L’UE offre 20 millions à Kagame : le sang n’a pas d’odeur


Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 5/12/2022 à 00:00 Temps de lecture: 3 min
Prix Sakharov pour le docteur Mukwege, accueilli en héros par les institutions européennes, motions réclamant des élections démocratiques au Congo et la fin de l’impunité, autant d’exigences inspirées par le souci des droits de l’homme et de la vie humaine. Mais que pèsent ces belles paroles au regard du « cadeau » qui vient d’être accordé par le Conseil européen à l’armée rwandaise, 20 millions de dollars destinés à soutenir les opérations de maintien de la paix engagées au nord du Mozambique contre les groupes islamistes ? A première vue, rien à redire : l’armée de Paul Kagame, disciplinée, efficace, est devenue prestataire de services, quatrième contributeur aux opérations de maintien de la paix de l’ONU au sein desquelles les Européens, Belgique incluse, ne veulent plus risquer leurs vies.
En Centrafrique, les Rwandais protègent le président Touadera (en route pour un troisième mandat), surveillent les Russes de Wagner, font reculer les islamistes et… sécurisent les gisements d’uranium et de diamants. Jusqu’ici, tout va bien, solidarité africaine oblige, et Emmanuel Macron se réjouit : il a bien fait de se réconcilier avec Kigali et de tourner la page du génocide, de nommer une Rwandaise très silencieuse à la tête de la francophonie et de cultiver son nouvel ami Kagame qui était déjà bien en cour outre-Atlantique.
Le problème, c’est qu’au Mozambique, Total entend exploiter un gigantesque gisement de gaz, lorgné par une Europe désormais privée de gaz russe. En Ouganda aussi, Total veut exploiter aux côtés des Britanniques un immense gisement de pétrole, voisin du Kivu congolais et se prolongeant vers le parc des Virunga où campe déjà le M23… C’est sans doute ce qu’on appelle le partenariat public-privé, et le Conseil européen présidé par Charles Michel vient d’y apporter sa modeste contribution.
Mais le scandale, c’est que le Nord-Kivu compte près de 300.000 déplacés, que les Nations unies, confirmant tous les témoignages, ont reconnu que le mouvement M23, composé de Tutsis congolais vétérans de toutes les rébellions, était activement soutenu par l’armée rwandaise.
Et la honte, c’est que la décision du Conseil européen intervient au moment même où dans le village de Kisheshe, à 70 km au nord de Goma, une centaine de civils viennent d’être massacrés et que trois jours de deuil ont été décrétés à travers tout le Congo. Comme il se doit, le M23 a publié un démenti : il impute les massacres de civils à ses adversaires (l’armée congolaise alliée à des rebelles locaux et l’inusable FDLR, ces descendants des Hutus génocidaires que la même France amena au Kivu en 1994).
A Nairobi, les négociations de paix patinent, Tshisekedi dénonce ses anciens alliés en oubliant que c’est Kagame himself (alors président de l’Union africaine) qui naguère légitima sa « victoire » électorale… A Bruxelles, on fait semblant de ne plus rien y comprendre et la députée Marie Arena, faisant écho au Dr Mukwege, est seule « à refuser que l’UE soit indirectement responsable de l’instabilité en RDC ».
Pour le reste, silence radio : cela sent le gaz dans les couloirs du Conseil, et aussi le pétrole. Le sang, lui, n’a pas d’odeur.