RDC : face à Tshisekedi, les rêves de revanche de Jean-Marc Kabund

L’ex-patron de l’UDPS ne mâche pas ses mots sur le camp Tshisekedi, dont il fut l’un des piliers avant de tomber en disgrâce. Jean-Marc Kabund, qui annonce ce lundi 18 juillet la création de son propre parti, s’est longuement confié à Jeune Afrique sur ses ambitions.

18 juillet 2022 à 11:01

Par Romain Gras

Mis à jour le 18 juillet 2022 à 12:23

Jean-Marc Kabund, le 15 septembre 2016, à Kinshasa. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

« J’ai été malheureux pendant ces trois années au pouvoir. » Installé au bout d’une longue table à l’étage de la petite maisonnette qui lui sert de QG, à l’arrière de sa résidence, Jean-Marc Kabund a la mine grave. Nous sommes au début du mois de mai et l’ancien patron de l’UDPS digère encore ce qui lui est arrivé. En quelques semaines, de janvier à mars, celui qui avait joué un rôle central dans la constitution de la majorité autour de Félix Tshisekedi s’est vu évincé du parti présidentiel puis du bureau de l’Assemblée nationale, dont il était le premier vice-président.À LIRERDC : chez les Tshisekedi, la politique en famille

Son programme et le discours d’inauguration de son parti sur la table, un livre de droit entre les mains et un petit paquet de Post-it jaunes résumant ses idées devant lui, l’ancien patron de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) se dit « prêt à repartir au front ». Le lancement de l’Alliance pour le Changement est, nous assure-t-il, imminent. Ce jour-là, Jean-Marc Kabund accepte donc de nous recevoir chez lui, dans le quartier de Kingabwa, à Kinshasa, pour évoquer ses ambitions et ce début d’année compliqué.

« Un président sans vision »

Cette disgrâce expresse est devenue évidente le jour où les hommes de la Garde républicaine ont effectué un raid spectaculaire à son domicile, le 12 janvier dernier. Une descente musclée en réponse à « l’humiliation » subie par l’un de ces militaires, interpellé la veille par un policier de Kabund alors qu’il roulait à contresens. « C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, affirme Jean-Marc Kabund. La réalité, c’est que j’étais devenu gênant. »

Désormais en retrait d’une majorité qu’il entend combattre, Kabund n’a qu’une envie : régler ses comptes. Avec l’UDPS, d’abord, ce parti « au fonctionnement complexe et en proie aux guerres intestines », où il a effectué l’intégralité de sa carrière politique. Avec l’entourage du président ensuite, composé selon lui « d’irresponsables à la recherche de biens matériels ». Avec Félix Tshisekedi, enfin, qu’il décrit comme « un président sans vision » – il l’a pourtant soutenu pendant plus de trois ans à la tête de la RDC. Seule personnalité qu’il se refuse à critiquer : la très influente Maman Marthe, mère du chef de l’État et personnalité incontournable de l’UDPS. « J’ai du respect pour elle, quelle que soit son attitude », tient-il à souligner.À LIRERDC : quel rôle joue vraiment Marthe Tshisekedi, la mère du chef de l’État ?

Le propos est dur, souvent sans filtre. À l’image d’un homme que l’entourage présidentiel présente aujourd’hui comme aigri ? « Je ne fais pas dans la critique acerbe », se défend l’intéressé. Difficile pourtant de ne pas déceler chez lui une envie de revanche.

Le véritable héritier d’Étienne Tshisekedi ?

Car avant de devenir un paria, Kabund a été l’un des piliers du camp Tshisekedi. Artisan du renversement de la majorité en faveur du chef de l’État, il est alors l’interlocuteur de nombre de députés et notamment des transfuges du Front commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila, dont il protège les intérêts. Mais au palais, il apparaît progressivement comme un allié plus encombrant que stratégique, impulsif, capable de recadrer publiquement le patron de la police ou de s’opposer à des membres de la famille présidentielle. « Les proches de Tshisekedi lui ont mis des choses dans la tête », rétorque-t-il avant de tenter de se justifier. « J’étais le président du parti au pouvoir et je voyais que les choses n’avançaient pas, que le chef de l’État ne trouvait pas de solutions. Donc oui, j’ai dû agir. »

Les familiers du personnage soulignent volontiers qu’il est ambitieux. Pur produit de l’UDPS, à laquelle il adhère à 16 ans, Kabund obtient ses galons en dirigeant la fédération du parti dans le Haut-Lomami. Dans ce fief kabiliste, il acquiert la panoplie complète de l’opposant, participe à des manifestations musclées et effectue de brefs séjours en prison.À LIRERDC : l’ascension brisée de Jean-Marc Kabund, l’incontournable devenu paria

Étienne Tshisekedi entend parler de lui dès 2004, mais les deux hommes ne font connaissance qu’en 2011. « Je lui ai donné tout mon courage », résume Kabund. En juillet 2016, à l’approche de la fin du mandat de Kabila, Tshisekedi-père le fait secrétaire général de l’UDPS. Cela sera la dernière nomination politique du Sphinx. « Au fond, Kabund estime être le véritable héritier politique d’Étienne Tshisekedi », analyse un intime de “Ya Tshitshi”.

Quand la santé de ce dernier décline, Kabund se prend à rêver de lui succéder. « Lorsque Tshisekedi décède [en février 2017], je me vois occuper le premier plan à l’UDPS », reconnaît-il d’ailleurs. Mais son ascension se heurte à celle de Félix Tshisekedi, soutenu par sa très influente mère. Le 30 mars 2018, celui-ci prend officiellement la tête de l’UDPS. « Je me suis retrouvé face à un problème de conscience. C’était à moi d’incarner le leadership du parti. Mais si je m’étais présenté face à Félix, cela nous aurait encore plus divisés. » Puis d’ajouter : « Si j’avais été fourbe, je serais rentré dans une guerre contre lui. »

« Tshisekedi était faible »

À défaut d’être proches, Kabund et Tshisekedi commencent par former un duo complémentaire. Le premier cultive une relation privilégiée avec la base, qu’il mobilise dans la rue lors de manifestations. Le second s’engage à Genève, avec les autres figures de l’opposition, dans une ambitieuse tentative d’union pour les élections de décembre 2018.

Mais rien ne se passe comme prévu et, au bout du suspense et des tractations, c’est Martin Fayulu qui est choisi pour affronter Emmanuel Ramazani Shadary, le dauphin de Kabila. Au bouillonnant QG de l’UDPS, Kabund prend la tête de la fronde. « Je n’allais pas accepter que Félix gâche notre destinée ! » Sous pression de sa base, Tshisekedi se désolidarise du processus de Genève et noue, quelques jours plus tard, une alliance avec Vital Kamerhe.

Cet épisode marque un tournant dans la relation entre Tshisekedi et Kabund. Dans les années qui suivent, ce dernier en fait même l’un de ses principaux faits d’armes et s’en vante auprès de différents diplomates. « Ce qui s’est passé ce jour-là démontre à quel point Tshisekedi était faible. Si nous ne l’avions pas brusqué, cela aurait été plus grave encore. Et puis, nous lui avons donné un alibi pour se retirer du processus de Genève. Il a pu dire “Ce n’est pas moi, c’est la base”. »

« Punir le système Kabila »

Lorsque Tshisekedi accède au pouvoir, le nouveau patron par intérim de l’UDPS prend rapidement la main sur la plupart des dossiers politiques. Au sein de l’improbable coalition que le président se retrouve obligé de former avec son prédécesseur, Kabund devient l’épouvantail du FCC. Parmi les membres du comité de suivi de l’accord FCC-Cach, où se négocient les postes dans le futur gouvernement, ou au sein du bureau de l’Assemblée, où il contrebalance l’influence de la kabiliste Jeanine Mabunda, il est considéré comme un homme politique incontrôlable.À LIRERDC : Jeanine Mabunda ou la résurrection d’une très proche de Kabila

Le 25 mai 2020, Jean-Marc Kabund est destitué du bureau de la chambre basse. Homme de terrain plus que d’institution, le patron de l’UDPS encaisse là un premier revers. Orgueilleux, il saura s’en servir quelques mois plus tard pour rebondir. « Je suis le fils idéologique d’Étienne Tshisekedi, je suis avant tout un combattant. Quand on m’attaque, je suis obligé de riposter, assume-t-il. Au fond, je n’en ai jamais vraiment voulu à Jeanine Mabunda, on l’a juste utilisée pour me faire tomber. C’est pour cela que j’ai voulu punir tout le système Kabila, le mettre hors d’état de nuire. »

La chute de Kabund ne résout rien. L’attelage Tshisekedi-Kabila ne fonctionne pas et les sujets de tensions s’accumulent. Nominations à la commission électorale, remaniement dans l’armée et la magistrature… La rupture paraît inéluctable. Kabund sent le vent tourner et prépare son retour.

« L’Union sacrée, c’est mon œuvre »

À l’en croire, trois projets s’affrontent alors. Le premier, porté par François Beya, le conseiller sécurité du chef de l’État, prévoyait la renégociation de l’accord avec le FCC et l’octroi au camp du président de 60 % des postes au gouvernement. Le deuxième, défendu par le haut représentant de Tshisekedi, Kitenge Yesu, et par d’autres conseillers, dont Fortunat Biselele, prévoit une dissolution du Parlement, d’où Kabila tire sa majorité. Le troisième, présenté par Kabund, repose sur une mystérieuse « requalification de cette majorité ».À LIRERDC : comment Tshisekedi profite de la disgrâce de Kabund pour réorganiser l’Union sacrée

Une discrète réunion se tient finalement en août 2020, à la résidence présidentielle de Nsele, et chaque groupe vient y défendre son option. « Le plan de Beya ne tenait pas car Kabila était déjà aux abois. Renégocier l’accord ne faisait plus sens. La dissolution de l’Assemblée était risquée, estime Kabund. Je l’ai dit à Félix : “Si on le fait et que l’on n’organise pas les élections dans quatre mois, les députés que l’on vient d’envoyer au chômage se retourneront contre nous et, avec l’armée, feront planer un risque de coup d’État”. Le lendemain, il se rend au palais de la Nation pour y défendre son idée. « L’Union sacrée, c’est mon œuvre », clame-t-il aujourd’hui.

Le 10 décembre 2020, au terme d’une plénière tumultueuse, le bureau dirigé par Jeanine Mabunda tombe. Au terme d’une séquence politique rocambolesque, une nouvelle majorité voit le jour, et avec elle son lot d’accusations de corruption. Des allégations que Kabund dément : « Je suis allé voir les élus pour leur dire : “Soit vous me suivez et vous sauvez vos mandats, soit demain c’est la dissolution de notre Parlement”. »

Une réelle menace pour Tshisekedi ?

L’influence dont il disposait alors sur les députés pourrait-elle aujourd’hui lui servir pour préparer sa revanche ? Alors que de nombreux poids lourds de la politique congolaise sont déjà candidats à la prochaine présidentielle ou sur le point de se déclarer, l’ancien patron de l’UDPS paraît disposer d’un ancrage plus faible que certains de ses concurrents.

À un an et demi de la date théorique du scrutin, les jeux d’alliance ont déjà commencé. L’entourage du chef de l’État regarde les candidatures s’accumuler, convaincu que cela jouera in fine en sa faveur. Kabund, lui, se dit persuadé que son « aura dépasse celle de l’UDPS » et qu’il peut parvenir à inquiéter le président, dont il devra malgré tout assumer une partie du bilan. « Si Félix Tshisekedi me considérait comme une menace à l’époque où j’étais avec lui, que doit-il penser aujourd’hui ? »

By Habari

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