Guerre en RD Congo: « Si tournant dans le conflit il y a, on ne le saura que rétrospectivement »
Après la mort ce mardi 24 février de Willy Ngoma, porte-parole du M23, tué dans une frappe de drone, l’offensive des FARDC contre le groupe rebelle continue dans l’Est de la République démocratique du Congo (RD Congo), où des combats ont été signalés autour de la cité minière de Rubaya, ce mercredi. « Cela fait maintenant assez longtemps que les FARDC utilisent ces drones intensément », nuance auprès de TV5MONDE Pierre Boisselet, de l’institut Ebuteli.
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26 Fév. 2026 à 16h30
Mis à jour le
27 Fév. 2026 à 12h57
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Des rebelles du M23 escortent des soldats et des policiers du gouvernement qui se sont rendus à un endroit non divulgué à Goma, en République démocratique du Congo, le 30 janvier 2025 (photo d’archives).
Associated Press / Moses Sawasawa,
Les réseaux de télécommunications étaient encore hors service à Rubaya ce jeudi 26 février. La situation est floue dans et aux alentours de la ville située dans la province du Nord-Kivu, dont la mine produirait entre 15 et 30% du coltan mondial. La mort, ce mardi 24 février, à proximité de Rubaya, de Willy Ngoma, porte-parole du groupe rebelle M23 soutenu par le Rwanda, illustre l’offensive actuelle, et par les airs, des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) dans l’Est du pays. Willy Ngoma a été tué par une frappe de drone, selon plusieurs sources interrogées par l’agence de presse Reuters.
Sultani Makenga, le chef militaire du M23, est parvenu à s’échapper et serait toujours en vie, selon quatre témoignages recueillis par nos confrères. Il se serait réfugié dans une Église au moment de l’attaque, a affirmé dans une déclaration le porte-parole des Wazalendo, une milice de civils combattants aux côtés de l’armée régulière congolaise. Neuf corps auraient été transportés à Goma, selon deux sources citées par Reuters. Au moins sept autres n’auraient pas pu être récupérés sur le site de la frappe, pour avoir été « réduits en cendre ».
Les attaques de l’armée congolaise se poursuivaient mercredi
La mine de Rubaya est sous contrôle du M23 depuis avril 2024. Le gisement figure sur la liste des actifs stratégiques proposés aux États-Unis par la République démocratique du Congo dans le cadre de l’accord sur les minerais stratégiques conclu en décembre, selon Reuters.Lire la vidéo
Dans l’Est du pays, les FARDC mènent une série de frappes ciblées. Ce mercredi, elles continuaient sur plusieurs fronts. Le territoire de Masisi est particulièrement touché par la flambée des tensions. Le porte-parole adjoint de l’AFC/M23, Oscar Balinda, joint par TV5MONDE ce jeudi, affirme toutefois que « l’offensive des forces gouvernementales a été contenue ». Kinshasa ne s’est pas encore exprimé sur la situation dans la zone, depuis la mort du porte-parole du M23, Willy Ngoma.
Le M23 a affirmé ce mercredi 25 février dans un post X avoir été frappé dans ses positions à Rutigita (Minembwe), Kitazungura (territoire de Kalehe) et Rugezi, à l’aide de « drones armés et d’artillerie lourde ». La dynamique du conflit semble changer. « Le conflit s’est enlisé au sol pour l’armée congolaise, dont la faiblesse ne lui a jamais permis de reprendre le dessus sur les rebelles », analyse pour le média Afrikarabia le journaliste Christophe Rigaud.
« Les drones congolais peuvent sans peine couvrir 500 km de portée et revenir »
Les FARDC utilisent des drones d’attaque de fabrication chinoise et turque, selon l’AFP. Ils leurs permettent de stabiliser leurs lignes et de maîtriser les airs, selon des sources sécuritaires interrogées par nos confrères.
Pour en savoir plus RD Congo: des paramilitaires d’une société privée américaine d’Erik Prince à Uvira pour sécuriser la ville avec l’armée
« Les attaques de drones sur les rebelles permettent maintenant aux milices Wazalendo, en première ligne au sol, de pouvoir gagner du terrain et déloger certaines positions rebelles », affirme de son côté Afrikarabia. Ce qui est désormais le cas autour de Rubaya dans le Nord-Kivu mais aussi à Minembwe et à Kavumu, dans le Sud-Kivu, selon le média spécialisé sur la République démocratique du Congo.
« Cela fait maintenant assez longtemps que les FARDC utilisent ces drones intensément, et ce n’est pas la première fois qu’ils atteignent des cadres du M23 ou certains de leurs alliés clés. Cela n’a pas empêché le M23 et l’armée rwandaise de continuer de progresser et prendre Uvira en décembre par exemple », nuance toutefois Pierre Boisselet, à la tête du volet violence au sein de l’institut Ebuteli, joint par TV5MONDE.
« Le rôle clé des sociétés militaires privées »
Selon le chercheur, « une partie significative des drones décolle de l’aéroport de Kisangani » pour frapper les zones contrôlées par le M23. « Ils peuvent sans peine couvrir 500 km de portée et revenir, probablement même beaucoup plus », affirme-t-il.
Les forces spéciales congolaises reçoivent aussi le soutien et la formation de militaires israéliens, membres des paramilitaires de la société privée de l’Américain Erik Prince, selon Reuters.
« Il reste très difficile de dire précisément ce qu’ils font sur le terrain », précise Pierre Boisselet. Le chercheur souligne cependant le « rôle clé » qu’a joué « l’emploi par le gouvernement congolais de sociétés militaires privées », permettant aux FARDC d’utiliser depuis 2022-2023, des « nouveaux armements que les FARDC n’avaient pas les compétences d’utiliser au départ ».
« Si tournant dans le conflit il y a, on ne le saura que rétrospectivement »
La ville de Kasenyi, sur la route de Rubaya, a elle été au cœur de violents affrontements entre M23 et FARDC. Reprise ce dimanche 22 février par l’armée congolaise, le M23 a lancé une offensive contre la localité ce mardi. Kasenyi constitue un « point de passage clé sur la route du site minier » et sans elle, le « dispositif du M23 dans le sud du territoire de Masisi » s’en trouve fragilisé, selon le journal français Le Point. Le média local Actualité.cd a affirmé ce jeudi que la localité avait été reprise, tout comme celle de Luke.
« Si tournant dans le conflit il y a, on ne le saura que rétrospectivement », analyse Pierre Boisselet. Le chercheur envisage plutôt un changement de nature « diplomatique », avec une « possible implication plus intense des États-Unis aux côtés de la République démocratique du Congo dans ce dossier, ce à quoi le Rwanda pourra difficilement résister« , estime-t-il.
L’offensive congolaise intervient après l’acceptation par Kinshasa, d’un cessez-le-feu, proposé par la médiation angolaise. Le M23, qui ne l’a pas accepté, dénonce depuis plusieurs semaines les frappes aériennes menées par l’armée congolaise.
Le commandant militaire américain pour l’Afrique (Africom), le général Dagvin Anderson, a par ailleurs rencontré ce jeudi 26 février le président congolais Félix Tshisekedi, selon le média d’investigation Africa Intelligence.
Objectif: « Mettre en place le partenariat sécuritaire entre la RD Congo et les États-Unis », selon notre confrère d’Afrikarabia, qui mentionne un possible soutien par Washington à l’armée congolaise « en matière de formation, d’équipements et de renseignements ».
Les deux pays ont signé « un accord militaire en décembre, mais on ne sait pas ce qu’il contient », explique de son côté Pierre Boisselet. Le chercheur dit ne pas s’attendre à un « engagement direct de soldats américains » mais à une aide « sous une autre forme, sans doute ». L’Africom s’était déjà rendu en République démocratique du Congo le 22 janvier, pour une visite aux FARDC.