ouganda : que changent les sanctions américaines contre Alain Goetz et Africa Gold Refinery ?

22 mars 2022 à 11:26Par Musinguzi BlansheMis à jour le 22 mars 2022 à 11:49

Un lingot d’or de 1 kg chez AGR (African Gold Refinery) à Entebbe, Ouganda, le 4 octobre 2018. © AFRICA-GOLD/REFINERIES REUTERS/Baz Ratner – RC29GE9EHQP7

Le Trésor américain a annoncé vouloir appliquer des mesures coercitives pour soupçons de commerce illicite d’or, le 17 mars. Dans son collimateur : African Gold Refinery, l’homme d’affaires belge Alain Goetz, actif dans la région des Grands Lacs, ainsi que d’autres entreprises qui lui sont associées.

Selon le département du Trésor américain, Alain Goetz et ses sociétés seraient impliqués dans des trafics d’or (évalués à plusieurs centaines de millions de dollars par an) en provenance de la RDC. « Le transport illicite de l’or fournit des revenus aux groupes armés qui menacent la paix, la sécurité et la stabilité de la RDC », a déclaré le département dans son communiqué. « Plus de 90 % de l’or de la RDC est acheminé en contrebande vers des États voisins, notamment l’Ouganda et le Rwanda. Le plus souvent, il est ensuite raffiné et exporté vers les marchés internationaux, et aux Émirats arabes unis en particulier », a ajouté le ministère.

Avec plus de 130 groupes rebelles actifs dans l’est de la RDC, de nombreux gouvernements occidentaux, organisations et acteurs internationaux estiment que le commerce du minerai est un facteur majeur contribuant à l’enlisement du conflit. Certains acteurs étatiques dans les pays voisins tels que l’Ouganda et le Rwanda ont également été accusés de piller les gisements de la RDC. Le mois dernier, la Cour Internationale de Justice a condamné l’Ouganda à payer 325 millions de dollars à la RDC. Une reconnaissance du pillage de ressources minières survenu lors de l’invasion de la RDC à la fin des années 1990.

Les sanctions ont été annoncées alors que Brian Eddie Nelson, sous-secrétaire du département du Trésor Américain pour le terrorisme et les renseignements financiers, était en visite dans le pays. Des mesures qui constituent « un soutien au peuple congolais », selon ses dires.À LIREDe la RDC à Dubaï, quelles sont les nouvelles routes de l’or africain ?

Implications des sanctions

La décision américaine ne fait que s’ajouter à de nombreuses difficultés récentes pour l’Africa Gold Refinery. En effet, les exportations d’or de l’Ouganda s’étant taries en juin 2021, l’entreprise n’en avait pas à disposition.

Les tentatives pour relancer ses activités de raffinage et d’exportation dans la région risquent également d’être entravées par les sanctions. L’image cultivée par l’entreprise entre 2015 et 2021, alors l’une des plus grandes exploitantes du secteur, a aussi lourdement été entamée. Cela pourrait donc décourager ses clients, les négociants ayant acheté l’or en bonne et due forme.

L’étau se resserrant autour de lui, Goetz pourrait également avoir moins de partenaires prêts à acheter de l’or brut dans la région des Grands Lacs ou de l’or raffiné à Dubaï. Il faut rappeler qu’en 2020, M. Goetz et son frère Tony ont été reconnus coupables de blanchiment d’argent et de fraude. Ils ont écopé de 18 mois de prison avec sursis devant un tribunal d’Anvers. Une décision qui pourrait encourager des activistes à relancer les procédures judiciaires à leur encontre.

IL SERA DIFFICILE DE RÉTABLIR LE STATUT DE MECQUE RÉGIONALE DU COMMERCE AURIFÈRE QUE KAMPALA AVAIT ACQUIS

Enfin, la surveillance exercée sur les frères par les organisations internationales pourrait se renforcer, d’autant plus que M. Tony Goetz a déjà ouvert une autre raffinerie d’or au Brésil. Ces deux dernières années, The Sentry (une organisation d’investigation basée à Washington) et Global Initiative Against Transnational Organised Crime ont également rédigé des rapports concernant les activités d’Alain Goetz.

Au-delà de celles tombant sur les particuliers, les conséquences pour le gouvernement Ougandais n’en sont pas moins lourdes. De plus, elles révèlent ses difficultés à assurer un contrôle strict du commerce de l’or. En effet, le gouvernement avait tenté de prélever une taxe sur le minerai en juillet 2021, coïncidant malheureusement avec une période de pénurie, réduisant ainsi les revenus tant espérés. Il sera difficile à ce stade de rétablir le statut de Mecque régionale du commerce aurifère que Kampala avait acquis et, à plus long terme, d’en tirer des bénéfices.

« Désinformation » et liens complexes

Dans une déclaration faite à The Africa Report/Jeune Afrique, M. Goetz estime que les sanctions « semblent être fondées sur des informations erronées ». Ce dernier se dit certain que la méprise d’une « organisation aussi réputée que l’OFAC ( Bureau de Contrôle des Actifs Étrangers ) sera rectifiée rapidement. »

Par ailleurs, conscient que des sanctions se préparaient dès avril 2021, M. Goetz affirme avoir écrit (avec son associé) à Janet Yellen, secrétaire d’État américaine au Trésor, dénonçant des mesures qui « seraient injustes et injustifiées ».

GOETZ A DES LIENS DANS LE SECTEUR EN OUGANDA ET AU CONGO DEPUIS PLUS DE 15 ANS

M. Goetz avance également que l’OFAC a empiété sur le rôle souverain de la RDC, en déterminant à sa place les modalités du commerce de ses minéraux.
Dans la même déclaration, il renvoie la responsabilité à l’Ouganda et à la RDC. « Ce que les États-Unis expriment au travers de ces sanctions, est que les autorités de la RDC et de l’Ouganda n’ont pas réussi à faire leur travail en filtrant qui fait des affaires licites ou non. »

Goetz a des liens dans le secteur en Ouganda et au Congo depuis plus de 15 ans. Il figure par exemple dans un rapport du Conseil de sécurité des Nations unies (2009) pour avoir acheté de l’or en provenance de zones contrôlées par les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) et les rebelles Maï-Maï. Le même rapport fait mention de deux autres sociétés, l’une domiciliée en Ouganda et l’autre à Dubaï, toutes deux liées à l’or issu de la contrebande en RDC.

Une histoire qui ne date donc pas d’hier. L’homme d’affaires prend de l’importance en Ouganda à partir de 2015 suite à la création de l’African Gold Refinery, dont il détient 99 % des parts. Il reçoit des soutiens divers – les plus hautes sphères politiques incluses.

Lorsque le président ougandais Yoweri Kaguta Museveni inaugure officiellement la société en 2017, il supprime la taxe sur l’or qui était en vigueur. Grâce à l’entreprise, les exportations de l’Ouganda vont croître, atteignant 2,2 milliards de dollars à la fin du mois de juin 2021, soit plus de 40 % de la recette des exportations du pays.

Quelle suite?

Alors que Goetz affirme avoir vendu African Gold Refinery en janvier 2019, les documents obtenus par The Africa Report/Jeune Afrique révèlent qu’il n’a en réalité jamais quitté l’entreprise. Il aurait ainsi continué à assister aux réunions et à signer des documents en tant que PDG jusqu’en novembre 2020. Faisant donc planer le doute sur son innocence.

Julius Kaka, assistant de recherche à l’Initiative Mondiale contre le Crime Organisé Transnational, explique à The Africa Report/Jeune Afrique que de nombreuses questions sur la transparence de la société ont été formulées par des institutions tels que l’ONU et le Conseil Mondial des Exploitation Minières de l’Or. « Je pense qu’ils n’étaient pas satisfaits des normes de l’African Gold Refinery », a-t-il conclu.

By Habari

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