POLITIQUE
RDC : chez les Tshisekedi, la politique en famille
Éviction de François Beya, chute de Jean-Marc Kabund… Félix Tshisekedi resserre son premier cercle depuis quelques mois. À un an et demi de la présidentielle, le fils de feu l’emblématique opposant du pays compte d’abord et surtout sur les siens.
7 juin 2022 à 10:29
Par Anna Sylvestre-Treiner – Envoyée spéciale
Mis à jour le 7 juin 2022 à 10:29

Le téléphone du président ne cesse de sonner. On insiste à l’autre bout du fil, mais ce n’est pas le moment. Ce 5 février, Félix Tshisekedi est à Addis-Abeba et enchaîne les réunions importantes. Il est en train de vivre les dernières minutes de son année à la tête de l’Union africaine (UA) et doit passer la main à Macky Sall. Kinshasa l’appelle, encore et encore. Il finit par décrocher : c’est la première dame. Denise Nyakeru Tshisekedi en est certaine : il faut d’urgence faire arrêter François Beya. Le maître espion joue contre eux.
La conviction de sa femme achève de convaincre le chef de l’État. Il donne l’ordre d’interpeller son conseiller spécial en matière de sécurité. Déjà au cœur du pouvoir sous Mobutu et les Kabila, ce stratège était une pièce cruciale du dispositif présidentiel. La situation est si délicate que Félix Tshisekedi abandonne son programme et foule aux pieds les convenances. Il n’assistera pas à la cérémonie de clôture du sommet de l’UA prévue le lendemain. Il remonte dans son avion : retour à Kinshasa.
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« Lorsque Félix est arrivé à la présidence, personne ne faisait grand cas de la première dame, mais, mois après mois, elle a gagné en influence, jusqu’à être aujourd’hui l’une des personnes les plus importantes au sein du pouvoir », estime un diplomate.
« Trop peu considérée »
En 2019, qui s’intéresse à cette femme discrète qui, quelques mois plus tôt, était encore infirmière en Belgique ? Orpheline à l’âge de 9 mois de père et de mère (tous deux sont morts dans un accident de la circulation), cette native de Bukavu, dans l’Est, s’est forgée au gré des aléas de la vie. Avec ses frères et sœurs, elle grandit à Kinshasa auprès d’un oncle maternel, l’abbé Sylvestre Ngami Mudahwa, aumônier catholique des Forces armées zaïroises. Mais celui-ci décède à son tour dans un accident de la route en 1985 – Denise a 18 ans.
Des épreuves qui, « loin de la fragiliser, [l’]ont rendue plus forte », assure-t-elle dans sa biographie officielle – elle n’a pas répondu à nos sollicitations d’interview. Après son baccalauréat, ce sont ses aînés qui prennent le relais pour l’aider. Direction le Royaume-Uni puis la Belgique, où elle commence sa vie professionnelle. À Bruxelles, elle rencontre Félix Tshisekedi. Ils auront cinq enfants.
À LIRERDC : qui constitue le premier cercle de Denise Nyakeru Tshisekedi, l’influente première dame ?
Certes, son grand frère, John, officie au sein du protocole de la présidence congolaise depuis Mobutu, c’est un habitué des palais. Sa sœur, Jeannette, travaillait à l’ambassade de la RD Congo au Royaume-Uni, et leur père était un représentant de l’administration dans le Kivu sous la colonisation. Mais les Nyakeru ne font pas partie des grandes familles politiques congolaises.
EN PRIVÉ, DENISE NYAKERU SE PLAINT À SON ÉPOUX D’ÊTRE TROP PEU « CONSIDÉRÉE » ET QUE SA FAMILLE NE SOIT « PAS ASSEZ BIEN DOTÉE »
Ses premiers pas de première dame, Denise Nyakeru les chorégraphie d’ailleurs de façon tout à fait traditionnelle. Elle crée sa fondation en faveur de l’émancipation des femmes, multiplie les œuvres de bienfaisance. « En réalité, est-ce que tout cela l’intéresse ? s’interroge un homme politique qui la croise régulièrement dans des cérémonies officielles. Elle n’en parle jamais. » « C’est toujours étrange d’affirmer aider les femmes pauvres et d’envoyer des paniers garnis de champagne et de cognac pour la nouvelle année », sourit le diplomate cité plus haut.
En privé, Denise Nyakeru se plaint à son époux d’être trop peu « considérée » et que sa famille ne soit « pas assez bien dotée », affirme un cadre de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti présidentiel. À la tête d’un inédit et flou « Bureau du conjoint du chef de l’État », spécialement créé pour elle par ordonnance en 2020, elle s’attelle à bien s’entourer.
Réseau de fidèles
Ainsi, en septembre 2021, alors que le président assiste à la très sérieuse Assemblée générale des Nations unies à New York, une vidéo défraie la chronique. Sur ces images, une certaine Gisèle Mpela Yoka dénonce la descente des forces de l’ordre à son domicile et accuse nommément Denise Nyakeru Tshisekedi d’en être la commanditaire. Cette femme est connue à Kinshasa : on l’y surnomme la « présidente bis ». Elle assure avoir eu des enfants avec Félix Tshisekedi. Quelques jours plus tard, elle quitte non seulement son appartement, mais aussi le pays.
La première dame ne tolère pas plus les rivaux en politique. Elle ferait partie de ceux qui, après l’éviction de François Beya, ont accéléré la destitution de Dieudonné Kaluba Dibwa de la tête de la Cour constitutionnelle, selon plusieurs sources. Au regard du processus judiciaire dont il était un élément clé et dans la perspective des élections de 2023, il n’était pas assez fidèle. La première dame prend sa part dans les rivalités qui se jouent au sommet de l’État.
« Elle n’intervient pas dans les orientations politiques, estime un observateur. En revanche, elle a son mot à dire dans le choix des personnes qui entourent le président. C’est un peu comme si elle avait le droit à un quota de fidèles. » Le nombre de ministres originaires du Sud-Kivu, comme l’est cette Mushie, a d’ailleurs été très commenté lors de l’annonce du gouvernement de Jean-Michel Sama Lukonde Kyenge, en 2021.
À LIRERDC : Félix Tshisekedi ou la solitude du pouvoir
Denise Nyakeru Tshisekedi a en tout cas pris soin de récompenser certains de ses proches. Le ministre de la Défense, Gilbert Kabanda Rukemba, est parfois désigné comme l’un de ses « pères adoptifs ». Ce militaire à la retraite, qui ne faisait pas partie des officiers les plus gradés du pays, a pris soin de Denise et de ses frères et sœurs lorsqu’ils étaient enfants. John, l’aîné, a été promu chef du protocole présidentiel à l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, avant de devenir ambassadeur au Kenya. Certes, la proximité de la première dame avec des membres du cabinet et du gouvernement n’a pas empêché Didier Budimbu, le ministre des Hydrocarbures, d’être entendu par l’Agence nationale de renseignements (ANR), mi-avril. « Mais peut-être cela lui a-t-il permis de ne l’être que 24 heures ! » suggère le cadre de l’UDPS déjà cité.
Coach Marthe

L’influence de Denise Nyakeru n’est pas sans rappeler celle de l’autre infirmière de la vie de Félix Tshisekedi. Encore plus discrète, encore moins visible, mais omniprésente, « maman Marthe » a fait de la 10e rue Limete, à Kinshasa, l’un des lieux parallèles du pouvoir.
« Elle ne fait pas partie des gens auxquels on a accès, on ne la voit jamais en public, mais chacun sait qu’elle tient une place considérable auprès de son fils », observe un autre diplomate. Derrière le portail noir, la parcelle familiale a longtemps été le cadre des réunions de l’UDPS. Dans son petit bureau jouxtant la maison, Étienne élaborait sa ligne politique. Des personnalités de tout genre défilaient : caciques du parti, alliés potentiels, militants des droits humains, diplomates… Mais on apercevait rarement les fils du patriarche.
« Étienne n’était ni proche ni admiratif de ses fils », se souvient Albert Moleka, un fidèle collaborateur aujourd’hui en rupture avec la famille. Rien ne déroge aux habitudes de l’époque : à Étienne la carrière, à Marthe l’éducation des enfants. C’est elle qui couve leurs cinq garçons, Jean-Claude, Roger, Félix, Christian et Bobo, quand Étienne préfère travailler ou batifoler en ville. « Marthe a été la coach des enfants, se souvient un membre de la famille. Quand on est une maman, c’est normal de vouloir que ses fils réussissent. »
À LIRERDC : quel rôle joue vraiment Marthe Tshisekedi, la mère du chef de l’État ?
« Elle a toujours voulu prendre le pouvoir au sein de l’UDPS », croient savoir plusieurs anciens compagnons de son mari, eux aussi en rupture de ban. Femme de caractère ambitieuse, c’est avec Félix que, très tôt, elle fait équipe. Il est le seul de la fratrie à s’intéresser à la politique. Il faut dire qu’Étienne n’a jamais tenté de leur transmettre ce goût.
L’art du compromis
L’influence de « maman Marthe » grandit au milieu des années 2010. La santé du père décline, elle croit alors que c’est l’heure de son fils. En 2014, elle fait irruption dans un séminaire de l’UDPS à Bruxelles pour, disent ses détracteurs, imposer Félix à la tête du parti. Quelque temps plus tard, elle s’immisce dans une discussion entre Étienne et Albert Moleka sur ce sujet, et chasse ce dernier, qui ne reviendra pas. « Étienne n’a jamais prôné une succession dynastique, assure l’ancien directeur de cabinet. Mais il n’excluait personne. Il respectait les ambitions. »
Martin Fayulu, qui affirme toujours que Félix Tshisekedi et Joseph Kabila lui ont volé sa victoire à l’élection présidentielle de 2018, ne dit pas autre chose. « Après l’accord de la Saint-Sylvestre, en 2016, nous devions nous entendre sur le nom d’un Premier ministre issu de l’opposition. Félix était candidat, mais Étienne lui avait préféré Valentin Mubake. C’est Félix lui-même qui est venu me confier le choix de son père », affirme-t-il. Le fils n’a jamais confirmé l’épisode. Il n’y aura finalement pas de gouvernement de cohabitation. La réelle préférence du Sphinx reste un mystère.
PEUT-ÊTRE AIMAIT-IL DAVANTAGE LA POLITIQUE TANDIS QU’ELLE PRÉFÉRAIT LE POUVOIR
Une chose est certaine en revanche, c’est qu’entre ces deux fortes têtes que sont Étienne et Marthe, la divergence se joue aussi sur le fond. Au premier, l’intransigeance ; à la seconde, les compromis. « Peut-être aimait-il davantage la politique, tandis qu’elle préférait le pouvoir », résume un observateur. Sous Mobutu déjà, elle regrette qu’Étienne abandonne la primature pour entrer dans l’opposition pour des années de difficultés. Plus tard, sous Kabila, elle pousse son opposant de mari à ouvrir de discrètes discussions avec le président. Il ne veut pas, elle s’en charge. « Cela passait par l’intermédiaire d’Eugénie Tshika wa Mulumba, la petite sœur d’Étienne. Avec des représentants de Kabila, elle échangeait des idées politiques… Et des billets », témoigne un membre de la famille.
L’ultime négociation se joue lors de la présidentielle de 2018. Avec la bénédiction de sa mère, Félix fait un pacte avec Joseph Kabila et réussit ce que son père n’était jamais parvenu à faire. « Si Joseph Kabila et Félix Tshisekedi ont pu s’entendre, c’est peut-être aussi à cause du rapport compliqué que chacun d’eux entretient avec son père », analyse un observateur.
À LIRERDC : l’ascension brisée de Jean-Marc Kabund, l’incontournable devenu paria
Depuis, Marthe est sans cesse consultée, tant à propos des affaires du parti que de celles du pays. Comme Denise, elle a son cercle de fidèles, dont fait partie Augustin Kabuya, le nouveau patron de l’UDPS. Elle n’est pas étrangère non plus à la disgrâce de Jean-Marc Kabund-a-Kabund, violemment évincé début février du cœur du pouvoir.
Resserrer les rangs
Autour de Félix, de sa femme et de sa mère gravitent ses quatre frères, situés entre Bruxelles et Kinshasa. Ils ne s’intéressent pas vraiment à la politique mais aux affaires, à l’image de Christian, le plus en vue, avec ses belles cylindrées. Aujourd’hui, ils jouent souvent les entremetteurs entre des businessmen et le président. Félix s’est par ailleurs entouré d’autres membres de la famille, tel Augustin Kibassa-Maliba. Le ministre des Postes, mis en difficulté dans le scandale de la taxe RAM, est le fils de Frédéric Kibassa-Maliba, cofondateur de l’UDPS avec Étienne et frère d’Isabelle Kibassa-Maliba, ex-députée belge reconvertie dans le conseil à Kinshasa et femme de… Jean-Claude, le frère aîné de Félix.
« Félix a appelé à lui des cousins éloignés et des neveux, résume un homme d’affaires qui gravite dans les cercles du pouvoir depuis quarante ans. Il y a des gens peu expérimentés, qui n’ont pas les diplômes nécessaires, mais qui sont de vieux copains du temps où Félix était à Bruxelles. Ils sont tantôt postier, tantôt livreur de pommes, tantôt videur de boîte de nuit. »
« Il faut comprendre cette façon de gouverner à l’aune d’une méfiance extrême. Félix a été mal élu, et une paranoïa totale, une peur permanente de la déstabilisation sévissent au sein du pouvoir, analyse un observateur. Ce système ne sert pas seulement à gagner de l’argent, il permet aussi de s’assurer de conserver le pouvoir. Installer des gens qui ne sont rien et vous doivent tout est le meilleur moyen de s’assurer leur loyauté. »
À moins d’un an et demi de la prochaine présidentielle, le chef de l’État, qui ne cache pas sa volonté de briguer un nouveau mandat, concentre son pouvoir autour d’intimes. Au risque de faire des déçus et des revanchards. De potentiels adversaires en 2023 ? Fin mars, la photo immortalisant la rencontre entre Albert Moleka et Jean-Marc Kabund n’a pas manqué de faire jaser. « Ce sont des aigris », tacle un membre du cabinet de Félix Tshisekedi. Reste qu’un certain nombre d’anciens de l’UDPS renforcent leurs liens et envisagent de se voir dans les semaines qui viennent.
Ce ne sera pas à la 10e rue Limete. Marthe a fini par faire sien le domicile familial. « Cette maison, qui appartenait à Air Afrique, lui avait été donnée à elle seule par “maman Mobutu”, se souvient un proche de la famille. Celle d’Étienne se trouvait elle au centre de Kinshasa. » Derrière le portail noir de cette modeste demeure, la radio que le Sphinx laissait en permanence allumée sur le pas de son bureau a été éteinte il y a bien longtemps. Autrefois barrée par la police qui voulait contrôler les faits et gestes d’Étienne, la maison est désormais sous la protection de la garde présidentielle. À l’intérieur, il y a toujours un grand portrait de l’opposant, mais il s’est abîmé avec les années. Les Tshisekedi sont au pouvoir, et les temps ont changé.