RDC-Rwanda : João Lourenço peut-il être l’homme providentiel ?

Appelé à endosser le costume de médiateur dans le conflit qui oppose Félix Tshisekedi à Paul Kagame, le président angolais démontre une nouvelle fois le rôle central qu’il occupe dans la sous-région.

10 juin 2022 à 18:27

Par Romain Gras et Stanis Bujakera Tshiamala

Mis à jour le 10 juin 2022 à 18:27

Les présidents João Lourenço, Paul Kagame et Félix Tshisekedi, le 21 février 2020 à Garuna au Rwanda. Les présidents Jao Lourenço, Paul Kagame et Félix Tshisekedi le 21 février 2020 à Garuna (Rwanda) © Paul Kagame/Flickr

Retour à la case départ. Après trois ans de rapprochement diplomatique, économique et sécuritaire, le Rwanda et la RDC ont multiplié ces dernières semaines les invectives et menaces, sur fond de résurgence de la rébellion du M23 dans l’Est, donnant l’impression d’un véritable retour en arrière. La rapidité avec laquelle la situation s’est envenimée n’a pas manqué d’alerter l’Union africaine (UA) et l’ONU. Dès le 29 mai, le Sénégalais Macky Sall, président en exercice de l’UA, s’est dit « gravement préoccupé par la montée des tensions entre le Rwanda et la RDC ». Dès le lendemain, il encourageait son homologue João Lourenço à poursuivre ses efforts de médiation.

La confiance de Kagame

Président en exercice de la Conférence internationale sur la région des Grands lacs (CIRGL) depuis novembre 2020, le chef de l’État angolais se retrouve donc de nouveau dans la peau du médiateur. « Il est très respecté par Félix Tshisekedi et Paul Kagame. Il peut peser pour apaiser les tensions entre Kinshasa et Kigali », veut croire un ancien ministre de Joseph Kabila. « Qui d’autre que lui ?, interroge de son côté un diplomate onusien en poste dans la région. Les autres voisins de la RDC auraient forcément fait l’objet de suspicions. Le Kenya par exemple aurait pu prétendre à ce rôle. Mais la façon dont le dialogue de Nairobi s’est déroulé n’a pas plu à tout le monde. »

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João Lourenço, qui briguera un second mandat en août prochain, présente l’avantage d’entretenir de bonnes relations avec les deux protagonistes. « Il a une relation de confiance avec Kagame, avec qui il travaille déjà sur la crise en Centrafrique, précise un familier des deux chefs d’État. Après que le Rwanda a déployé des troupes à Bangui pendant les élections, l’Angola a pris le relais pour essayer de contraindre le président Touadéra à parler avec l’opposition. Tout cela n’aurait pas été possible sans la collaboration entre Kigali et Luanda. » Malgré les efforts de Lourenço, et en dépit de nombreux contacts entre Luanda et l’opposition centrafricaine, les résultats sont pour l’instant bien maigres. Selon nos informations, les ministres des Affaires étrangères rwandais et angolais se sont à nouveau rencontrés à Bangui la semaine dernière pour évoquer le dossier centrafricain.

Discret Lourenço

Réputé discret, une qualité qu’apprécie Paul Kagame, João Lourenço n’en est pas à sa première médiation dans un différend impliquant le Rwanda. En août 2019, c’est à Luanda que le président angolais avait, à l’issue d’un mini sommet co-organisé avec Félix Tshisekedi, obtenu la signature d’un mémorandum d’entente entre le président rwandais et son homologue ougandais, Yoweri Museveni, avec qui les relations ont longtemps été tendues. Cet accord n’aura en revanche pas permis d’apaiser les tensions entre les deux anciens frères d’armes, qui n’ont initié un rapprochement qu’au début de l’année 2022.

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De leur côté, Félix Tshisekedi et João Lourenço sont également parvenus à bâtir une relation de confiance. Mais les liens entre Kinshasa et Luanda ont avant tout une dimension historique, l’Angola de Dos Santos ayant été l’un des principaux soutiens de Laurent-Désiré Kabila. En froid avec Mobutu, accusé d’offrir une base arrière à l’Unita de Jonas Savimbi, l’Angola s’était rangé du côté du « Mzee » lorsque ce dernier, soutenu par le Rwanda et l’Ouganda, avait entrepris de renverser le Maréchal. Dos Santos avait également pris le parti de Kinshasa pendant la deuxième guerre du Congo.

Les relations avec Joseph Kabila ont en revanche été en dents de scie, avec notamment une longue période de tension à partir de 2009, sur fond d’expulsions réciproques de migrants et de bras de fer sur la gestion des ressources pétrolières au large des côtes angolaises et congolaises. La situation avait fini par s’améliorer au fil des années, mais l’arrivée au pouvoir de João Lourenço, qui a progressivement durci le ton et réclamé des élections tandis que Kabila rechignait à quitter le pouvoir, avait jeté un nouveau froid.

« Meilleurs alliés »

Ce n’était donc pas un hasard si, pour commencer sa toute première tournée régionale, Félix Tshisekedi avait choisi de se rendre à Luanda, le 5 février 2019. Le président angolais assistera même aux funérailles d’Étienne Tshisekedi en mai 2019. Le début de leur relation s’avèrera toutefois plus poussif que prévu, et c’est lorsque Félix Tshisekedi se décidera à rompre avec Joseph Kabila que les relations avec Luanda prendront un nouveau tournant.

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Engagé à partir d’octobre 2020 dans une audacieuse tentative de renversement de la majorité, le président congolais échange régulièrement avec son voisin angolais, qui a lui-même rompu avec son prédécesseur. Le survol de Kinshasa, en novembre 2020, par deux avions militaires angolais, en pleine consultation nationale entre Tshisekedi et les différentes forces politiques congolaises, est d’ailleurs présenté par l’entourage de Tshisekedi comme « la matérialisation d’un soutien militaire assumé » de l’Angola. « Lourenço joue un rôle clé pour assurer la sécurité de Félix Tshisekedi », estime aujourd’hui encore un ministre congolais, selon lequel le premier est désormais l’un des « meilleurs alliés » du second.

Rayonnement

Lourenço a-t-il pour autant les moyens de résoudre la crise actuelle ? L’influence de Luanda dans la sous-région ne date pas de son arrivée au pouvoir, mais le président angolais a, ces trois dernières années, déployé plusieurs diplomates au sein d’organisations sous-régionales stratégiques : l’expérimenté João Caholo a été nommé secrétaire exécutif de la CIRGL en novembre 2020, tandis que Gilberto Da Piedade Verissimo a raflé, en septembre 2020, la présidence de la commission de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) – deux organisations sur lesquelles Lourenço s’appuie pour asseoir sa stature régionale.

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Le 31 mai, il a reçu Félix Tshisekedi à Luanda et obtenu la libération de deux militaires rwandais capturés au cours des combats entre l’armée congolaise et le M23. Selon nos informations, il a également obtenu de son homologue l’organisation d’une rencontre en tête-à-tête avec Paul Kagame, lors d’un sommet qui sera organisé à Luanda. Aucune date n’a pour l’instant été fixée.

Ces débuts prometteurs ont toutefois été rapidement remis en cause par la reprise, le 5 juin, des combats entre les FARDC et les rebelles du M23, mouvement que Kinshasa considère désormais comme « terroriste ». La veille, alors qu’il s’était jusque-là abstenu de toute déclaration sur le sujet, Félix Tshisekedi avait aussi pour la première fois affirmé qu’il n’existait « pas de doute » sur le soutien du Rwanda au M23 pour « venir agresser la RDC ».

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Cette déclaration de Félix Tshisekedi a-t-elle compromis toute solution diplomatique ? « Les discussions se poursuivent », assure un membre du premier cercle du président congolais, selon qui Kinshasa « veut laisser une chance à l’apaisement ». Du côté de Kigali, on confirme également qu’il existe bien des contacts entre le chef de la diplomatie rwandaise, Vincent Biruta, et son homologue angolais, Téte António.

En parallèle, Kinshasa travaille à accélérer les discussions sur la constitution d’une force régionale chargée de lutter contre les groupes armés dans l’Est. Une première réunion s’est déroulée à Goma entre les responsables militaires des pays membres de Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), le 6 juin. Seul absent : le Rwanda.

By Habari

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