J’ai lu un argumentaire amplifiant démesurément la place de l’Abako et de Joseph Kasa-Vubu dans la revendication de l’indépendance juridique du Congo. Avec tout le respect dû à son auteur, je n’approuve pas cet argumentaire tout en ignorant pas la contribution Joseph Kasavubu dans la lutte d’émancipation anticoloniale.
Certes, on ne peut refaire les évènements historiques, comme l’affirme l’auteur. Toutefois, l’interprétation des faits historiques est parfois sujette à la falsification et/ou à la déformation, délibérée ou non, par exemple à des fins de propagande. Il y a parfois des distorsions de sources historiques entraînant la négation ou l’omission de faits historiques. L’Histoire enseignée à des générations congolaises successives est l’exemple même d’une Histoire falsifiée et déformée à des fins de propagande pour amplifier le rôle joué par des dirigeants pro-occidentaux agents du néocolonialisme et minimiser le rôle des dirigeants progressistes et lumumbistes dans l’édification de la nation congolaise.
A titre d’exemple, on peut sans doute affirmer facilement que l’Abako était le premier parti politique, ou que Monsieur Joseph Kasa-Vubu, le premier président, fut le premier à réclamer l’indépendance, à partir de ce qui est enseigné au Congo depuis six décennies. Mais ceci dénote tout simplement une falsification des faits historiques.
L’ABAKO, PREMIER PARTI POLITIQUE ?
L’Abako ne fut pas le premier parti politique au Congo. La première organisation reconnue comme parti politique au Congo-Belge fut l’Action socialiste, créée en décembre 1957.
En effet, dans l’acception générale, un parti politique étant « une association organisée qui rassemble des personnes unies par une philosophie ou une idéologie commune, qui inspire son action, avec comme objectif la conquête et l’exercice du pouvoir » (objectif consigné dans les statuts ou le manifeste), l’Abako n’en était pas un lors de sa création.
L’Abako, « Association des Bakongo pour l’unification, la conservation et l’expansion de la langue Kikongo », fondée en 1950 par Nzeza Landu, sous l’influence du jésuite Van Wing, fut d’abord une organisation culturelle et ethnique ; et ceci demeure vrai, même si elle avait exercé de pressions politiques pour promouvoir la mobilité verticale des évolués Bakongo. Or, un groupe de pression ne devient pas un parti politique par le seul fait qu’il exerce des pressions à caractère politique.
Rappelons que « l’idée même d’un mouvement nationaliste à base ethnico-culturelle, axé sur des préoccupations linguistiques, offrait une certaine similitude avec le mouvement flamand » ( lire Benoît Verhaegen ). L’Abako n’était donc pas un parti politique, et encore moins un parti constitué pour demander l’indépendance.
D’ailleurs, les premières pressions « politiques » de l’Abako n’apparaissent que plusieurs années après sa création, le 20 août 1954, quand elle propose les noms de ses dirigeants au poste de chef de cité ; poste devenu vacant suite à la démission de Henri Bongolo (originaire du « Haut-Congo ») depuis juin de la même année pour raisons de santé (lire l’auteur précité).
Nous pouvons comprendre ceci du fait que, avec le modernisme dans une société coloniale, les élites en compétition cherchent l’appui des masses pour faire prévaloir leurs revendications sociales. De 1945 à 1952, la population d’origine Kongo devenait majoritaire à Léopoldville. L’adoption du lingala comme langue de l’administration et de l’éducation au détriment du kikongo, ainsi que la nomination, en 1945 déjà, d’une personne originaire du Haut-Congo au poste de chef de cité indigène, alors que les 2/3 de la population de la ville étaient constitués de personnes originaires du Bas-Congo, furent perçues comme des menaces par l’élite du Bas-Congo, qui se plaignit d’une discrimination ethnique favorisant les « Bangala ».
L’Abako, association culturelle, sera dissoute en janvier 1959. C’est seulement à partir du 26 juin 1959 que l’Abako, en tant que parti politique « Alliance de Bakongo », apparaît dans le monde politique du Congo-Belge. À ce moment-là, plus d’une dizaine d’organisations sont déjà enregistrées comme organisations politiques, dont le MNC avec Patrice Lumumba a sa tête, qui avait été le quatrième parti enregistré en octobre 1958 au Congo-Belge.
En tout cas, ce n’est pas l’ordre chronologique de la création des organisations politique qui détermine leurs efficacités dans la lutte. Sinon, le CEREA ( Centre de Regroupement Africain) de Kashamura, créé en Aout 1958- troisième suivant l’ordre chronologique- aurait été plus puissant que le MNC de Lumumba.
KASA-VUBU, INITIATEUR DE LA REVENDICATION POUR L’INDÉPENDANCE ?
Certes, en 1956, dans son manifeste, l’Abako parle de l’autonomie immédiate. Mais ceci n’était qu’une surenchère en réaction à la position d’élites « du haut-Congo » qui semblaient adhérer à la thèse de Van Bilsen pour une autonomie a plus tard ( 30 ans) en y ajoutant quelques couleurs.
À ce moment-là, beaucoup de changements sont déjà intervenus sur la scène internationale, à l’Onu, où la Belgique subit des pressions pour engager le Congo-Belge dans des réformes pour l’émancipation de ses populations. La petite Belgique se retrouvait de plus en plus isolée aux côtés du régime de l’apartheid de l’Afrique du Sud. Comme l’exprimait Jean-Paul Sartre dans la préface de La Pensée politique de Patrice Lumumba : « Les gouvernements impérialistes et les grandes compagnies ont décidé, en face de la crise coloniale, de liquider les formes classiques de l’oppression et les structures ossifiées, nuisibles, qui se sont établies au cours du siècle précédent. […] Les anciennes métropoles veulent confier le pouvoir nominal à des indigènes qui, plus au moins consciemment, gouverneront en fonction des intérêts coloniaux ; »
Au Congo même l’Église catholique, un des membres de triumvirat colonial, par vengeance contre la politique jugée anticléricale du Ministre Buisseret, et par réalisme face au vent de décolonisation, accepte déjà la possibilité de l’autodétermination du Congo dans une déclaration rendue publique. Le livre de Van Bilsen fait débat en Belgique depuis un an.
C’est ainsi que le PSC introduit la discussion du livre de Van Bilsen au Congo par le biais des évolués du « haut-Congo » encadrés par l’Église catholique : le 1er juillet 1956, dans un manifeste de « Conscience africaine », des extraits du livre de Van Bilsen sont analysées et publiés dans une optique de l’autonomie progressive refusant la formation des partis politiques. Dans cette compétition de gens du Haut-Congo et des Bakongo, l’Abako réplique par son contre-manifeste deux mois plus tard 16 juillet 1956 et se positionne pour l’autonomie immédiate réclamant la formation des partis politiques ethniques.
Même dans le célèbre discours de Joseph Kasavubu prononcé le 20 Avril 1958, dans la Commune de Dendale il n’y a pas un seul petit mot sur l’Indépendance. Mais plutôt Kasa-vubu dit ce qui suit qui a choqué le milieu conservateur colonial : « Nous demandons des élections générales et l’autonomie interne. » ( lire Gilis, Kasa-vubu, Au Cœur du Drame Congolais, p.100). Or à ce moment cette notion d’autonomie est déjà dépassée dans les colonies britanniques depuis plus d’une décennie et en voie d’être dépassée dans les anciennes colonies françaises dont la plupart auront leur autonomie interne en 1958. C’est ainsi que Patrice Lumumba déclare que les congolais n’ont pas besoin d’une autonomie « cadeau » mais d’une indépendance mais progressive. L’autonomie n’est pas l’indépendance.
La première occasion durant laquelle les Congolais revendiquent l’indépendance est le 23 août 1958, après le discours du général de Gaulle à Brazzaville, où celui-ci affirmait que la France accorderait l’Indépendance à ceux qui la réclameraient. Patrice Lumumba et d’autres notables congolais de Léopoldville vont remettre une pétition à M. Pétillon, le Ministre des Colonies, vont exiger d’être « associés aux travaux de préparation des décisions importantes qui concernent l’avenir de leur pays » et réclamer « dans un proche avenir la démocratisation totale des institutions de base par l’adoption du système électoral généralisé, pour aboutir à la constitution d’un gouvernement responsable devant le pays ».
C’était le premier document de revendication d’indépendance par les Congolais ; or, Kasa-Vubu refusa d’y apposer sa signature, par contre quelques membres de l’Abako, notamment Diomi et Pinzi, signèrent la pétition. Toutefois, dans une autre pétition revendiquant aussi l’indépendance remise au Gouverneur General le 27 Octobre 1958-donc deux mois après- on y trouve la signature de Joseph Kasavubu, à côté de celle de Patrice Lumumba. Il est à noter que c’est ici Kasa-vubu qui rejoint Lumumba sur le thème de l’indépendance, et non pas l’inverse, mais il parle de l’indépendance immédiate alors que Patrice Lumumba exige l’indépendance progressive en insistant sur la formation rapide des cadres. L’histoire donnera raison à Lumumba parce que c’est le manque de formation de cadre qui entraina la mutinerie de la Force Publique moins d’une semaine après la proclamation de l’Indépendance et qui est retenu comme point de départ de la désarticulation du Congo post colonial !
En comparant ces deux leaders congolais en 1958 on peut retenir que Joseph Kasa-Vubu qui était de 8 plus âgé que Patrice Lumumba et avait fait de bonnes études cléricales avait des positions très radicales dues au manque d’expérience politique – il exigeait une indépendance immédiate et parlait même de la nationalisation de toutes les grandes entreprises –, mais son discours s’adressait surtout aux « gens de bas ».
De son côté, Patrice Lumumba jeune, ayant été beaucoup plus autodidacte, mais ayant fait l’apprentissage politique dans le Parti libéral Belge (dont il avait été le President de la Section de Stanleyville) depuis 1954, était moins radical dans le discours et parlait d’une indépendance progressive, attirant non seulement les « gens d’en haut », mais aussi les « gens d’en bas » ainsi que quelques européens ; et ceci ne pouvait qu’assurer son ascension fulgurante dans l’opinion publique.
Une autre différence de profil entre Joseph Kasavubu et Lumumba. Le premier se dérobe aux débats politiques mais voudrait être reconnu comme un Chef avant de s’engager dans une organisation. Le Second s’engage aux débats pour conquérir l’estime. Ci-dessous la description de Gilis de l’épisode de l’invitation des leaders congolais à la Conférence d’Accra en Décembre 1958 :
« Dr. N’Krumah… avait invité à Accra les leaders congolais qui lui avaient paru les plus engagés dans le mouvement de libération nationale, notamment Kasa-vubu et Lumumba. Ce dernier s’était empresse de répondre à cette invitation mais Kasavubu s’était montre beaucoup plus réticent. Certes, il n’avait pas refusé de partir pour Accra, mais ce voyage lui paraissait une aventure ou il n’avait peut-être pas tout à gagner.. il.. a devine que Lumumba et N’Krumah étaient fait pour s’entendre et pour contrecarrer peut-être ses propres dessein « fédéralistes”. N’avait-il pas reçu d’un de ses proches, un de conseils de sagesse qu’avec un ennemi déclaré, on ne voyage pas ? »
La suite est connue, M. Kasavubu créa lui-même un incident : Il ne présenta pas un carnet de vaccination en règle requis pour obtenir l’autorisation de sortie à la veille du départ. Pour régler la situation il faudrait plusieurs des jours et il ne serait donc pas à l’ouverture de la conférence. C’est un alibi pour décliner l’invitation et jeter toute la faute aux Belges. Ci-dessous un autre extrait du livre de Gilis le biographe de Kasa-vubu :
« Vis-à-vis de Dr. Nkrumah il dispose d’une excuse habile ; vis-à-vis de l’opinion congolaise, il discredite une administration qui le combat de toutes ses forces. Lumumba partira seul à Accra…ou plutôt accompagne …Diomi et Ngalula. »
À Accra, grâce à ses talents oratoires, Lumumba créa une grande impression auprès des autres leaders africains, mais il fut aussi conquis par l’approche panafricaniste de Kwame Nkrumah, son aîné de quinze ans et ayant une solide formation universitaire. De retour au Congo, le 28 Decembre 1958, Patrice Lumumba organise le tout premier grand meeting populaire jusqu’alors dans l’histoire du Congo. Dans son discours il déclare ce qui suit : « Il faut que le peuple congolais cesse de s’endormir et d’attendre l’indépendance et notre liberté. ».
Selon Gilis : « Ce discours a, dans toute la cite africaine de Leopoldville, un retentissement considerable. Jamais on n’a parle avec tant d’eloquence de ce qui tient au cœur de tous. »
Et le 04 Janvier 1959 le peuple congolais se reveilla. Joseph Kasavubu tenta de calmer l’insurrection mais il était depasse. Encore un extrait de Gilis:
« Si le 4 janvier, il [Kasa-Vubu] avait été impuissant à calmer la foule, c’est que, pour la première fois, il avait dû affronter un public qui n’était pas «son» public ; qui était un public nouveau, mélangé, populaire au sens le plus large, un public que Lumumba venait à peine de créer par son meeting du 28 décembre. Il est probable que les responsabilités indirectes « nous insistons bien sur ce mot car nous ne voulons insinuer en aucune manière que Lumumba ait voulu les événements du 4 janvier — de Lumumba en Ce qui concerne les émeutes étaient plus fortes que les responsabilités indirectes de KasuVubu. Lumumba avait su créer un mouvement de contestation populaire qui dépassait de loin le cadre de l ’Abako.
CONCLUSION
Il est certes vrai que Joseph Kasavubu était parmi les pionniers de l’indépendance Juridique de la RDC et que son organisation avait joué un rôle important dans les revendications mais il n’était pas la personnalité la plus marquante et son organisation n’avait pas été le premier parti politique de l’ancien Congo-Belge.
Que vive la mémoire de Patrice Lumumba, le père de la nation congolaise !
Pierre Sula
Coordonnateur du CET