Primo : Le caractère historique d’un événement découle d’abord de son importance, ensuite de sa durée
Peut-on qualifier d’historique le discours de Felix Tshisekedi a l’ONU? En principe, avant de parler du caractère historique d’un discours, il faut parler d’abord de son importance, de sa capacité d’affecter fortement le cours des événements ou la nature des choses tels que perçus par le public. Il s’agit donc d’abord de la perception par le public.
A-t-on compris que ce discours était rédigé pour satisfaire deux audiences ? Il s’adressait aux Congolais et à la communauté internationale. Dans un pays où existe (pour une bonne raison) une hystérie du Rwanda, le fait de dire un mot à l’ONU contre le Rwanda réunit tous les esprits naïfs. Il faut désigner un ennemi extérieur pour mieux mobiliser les foules…
Si l’on ne s’arrêtait qu’à la dénonciation du Rwanda, on n’entendrait qu’un son d’une cloche. L’autre face de la même pièce étant l’assurance à la communauté internationale que toute stigmatisation des Banyarwanda serait sévèrement sanctionnée par la justice du pays ; et ce, conformément à la constitution.
Pour qualifier un discours d’historique, il faut aussi tenir compte de la longévité de ses conséquences. Un événement peut sembler important aujourd’hui, mais, s’il ne résiste pas au temps, il ne peut être qualifié d’historique. A titre d’exemple, le discours du 30-Juin de Patrice Lumumba est un discours historique parce que l’auditoire a perçu son importance quand il a été prononcé, et que, jusqu’à ce jour, six décennies plus tard, il demeure pertinent.
Il faut donc tempérer le triomphalisme et ne pas aller vite en besogne en qualifiant d’« historique » un discours qui, à notre avis, est vide de sens.
Secundo : De l’ignorance conduisant à l’autoflagellation collective
On ne peut contester à quelqu’un le droit de se proclamer coupable d’un crime qu’il n’a pas commis , sauf si cela est dans l’intention d’affranchir le véritable criminel. Il ne semble pas pertinent d’affirmer que « C’est nous tous les universitaires qui devons être blâmés pour les malheurs de notre pays » ou, pire, que « Les échecs cuisants de ces régimes […] constituent une preuve irréfutable que l’origine du mal est le peuple congolais lui-même. » Certes, le peuple congolais souffre d’une atomisation aiguë. Mais est-il rationnel d’affirmer que ce peuple victime serait coupable de son propre sort ?
Il s’agit ici de l’autoflagellation collective. Cette propension, intellectuellement confortable, il faut le reconnaître, à déresponsabiliser les élites coupables n’est pas de nature à nous permettre de trouver une issue.
Plutôt que de s’adonner au continuel exercice d’autoflagellation collective, mieux vaut faire des efforts pour comprendre la complexité de certains processus politiques qui nous ont amenés là où nous sommes. L’autoflagellation découle de l’ignorance dont nous devons nous efforcer de nous guérir.
Concernant l’ignorance, nous nous referons ici à Kant, qui fait la distinction entre deux types d’ignorance . Il s’agit de : l’ignorance savante ou scientifique (celle d’une personne qui voit distinctement les limites de la connaissance et cherche a mieux connaitre) et l’ignorance vulgaire ( celle d’une personne qui est ignorant sans apercevoir les raisons des limites de l’ignorance, sans s’en inquiéter et qui refuse d’apprendre). (Emmanuel Kant, Logique, Paris, Vrin, p. 48)
En complément aux propos de Kant, Jean-Marc Lévy-Leblond, professeur émérite à l’université de Nice, a trouvé cette distinction intéressante, mais insuffisante, car elle néglige la dimension historique de l’ignorance, notamment « l’ignorance d’une grande part de nos connaissances passées, celles que la science a établies, mais qui ont depuis été négligées ou oubliées ». Or, pour bien avancer dans le futur, il faut guérir notre ignorance du passé.
Et tout ceci ne vient que corroborer ce que le célèbre philosophe politique , Thomas Hobbes, avait dit par son allégorie de l’intellectuel ignorant dans Léviathan. En effet, Hobbes compare les intellectuels « ignorants » (illettrés en politique) aux oiseaux entrés dans une maison en passant par la cheminée. À ces oiseaux, on a enseigné que la sortie était là d’où provenait la lumière. Ils tentent alors vainement de sortir en se cognant aux fenêtres. Et, même en se cognant ensemble aux fenêtres (parce que l’union fait la force), ils ne réussissent pas. Pour parvenir à sortir, ils devront d’abord se rappeler comment ils sont arrivés dans la chambre. Et leur unique chance de sortie est le passage obscur de la cheminée.
L’autoflagellation collective consistant à déclarer que « tous » les universitaires congolais sont coupables de la déchéance de notre pays et que le mal qui tue notre pays est dû au « peuple congolais » tout entier n’est qu’une manifestation aiguë de cette ignorance vulgaire que nous devons combattre, en essayant de découvrir le passage obscur qui nous a menés là où nous en sommes aujourd’hui.
Ainsi, nous estimons qu’il est très osé de vouloir établir l’origine du désastre de notre pays à la date du renversement du régime Mobutu, car en 1997 le Zaïre était déjà un pays failli. Bien au contraire, le renversement de Mobutu donna une chance aux Congolais de faire renaître le pays, chance qui malheureusement n’a pas été correctement saisie. Les réactionnaires ont donc tort de regretter le régime Mobutu. Il faut explorer le trou noir.
Conclusion :
Comme à l’accoutumée, nous n’insultons personne. En parlant de l’intellectuel ignorant ou illettré, nous n’insultons pas mais nous tentons de faire saisir aux cadres congolais la nécessité de l’effort pour sortir de la situation actuelle.
Savoir que l’on est ignorant est une qualité. Il s’agit ici de l’ignorance scientifique. Nous appelons les cadres congolais à s’instruire, et toujours s’instruire davantage politiquement afin de mieux s’armer pour relever le défi de remettre le pays sur le rail du développement. En s’abreuvant ainsi de connaissances, l’on évitera que l’histoire ne bégaye.
Pierre Sula