Guerre des généraux au Soudan : al-Burhane, «incarnation d’une élite musulmane et nilotique»

Guerre des généraux au Soudan : al-Burhane, «incarnation d’une élite musulmane et nilotique»

Confronté depuis samedi à un combat ouvert déclenché par son plus proche allié, le général Abdel Fattah al-Burhane s’accroche pour l’instant au pouvoir. Mais derrière cette guerre des chefs qui ensanglante le pays, se profile aussi la crainte d’un retour des islamistes de l’ancien régime.

Le général Al-Burhane au Soudan en juin 2019. (Ashraf Shazly /AFP)

par Maria Malagardis

publié le 19 avril 2023 à 21h12

Au premier jour des combats, samedi, qui ont brutalement frappé Khartoum, la capitale du Soudan, le général Abdel Fattah al-Burhane s’était déclaré «surpris». A la tête du Conseil de souveraineté de la transition, ce général sexagénaire était-il pour autant sincèrement étonné de voir son principal allié, le chef des milices paramilitaires, Mohamed Hamdan Daglo, surnommé «Hemetti», se retourner soudain contre lui ? Le feu couvait déjà depuis plusieurs mois entre les deux hommes lorsque le second a attaqué sans prévenir le QG de l’armée. Depuis le bruit des armes n’a pas cessé, faisant plus de 270 morts en quatre jours. Une bataille de chefs qui rompt soudain l’alliance forgée le 25 octobre 2021 pour confisquer le pouvoir aux civils. Moins de deux ans après la révolution populaire qui avait conduit à la chute du régime dictatorial d’Omar el-Béchir.

Interview

Affrontements au Soudan, «les deux parties semblent s’être lancées dans une lutte à mort»

International

18 avr. 2023abonnés

Désormais les leaders de la contestation populaire se cachent et les Soudanais n’ont rien à espérer de cette lutte sanglante au sommet, qui se traduit par des bombardements aveugles et des batailles de rue entre forces régulières et paramilitaires. Ils savent bien que les deux hommes qui s’affrontent ne se battent pas pour rendre le pouvoir aux civils, comme le prévoyait pourtant enfin un accord signé en décembre. La guerre des généraux éloigne désormais cet horizon. «Les deux hommes sont détestés pour avoir confisqué la révolution populaire d’avril 2019. Mais Burhane est de surcroît accusé de faire le jeu des islamistes», constate un ancien diplomate grand connaisseur de la région.

Dans le sillage d’Omar el-Béchir

Moustache poivre et sel et visage émacié, l’austère général qui a fini par se hisser au sommet du pouvoir en torpillant les aspirations démocratiques des Soudanais est en réalité un pur produit de l’ancien régime d’Omar el-Béchir, désormais emprisonné à Khartoum. Aujourd’hui âgé de 62 ans, Burhane était le troisième officier le plus gradé au moment de l’insurrection populaire d’avril 2019, sans apparaître pour autant comme un pilier trop visible du régime défunt. C’est pourtant cet officier discret, formé à l’académie militaire du Caire et un temps attaché défense à l’ambassade soudanaise à Pékin, que l’ancien président avait désigné pour diriger la répression dans la région du Darfour au début des années 2000. Avec comme supplétif local, un certain Hemetti dont les milices, les redoutables Janjawid, sèmeront la terreur sur place.

A lire aussi

Le Soudan sous la menace d’une nouvelle guerre civile

Afrique

15 avr. 2023

Quand la contestation populaire détrône enfin Béchir, au pouvoir depuis 1989, Burhane s’impose très vite dans la reconfiguration en cours : Il prend la tête du Conseil militaire de transition, dès le 12 avril 2019, puis du Conseil souverain formé quatre mois plus tard avec un Premier ministre civil. Il sera ainsi toujours au cœur du bras de fer qui va opposer civils et militaires jusqu’au coup de force du 25 octobre 2021. Peu à peu, il va réintégrer des hauts fonctionnaires de l’ancien régime ou des membres du Parti national du congrès (NCP), celui qui avait imposé une application stricte de la Charia sous le règne de Béchir. «Il a placé des islamistes à tous les niveaux de l’administration, et notamment dans les services secrets. Souvent en deuxième ou troisième position pour que ce ne soit pas trop flagrant mais personne n’était dupe», constate le chercheur Gérard Prunier, spécialiste du Soudan.

Le risque d’un retour des islamistes au pouvoir

«Deux jours après le début du conflit en cours, les milices islamistes qui existaient du temps de Béchir sont d’ailleurs réapparues comme par magie dans les rues de Khartoum», souligne encore Prunier. En réalité cette connivence avec les islamistes n’est pas une surprise : «Depuis trente ans, Béchir a promu des officiers islamistes», rappelle encore le diplomate. Lui se montre plus intrigué par le soutien inconditionnel que lui apporte encore l’Egypte. «Certes, comme tous les officiers soudanais, il a été formé en Egypte mais on aurait pu s’attendre à ce que l’Egypte s’inquiète de la perspective du retour des islamistes au pouvoir dans le pays voisin, si Burhane remporte le conflit en cours. Or, s’il gagne, il n’aura pas d’autre choix que de s’appuyer désormais ouvertement sur les islamistes contre le peuple. Le Caire croit-il pouvoir continuer à contrôler Burhane ?», s’interroge-t-il.

Difficile dans l’immédiat de savoir qui remportera cette sanglante bataille des généraux. «Mais Burhane n’est pas sorti d’un œuf d’autruche. Il incarne une longue tradition historique. Celle d’une élite militaire musulmane et nilotique, formée à l’étranger. Elle a toujours eu le pouvoir, et méprise profondément les supplétifs venus d’autres régions comme Hemetti. La coexistence de deux forces armées au pouvoir était dans ces conditions intenable», constate Gérard Prunier. Lequel redoute en cas «de victoire de Burhane, le retour des forces centrifuges dans le pays, et à terme un éclatement du Soudan».

By Habari

S’abonner
Notification pour
guest

0 Comments
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x