POLITIQUE
Élections en RDC : Denis Kadima pourra-t-il remplir sa mission ?
La nomination de cet expert reconnu à la tête de la Commission électorale a été très controversée. Désormais en charge d’organiser les élections de 2023 dans les temps, il ne cesse d’alerter sur les risques de glissement. Le président de la Ceni joue gros.
28 juillet 2022 à 12:42
Par Romain Gras
Mis à jour le 28 juillet 2022 à 12:42

À Kinshasa, poser la question du respect du délai électoral vous expose, ces derniers mois, à une grande variété de réponses. Il y a d’un côté les ultra-pessimistes, pour qui il faudrait dès maintenant acter le glissement et organiser les conditions d’un dialogue, afin d’atténuer les effets d’une crise politique qu’ils jugent inévitable. À l’opposé, les éternels optimistes vous diront que le non-respect du délai n’est pas une option et que les élections pourront se tenir dans les temps. « Vous verrez qu’elles auront même lieu avant décembre 2023 », s’emporte un intime du chef de l’État.
À mi-chemin se trouve Denis Kadima, président de la commission électorale nationale indépendante (Ceni). Neuf mois après sa prise de fonction, le chef d’orchestre du prochain scrutin maintient, à chacune de ses sorties en public, un optimisme prudent. S’il réaffirme dès qu’il le peut sa détermination à organiser un scrutin « crédible et transparent » en décembre 2023, il n’en multiplie pas moins les mises en garde et les alertes sur les risques, très concrets, de glissement du calendrier électoral.
Le risque de glissement
C’est sur cette ligne de crête ô combien périlleuse que ce technicien de 60 ans se trouve depuis l’officialisation de sa nomination à la tête de la Ceni. Plus habitué à la veste sans manche de l’expert électoral qu’au costume-cravate que lui imposent ses nouvelles fonctions, le discret Kadima se sait attendu au tournant. Désigné à l’issue d’un processus tumultueux, accusé par les deux principales confessions religieuses du pays d’être le candidat du pouvoir, ciblé par l’opposition, qui le considère d’ores et déjà comme partial dans l’organisation de ce scrutin, le président de la Ceni a bien compris que rien ne lui sera pardonné. « La population ne comprendra pas qu’il y ait un nouveau glissement », explique Denis Kadima à Jeune Afrique.
Ce contexte tendu justifie-t-il l’approche prudente qu’adopte Kadima depuis plusieurs mois ? Dès sa première prise de parole, le 3 février, il l’a clairement évoqué : énumérant un ensemble d’obstacles sécuritaires – avec deux provinces toujours sous état de siège –, financiers et politiques susceptibles « d’avoir une incidence sur le processus électoral », le patron de la Ceni s’est montré bien plus nuancé que le pouvoir sur ses chances de tenir les élections dans les délais.À LIRERDC : des élections en 2023, ce sera compliqué, prévient la Ceni
L’opposition et les confessions religieuses hostiles à sa nomination y ont alors vu une tentative de préparation de l’opinion à un glissement du calendrier. « Plusieurs contraintes auxquelles nous faisions face à l’époque n’ont pas été résolues, assure Kadima. Si j’ai tiré la sonnette d’alarme dès le mois de février, c’est justement parce que si je ne dis rien, nous risquons d’être tenus responsables du retard. »
Le défi du financement
Près de six mois après cette première prise de parole, les doutes sur la tenue du scrutin d’ici à la fin de l’année 2023 sont loin de s’être dissipés. Au contraire, de nombreuses chancelleries tablent officieusement sur un retard minimum d’environ six mois. Certaines s’inquiètent tout particulièrement des répercussions d’un éventuel glissement – déjà expérimenté entre 2016 et 2018 – sur le climat politique et social. D’autant qu’outre-Atlantique, Moïse Katumbi et Martin Fayulu ont déjà engagé des cabinets de lobbying pour alerter les autorités américaines sur le risque d’un report des élections. Les principaux partenaires de la RDC hésite donc aujourd’hui entre soutien et méfiance vis-à-vis de l’organisation de ce nouveau processus électoral.
Une attitude ambivalente qui n’est pas sans conséquences, puisqu’elle rejoint l’une des difficultés chroniques de la Ceni : le financement de ces scrutins. « Nous payons les cycles précédents. Les bailleurs ont eu du mal à travailler avec la précédente équipe donc ils sont plus réticents à fournir une aide financière au processus en cours », explique le patron de la Ceni qui doit désormais compter sur le gouvernement.À LIRERDC : des lobbyistes américains à la rescousse de Tshisekedi
Selon ses chiffres, la Ceni attendrait, pour l’année 2022, 624 millions de dollars (près de 615 millions d’euros) pour faire avancer le processus, mais n’aurait à ce jour reçu que l’équivalent de trois mensualités. L’argent destiné aux opérations électorales censé être débloqué pour le mois de janvier ne l’aurait été qu’en février. Celui de février, qu’en avril. Si du côté de la Ceni on reconnaît que la situation s’est améliorée, elle demeure fragile. « Il n’y a aucun problème de financement de la Ceni. Il y a juste des questions de procédures à régler », répond à Jeune Afrique le ministre des Finances, Nicolas Kazadi.
Tensions avec le gouvernement
Cette problématique de financement du scrutin a généré de nombreuses tensions entre le bureau de la Ceni et le gouvernement. Dès sa première prise de parole, en février dernier, Kadima avait affirmé qu’en cas de glissement, « le gouvernement [serait] l’un des responsables majeurs du retard ». L’exécutif avait publiquement répliqué en appelant, par la voix du Premier ministre, Sama Lukonde Kyenge, à une « rationalisation des dépenses de la Ceni ». Dans la foulée, Nicolas Kazadi avait mis en cause les chiffres avancés par la centrale électorale et dénoncé une gestion douteuse des fonds alloués, épinglant notamment la « surfacturation » supposée de véhicules achetés pour la nouvelle équipe de la Ceni. Des accusations démenties par Kadima.
Les tensions entre l’entourage du président, une partie du gouvernement et la Ceni ne se sont pas limitées à ce chassé-croisé médiatique. Un autre chantier s’est retrouvé au cœur d’un discret bras de fer : celui de l’enrôlement des électeurs et de son éventuelle mutualisation avec le recensement de la population promis par le gouvernement.À LIRERDC : bras de fer entre la Ceni et le gouvernement autour du financement des élections
Par souci de réduction des coûts, le gouvernement a souhaité joindre les deux exercices et a ainsi appelé l’Institut national de la statistique (INS), l’Office national de l’identification de la population (Onip) et la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) à associer leurs ressources. Mais cette initiative n’a fait que renforcer les craintes d’un glissement. Il s’agit en effet d’une tâche colossale, puisque le dernier recensement remonte à 1984. « L’un des problèmes était que les personnes qui poussaient pour cette mutualisation le faisaient en arrivant avec les sociétés qu’ils avaient déjà choisies pour conduire ces opérations », dénonce un proche du président de la Ceni. Ce processus pourrait débuter au mois d’octobre.
Par ailleurs, la Ceni estime que le processus tel qu’envisagé empiète sur ses prérogatives. Dans un courrier daté du 15 février dernier, que Jeune Afrique s’est procuré, Kadima s’en est même directement référé au président de la République pour solliciter son arbitrage. Poussant pour une dissociation des deux processus, il a, sur ce point, obtenu gain de cause. Un appel d’offres pour l’acquisition du matériel d’enrôlement est en cours. Selon la Ceni, les résultats provisoires ont été transmis à Direction générale du contrôle des marchés publics, qui doit rendre son avis dans la semaine.
Pari très risqué
En attendant, Kadima continue de défendre son action. Moins volubile et moins à l’aise face aux caméras que son prédécesseur, Corneille Nangaa, l’actuel patron de la Ceni, technicien taiseux, semble parfois « surpris » des coups qu’il est contraint d’encaisser en occupant ce poste pourtant particulièrement exposé.
Directeur exécutif de l’Institut électoral pour une démocratie durable en Afrique (Eisa) depuis 2002, Kadima a apporté un appui technique à différentes missions d’observation de l’Union africaine, de la Cedeao, de la CEEAC ou encore de la SADC. Mais au-delà de ses compétences, reconnues même par certains de ses détracteurs, c’est surtout sa proximité supposée avec le pouvoir et l’entêtement du camp présidentiel à défendre son profil qui ont fait réagir.
J’AI L’OPPORTUNITÉ DE RESTAURER MON HONNEUR ET MA CRÉDIBILITÉ
Kadima, lui, continue de défendre son intégrité et l’assure : « Ceux qui auront gagné seront proclamés vainqueurs. » Un diplomate qui le connaît de longue date confie : « C’est quelqu’un qui s’est bâti une réputation en dehors du Congo et qui tient à la préserver. La gestion de ce processus est un pari très risqué pour lui. »
De là à jeter l’éponge si les conditions ne sont pas réunies pour tenir le scrutin dans les temps ? Certaines sources diplomatiques ayant échangé avec lui assurent qu’il n’exclut pas cette option. L’intéressé, lui, le conteste. « Dès que Ronsard Malonda a été écarté, je suis devenu la cible principale des critiques. Je me serais fâché si je n’avais pas eu le poste, mais aujourd’hui j’ai l’opportunité de restaurer mon honneur et ma crédibilité, explique Kadima. Si je quitte ce poste, cela sera perçu comme un aveu de culpabilité. J’irai au bout. »