Parmi les signataires de l’acte de naissance de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) figure Joseph Kasa-Vubu. Or, si Lumumba est reconnu comme l’un des pères fondateurs de l’OUA, ce n’est pas le cas de Kasa-Vubu. Comment l’expliquer ?
En réalité, Patrice Lumumba n’a jamais signé la charte de l’OUA, celle-ci ayant été établie postérieurement à son assassinat de janvier 1961. C’est par ailleurs un comble que Joseph Kasa-Vubu, président du Congo, ait signé la charte d’Addis-Abeba !
Dans ce contexte, le fait de reconnaître Lumumba comme l’un des pères fondateurs « spirituels » de l’OUA s’explique par la distinction entre histoire administrative (le signataire du document) et l’histoire idéologique (celle ayant jeté les bases du panafricanisme).
Si Patrice Lumumba est reconnu en tant que l’un des précurseurs de l’unité africaine, c’est en raison de sa vision anticolonialiste audacieuse, notamment lors de son discours du 15 août 1960, où il affirme solennellement que l’émancipation d’un pays africain resterait illusoire tant que l’ensemble du continent demeurerait soumis à la domination des puissances étrangères. Par ailleurs, son sacrifice contre les forces néocoloniales a suscité une solidarité internationale en faveur de la résistance africaine, un mouvement qui reste vivace.
L’assassinat de Lumumba a provoqué une onde de choc qui a significativement consolidé le « Groupe de Casablanca », rassemblant des États progressistes et anti-impérialistes tels que le Ghana de Nkrumah, le Maroc de Mohamed V, la Guinée de Sékou Touré et l’Égypte de Nasser, dont les dirigeants considéraient la tragédie lumumbiste comme une démonstration éloquente de l’urgence d’une organisation continentale et d’une défense collective visant à protéger les jeunes États contre les anciennes puissances coloniales. L’OUA a été créée afin d’éviter un « autre Congo ».

Dans son complexe d’Addis-Abeba, l’Union africaine a baptisé les espaces de réunion ainsi que les infrastructures aux noms de personnalités reconnues pour leur contribution aux fondements idéologiques de l’institution. La salle destinée à la plénière de la conférence, où se réunissent et votent les chefs d’État du continent, est consacrée à Patrice Lumumba. Ainsi, de façon imagée, les diplomates, ministres et chefs d’État du continent se réunissent, partagent leurs idées et adoptent des décisions « sous l’égide de Lumumba ».
En revanche, bien que Joseph Kasa-Vubu soit identifié comme le représentant de la RDC lors de la signature du traité en 1963, il fut l’un des protagonistes de l’assassinat de Lumumba. Il a par ailleurs défendu des conceptions de la RDC ayant évolué d’une approche ethniste vers une perspective régionaliste, avant une conception confédéraliste ou pseudo-fédéraliste. Joseph Kasa-Vubu considérait le Congo comme un ensemble de territoires constitués d’ethnies devant jouir d’une autonomie. Or, cette approche ethnique s’opposait à l’objectif unificateur de l’OUA, qui visait à supplanter les identités tribales au profit de la Nation, puis des Nations au bénéfice du Continent. En parcourant les couloirs de bâtiments de l’Union africaine, aucune « salle Joseph Kasa-Vubu » ni plaque commémorative à son effigie n’est ainsi identifiable.
La tradition panafricaine reconnaît ainsi Patrice Lumumba parmi ses initiateurs, dans la mesure où le lumumbisme incarne fondamentalement les principes de l’OUA : une souveraineté économique véritable, une solidarité anticoloniale transfrontalière, ainsi qu’un refus catégorique de la fragmentation territoriale. Kasa-Vubu a certes signé le document juridique, mais ce sont la passion et les idéaux de Lumumba qui ont déterminé la structure de son préambule. Preuve, s’il en fallait, que le champ politique privilégie traditionnellement le visionnaire plutôt que l’archiviste.