Introduction

    Il y a plus de soixante ans, notre indépendance portait une ambition claire : construire au cœur de l’Afrique un État souverain, fort, capable d’être le moteur d’une véritable émancipation. Ce projet initial, inspiré par la vision de nos pères fondateurs comme Patrice Lumumba, n’était pas simplement une ambition politique. C’était un énorme défi : construire un État qui fonctionne.
    Mais les décennies qui ont suivi ont méthodiquement démonté cet idéal. De l’extrême personnalisation et centralisation du pouvoir sous Mobutu Sese Seko à la fragilisation constante de nos institutions dans les dernières décennies, nous avons tous commis une erreur d’analyse fatale : nous avons confondu compétition politique et construction de l’État.
    Aujourd’hui, le bilan est clair et sans appel.

    En notre qualité de médecins, d’ingénieurs, d’avocats, de professeurs, de technocrates de ce pays, nous savons qu’aucune volonté, si noble soit-elle, ne peut déroger aux lois de la logique. On ne fait pas de chirurgie sans stérilisation ; on ne construit pas un pont sur des fondations en sable.

    Pourtant, c’est bien ce que l’on a essayé de faire avec la République démocratique du Congo. D’aucuns ont tenté d’y ériger un système démocratique complexe, basé sur des cycles électoraux continus, alors même que l’infrastructure de l’État – une administration neutre, un cadastre fiable, une justice impartiale, le monopole de la violence légitime – est défaillante ou inexistante. Le malheur actuel de notre pays ne provient pas seulement de mauvais choix électoraux, mais bien de l’absence d’une « machine » capable de mettre en œuvre la moindre politique publique. L’État n’est pas un outil de développement, c’est une étoile morte.

    L’échec des élections comme solution miracle


      Depuis les années 2000, une opinion communément admise a été préconisée, tant par la communauté internationale que par notre élite dirigeante, selon laquelle la prospérité de la Nation résiderait uniquement dans le processus électoral. L’adhésion collective à ce dogme a été motivée par l’espoir que la légitimité électorale suffirait à instaurer un État de droit et à initier un processus de développement. Il s’agit de « fétichisme électoral ».
      Pendant les tensions politiques de 2016, des voix technocratiques et pragmatiques – les nôtres – alertaient déjà : organiser des élections sur la base d’institutions fragiles était une erreur. Nous avons alors fait l’objet d’accusations de « trahison » ou d’« obstruction à la démocratie ». Aujourd’hui, les faits sont là, ils sont cruels et ils valident tragiquement nos hypothèses.
      Le constat issu de ces cycles électoraux successifs est implacable : l’organisation répétée de scrutins, malgré des investissements de plusieurs milliards de dollars, n’a pas permis de pacifier l’Est de la République. Cela n’a ni contenu la dévalorisation rapide de notre monnaie, ni maîtrisé la corruption systémique, ni rétabli l’autorité de l’État. Au contraire, en l’absence d’instances arbitrales impartiales, la compétition électorale a fréquemment intensifié les clivages communautaires et engendré une gouvernance de court terme, centrée sur le maintien au pouvoir, plutôt que sur l’intérêt général.
      En science, répéter indéfiniment une même expérience erronée dans l’attente d’un résultat différent est absurde. De même, l’organisation d’élections dans un pays dépourvu d’une administration neutre, d’une justice indépendante et d’une armée efficace revient à confier à plusieurs conducteurs les clés d’une voiture sans moteur.
      La dégradation persistante de la situation nationale, d’une gravité sans précédent, prouve qu’il ne suffit pas de changer de dirigeants. Le problème n’est pas de savoir qui conduit ; c’est l’absence de moteur. L’honnêteté intellectuelle doit nous faire reconnaître que l’élection n’engendre pas l’État. Il faut d’abord qu’un véritable État pré-existe.

      Le diagnostic : l’inexistence de l’État en tant qu’institution efficace


        L’erreur fondamentale de notre classe politique, et par conséquent l’impensé de notre élite silencieuse, se situe dans une confusion tragique entre l’acquisition du pouvoir politique et l’exercice de l’autorité étatique. La gestion de la République a été réduite à un partage de postes et de prérogatives, ce qui a conduit à l’oubli d’un principe fondamental de gouvernance : le pouvoir politique est une intention, tandis que l’État est l’instrument d’exécution.
        En tant que professionnels dans nos domaines respectifs, nous appliquons tous le principe de réalité : nous savons qu’une équation ne se résout pas par la seule volonté, qu’un diagnostic médical nécessite des outils fiables, qu’un gratte-ciel ne tient pas par des incantations. Or, nos responsables qui se succèdent accèdent à la tête d’un système où tous les mécanismes sont défaillants.
        Il convient de s’interroger sur les aspects suivants, relevant d’une analyse purement technique : […]

        En République démocratique du Congo, l’État, envisagé en tant qu’institution sous un angle de neutralité, de souveraineté et de non-personnalisation du pouvoir, est quasiment inexistant. Il a été victime d’une exploitation clientéliste. Par conséquent, l’élection d’un dirigeant – fût-il exceptionnel – revêt un caractère anecdotique, en l’absence de leviers administratifs fiables, de bases de données pertinentes et d’une chaîne de commandement intégrée permettant la mise en œuvre de sa vision.
        La solution est simple : il ne s’agit pas de mieux choisir nos dirigeants, mais de construire un État qui fonctionne. Sans cela, tout gouvernement sera inéluctablement voué à l’inefficacité, à la gestion à la petite semaine, et à une corruption de subsistance.

        La solution : une reconstruction technique

        Quand une grande entreprise fait faillite, on ne change pas ses dirigeants dans l’urgence. On nomme un administrateur provisoire pour auditer, assainir les comptes, réparer l’outil de production et remettre l’entité à flot, avant de la restituer à ses actionnaires.

        C’est précisément ce dont la République démocratique du Congo a besoin aujourd’hui. L’État congolais est en faillite fonctionnelle. Pour le sauver, nous devons suspendre temporairement la compétition politique partisane pour instaurer une Administration provisoire.

        Il ne s’agit en aucun cas d’une énième transition politique. Il s’agit d’un mandat strictement technique, limité à 36 mois, et confié à des profils experts, intègres et formellement inéligibles aux scrutins post-transition.

        Leur cahier des charges ne sera pas de gouverner idéologiquement, mais d’appliquer un plan d’urgence pour reconstruire l’État, reposant sur quatre piliers indissociables : […]

        Cette période de 36 mois doit être comprise comme un « mode projet » à l’échelle nationale. Mettre en œuvre ces réformes titanesques est impossible pour un gouvernement classique, dont les décisions sont sans cesse entravées par le chantage des coalitions parlementaires et l’obsession des élections. Seule une équipe technocratique, libérée de la pression des urnes et agissant avec la rigueur nécessaire, peut accomplir cette mission.

        Appel à la responsabilité : l’engagement de l’élite

        Pendant trop longtemps, l’élite intellectuelle, scientifique, académique et économique de notre pays a fait le choix du retrait. Dégoûtés par le cynisme, l’irrationalité et la violence inhérents au jeu politique traditionnel, nos esprits les plus brillants ont souvent préféré se replier sur la réussite individuelle, le secteur privé, l’exil ou le silence. Nous avons cru qu’en ignorant la politique, la politique nous ignorerait.
        Cependant, dans un État confronté à une telle crise, être neutre, c’est être complice de l’effondrement. Si les fondations d’une structure se fragilisent, l’ingénieur qui choisit d’ignorer le problème partage une responsabilité équivalente dans la dégradation de l’ouvrage avec celui qui en a délibérément compromis l’intégrité.
        Le véritable patriotisme, le véritable panafricanisme, la souveraineté authentique voulue par les pionniers de notre indépendance ne se manifestent plus uniquement par des slogans, des symboles ou des discours passionnés. La souveraineté s’inscrit désormais dans des bases de données biométriques sécurisées, se structure par le biais de lois de programmation militaire rigoureuses, et s’exerce au moyen d’un cadastre inviolable ainsi que d’une monnaie stable. L’indépendance effective se manifeste désormais moins comme une simple orientation politique que comme une compétence technique de haut niveau.
        Par conséquent, nous lançons un appel aux professionnels, aux technocrates et aux intellectuels de la nation, tant sur le territoire national qu’au sein de la diaspora, afin qu’ils mettent fin à leur rôle de spectateurs passifs face au déclin observé.

        Le Corps exécutif de transition (CET) est un espace de réflexion prospective, un bureau d’études pour repenser les institutions et reconstruire le pays. Nous ne vous demandons pas de devenir des hommes ou femmes politiques, mais d’apporter votre expertise afin de participer à la rédaction d’un cahier des charges détaillé relatif à cette période d’Administration provisoire de 36 mois, cruciale pour l’intérêt général.

        Il est temps de reprendre en main notre avenir. Soutenir la refondation de notre pays n’est pas un acte partisan. C’est un devoir national.

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