POLITIQUE
RDC : l’Est, casse-tête insoluble pour Félix Tshisekedi ?
Alors qu’un premier contingent burundais a été déployé dans la région et que d’autres soldats de pays membres de l’EAC devraient suivre, des voix s’élèvent pour critiquer la stratégie du président, accusé de « sous-traiter la sécurité nationale ».
2 septembre 2022 à 13:03
Mis à jour le 2 septembre 2022 à 13:03

Il y a deux mois et demi tombait Bunagana. Cette ville stratégique de l’est de la RDC, située à 70 km de Goma, est passée sous le contrôle des combattants du M23 dans la nuit du 12 au 13 juin. Elle est depuis devenue le symbole de l’échec de la stratégie militaire et diplomatique de Félix Tshisekedi.À LIRERDC : Vital Kamerhe va-t-il de nouveau jouer les premiers rôles ?
Refusant le dialogue que les rebelles tentaient de lui imposer, Kinshasa n’a eu de cesse de dénoncer les exactions commises ces dernières semaines dans le Nord-Kivu. « Les [combattants du] M23 sont coupables de tueries, de déplacements forcés [et] massifs des populations, du viol des femmes et d’autres violations graves des droits de l’homme », a répété, le 31 août, Christophe Lutundula, vice-Premier ministre et chef de la diplomatie lors d’une réunion virtuelle du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA). Et de regretter que, malgré les prises de position de l’ONU et de l’UA, « la situation [n’ait] guerre évolué positivement ».
« Il n’y a plus d’État »
De fait, le territoire de Rutshuru, où se trouve Bunagana, n’est pas le seul concerné. Dans tout le Nord-Kivu, les groupes armés pullulent et sèment le chaos : familles éclatées, morts par dizaines… « Les miliciens se livrent à de véritables massacres, ils mettent le feu dans des camps où sont réfugiées des milliers de personnes, témoigne un journaliste de Bunia, en Ituri, qui préfère conserver l’anonymat pour des raisons de sécurité. Dans ces zones, il n’y a plus d’État. »
Pourtant, depuis son arrivée au pouvoir, le 24 janvier 2019, Félix Tshisekedi a multiplié les initiatives, tant militaires que diplomatiques. Dès la première année de son mandat, « des opérations de grande envergure » ont été annoncées, avec plus d’hommes et plus de moyens, pour venir à bout des groupes armés locaux et étrangers actifs. Premiers visés : ceux qui sévissent dans le Nord-Kivu et en Ituri. Mais, début 2021, le Baromètre sécuritaire du Kivu dénombrait encore 122 groupes armés.
SELON LE BAROMÈTRE SÉCURITAIRE DU KIVU, L’ÉTAT DE SIÈGE N’A PAS EMPÊCHÉ LE NOMBRE DE PERSONNES TUÉES DE DOUBLER
En mai 2021, le chef de l’État annonce l’instauration de l’état de siège dans l’Est. Une mesure d’exception, aux contours flous, qui place toute une partie du pays sous administration militaire. Mais qui ne donne pas non plus les résultats escomptés puisque, toujours selon le Baromètre sécuritaire du Kivu, l’état de siège n’a pas empêché le nombre de personnes tuées lors d’attaques de doubler dans la région. Aucun groupe armé n’a en outre été démantelé, note le même rapport. Les Forces démocratiques alliées (ADF) ont quant à elle étendu leur zone d’influence et le M23, pourtant défait militairement en 2013 sous la présidence de Joseph Kabila, est actif à nouveau.
Et sur le front diplomatique ? Le président congolais n’a pas chômé. « Aujourd’hui, je suis fier de dire que [depuis mon arrivée au pouvoir], j’ai visité tous les neuf voisins de la RDC », a insisté Félix Tshisekedi à l’issue du sommet de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) organisé mi-août à Kinshasa et auquel ont pris part dix de ses homologues. Défendant sa « politique de bon voisinage », il a répété que « si l’entente n’était pas bonne avec ses voisins, il était difficile d’espérer aller loin ou de vivre en paix ».À LIREGaël Faye : « Entre la RDC et le Rwanda, on assiste à une terrible régression »
Certes. Mais justement, les relations avec le Rwanda se sont fortement détériorées, Kinshasa accusant Kigali d’apporter son soutien au M23, ce que les autorités rwandaises n’ont cessé de démentir, y compris début août, lorsqu’un rapport des Nations unies transmis au Conseil de sécurité a dénoncé l’implication de Kigali, « unilatéralement ou conjointement avec les combattants du M23 ».
Le Rwanda ne participe pas à la force de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC), bloc régional que la RDC a formellement rejoint en mars dernier. Le 15 août, un premier contingent burundais a officiellement pénétré sur le sol congolais et est depuis cantonné au centre d’instruction de Luberizi, à environ 80 km de Bukavu (Sud-Kivu).À LIRERDC : force régionale, M23… Les coulisses du huis clos tendu de Nairobi
Lors de la conférence de presse organisée à l’issue du sommet de la SADC, Félix Tshisekedi a précisé qu’il n’y avait pas « encore de date fixe sur le déploiement de l’ensemble de la force régionale ». « Les spécialistes vous diront qu’il faut des études de terrain, de la logistique, des moyens pour y arriver, a-t-il ajouté. Ce qui est vrai, c’est que le processus est entamé. Les chefs d’état-major de chaque armée se sont déjà vus. Beaucoup se sont reparti des positions. »
En parallèle, les opérations menées conjointement par les armées congolaise et ougandaise depuis la fin de 2021 se poursuivent dans les environs de la ville de Beni.
« Sous-traitance de la sécurité nationale »
Mais cette stratégie régionale est loin de faire l’unanimité. Fin juillet, le médecin Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix en 2018, s’est dit très « circonspect » : « Le président de la République s’est engagé dans une coopération militaire bilatérale avec l’Ouganda depuis six mois et, plus récemment, dans un projet de coopération militaire régionale avec les États membres de l’EAC, a-t-il commenté dans un communiqué. Mais cela nous mène objectivement vers une prolongation et une aggravation de l’instabilité [dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri]. » Un scepticisme partagé par plusieurs mouvements citoyens, dont la Lucha, qui a dénoncé une « sous-traitance de la sécurité nationale ».
À KINSHASA, PLUSIEURS SOURCES SOULIGNENT DES TÂTONNEMENTS ET DES ERREURS
Sont-ils trop sévères ? Plusieurs de nos sources, militaires et politiques, déplorent « une absence de stratégie globale pour résoudre la crise dans l’Est ». Elles soulignent aussi des « tâtonnements et des erreurs ». En résumé, le chef de l’État serait déterminé à ramener la paix mais peinerait à « donner des indications claires sur les moyens d’y parvenir », selon les mots d’un officiel qui suit les questions sécuritaires.À LIRERDC : Félix Tshisekedi, seul contre tous en 2023 ?
« Toutes ces initiatives traduisent une certaine précipitation », admet une source qui a l’oreille du président, et qui cite notamment les opérations militaires « de grande envergure » lancées en 2019, ainsi que les médiations menées à Nairobi et à Lunda – toutes deux suspendues en raison des processus électoraux en cours au Kenya et en Angola.
« Il y a aussi un problème dans l’entourage du chef de l’État et parmi ceux qui le conseillent sur ces questions hautement stratégiques », affirme un ancien responsable des services selon lequel « le président est aujourd’hui entouré par des amis », regrettant « le manque de communication entre les services de renseignements des pays de la sous-région depuis la mise à l’écart de François Beya », l’ancien conseiller sécurité de Tshiskedi, tombé en disgrâce et jugé pour complot.
Publié le 31 août, un sondage mené par le Groupe d’études sur le Congo (GEC), par Ebuteli, un institut partenaire, et par le Bureau d’études, de recherche et de consulting international (Berci) montre que seules 22 % des personnes interrogées estiment que leur sécurité s’est améliorée depuis l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir. Et plus de 70 % des sondés pensent que l’ingérence du Rwanda et des pays occidentaux est la cause de la persistance du conflit dans l’Est.