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Guerre des généraux au Soudan : «Hemetti», le numéro 2 rebelle
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Depuis samedi 15 avril, le général Mohamed Hamdane Daglo dit Hemetti se bat contre son ancien allié, le général Abdel Fattah al-Burhane, à coups d’armes lourdes dans les rues de la capitale. Cet ancien chef de milice entend prendre le contrôle du pays.
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par Luc Mathieu
publié le 19 avril 2023 à 21h14
Il est loin l’éleveur de chameaux sans éducation raillé par les élites de Khartoum. A la tête de sa milice aussi puissante ou presque que l’armée soudanaise, le général Mohamed Hamdane Daglo, dit Hemetti, est en guerre pour le contrôle du pays. Depuis samedi, Il se bat contre son ancien allié, le général Abdel Fattah al-Burhane, commandant des forces gouvernementales, à coups d’armes lourdes dans les rues de la capitale.
Hemetti a quand même le temps de tweeter et de se présenter comme le défenseur de la démocratie, opposant des islamistes, alors qu’il doit son ascension au dictateur déchu Omar el-Béchir, et pro-pouvoir civil, alors qu’il a évincé ses représentants lors du coup d’Etat d’octobre 2021 avec son désormais ennemi al-Burhane (lire ci-contre). Numéro 2 de la junte, richissime et à la tête de plusieurs dizaines de milliers de combattants, soutenu par des pays étrangers, Hemetti estime qu’il est temps de s’emparer seul du pouvoir.
Rien ne semblait l’y prédestiner. Né en 1975, il a grandi au Darfour, dans un petit clan arabe des Rizeigat Abbala (éleveurs de chameaux), implanté de part et d’autre de la frontière avec le Tchad. Il est peu éduqué, sa scolarité s’arrête alors qu���il a une dizaine d’années. En 2003, le dictateur Omar el-Béchir décide d’écraser la rébellion au Darfour du Nord. C’est un autre Rizeigat Abbala issu d’une lignée puissante, Moussa Hilal, qui est alors chargé de prendre la tête des combattants arabes pour la mater. Ces Janjawids font plus que ça, ils commettent massacres et pillages qui vaudront à Omar el-Béchir deux mandats d’arrêt pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Hemetti, lui, dirige son propre groupe. «On ne sait pas exactement ce qu’il a fait pendant la première partie de la guerre mais Il dirigeait des business transfrontaliers entre l’Egypte, le Tchad et le Soudan», explique Clément Deshayes, anthropologue et chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem).
Puissance et richesse
En 2013, Omar el-Béchir, inquiet de l’autonomie croissante et des ambitions de Moussa Hilal, décide de regrouper les Janjawids au sein des Forces de soutien rapide (FSR), et offre à Hemetti de prendre leur tête. Il devient général et les FSR d’abord placées sous l’égide des services de renseignement basculent sous celui de la présidence. Elles recrutent et sont envoyées là où les contestations les plus sérieuses se font jour, au Kordofan du Sud, puis une nouvelle fois au Darfour. Les exactions – tueries, viols, tortures, incendies de villages – sont coutumières. Peu importe pour el-Béchir, qui peut compter sur les FSR pour contrebalancer le poids des services de renseignement et de l’armée qui pourraient être tentés de le renverser. «C’est une manière d’assurer l’équilibre entre forces de sécurité, une manœuvre classique pour contrer un éventuel coup d’Etat», dit Clément Deshayes.
Le protégé d’el-Béchir continue d’accroître sa puissance puis sa richesse lorsqu’il récupère des mines d’or au Darfour. Leur commerce, essentiellement de contrebande, se fait aux Emirats arabes unis, à Dubaï en particulier. En 2015, Hemetti et sa force paramilitaire s’internationalisent. L’Arabie saoudite vient de décider de s’impliquer directement dans la guerre au Yémen où les rebelles houtis, d’obédience chiite, se sont emparés de la capitale, Sanaa, et ont pénétré dans Aden, au sud. Elle monte une coalition avec les Emirats arabes unis. Mais les deux pays du Golfe rechignent à envoyer massivement leurs soldats. Ils se reportent sur les FSR qui dépêchent plusieurs milliers d’hommes.
Numéro 2 de la junte
Des combattants des FSR rejoindront ensuite la Libye, à la demande des Emirats arabes unis pour soutenir le maréchal Khalifa Haftar qui contrôle l’est et s’oppose au gouvernement reconnu par l’ONU de Tripoli. Bien moins nombreux qu’au Yémen, ils seront essentiellement chargés de sécuriser des territoires du sud du pays pour permettre aux hommes d’Haftar, également soutenus par les miliciens russes de Wagner, de combattre ailleurs dans le pays.
En avril 2019, Hemetti trahit celui qui l’a fait : Omar el-Béchir. Le dictateur, déjà lâché par l’armée, est déchu et emprisonné après trois mois de contestations. Le 3 juin de la même année, Hemetti, devenu vice-président du Conseil militaire de transition, envoie ses hommes contre un sit-in de militants pro-démocratie devant le quartier général de l’armée à Khartoum. Un massacre, un de plus. Cela ne l’empêchera pas de continuer ensuite à travailler ses réseaux et à en bâtir de nouveaux, y compris au sein des officiers de l’armée et de l’élite soudanaise qui hésite désormais à le mépriser.
Le 25 octobre 2021, il est encore là aux côtés du général Abdel Fattah al-Burhane qui n’a eu d’autre choix que de l’appeler pour le putsch contre les autorités civiles. Numéro 2 de la junte, il commence peu à peu à critiquer l’armée, à laquelle il reproche de compter des officiers islamistes de l’ancien régime, et se réclame de la révolution de 2019. L’équilibre entre les deux généraux, qui ne pouvait tenir, se fissure jusqu’au déclenchement samedi des affrontements, une semaine avant le transfert programmé du pouvoir aux civils. Hemetti sait qu’il ne peut pas y avoir deux armées au Soudan, et il entend bien imposer la sienne à la tête du pays.