L’histoire de la République Démocratique du Congo ne doit s’écrire ni dans l’effacement de ses acteurs, ni dans leur opposition systématique. Joseph Kasa-Vubu et Patrice Lumumba demeurent les deux grandes figures tutélaires et incontournables de notre accession à la souveraineté internationale. L’un et l’autre ont consacré leur vie à briser le joug colonial.

Toutefois, l’exigence de vérité — qui est au cœur de la démarche apolitique du Corps Exécutif de Transition (CET) — nous impose d’analyser notre passé avec la plus grande rigueur historique, loin des passions partisanes. Comprendre la différence de leurs méthodes, de leurs visions institutionnelles et de leurs stratégies politiques n’est nullement un exercice de dénigrement. Il s’agit d’une démarche vitale pour saisir les racines profondes de notre architecture étatique et de ses défis actuels.

C’est dans cet esprit d’apaisement mémoriel et d’objectivité républicaine qu’il convient de revisiter de manière factuelle les repères historiques suivants :

1) Sur la notion de vision et de temporalité politique : L’histoire retient souvent la dimension intemporelle des projets politiques. Là où certaines approches de l’époque se concentraient sur des équilibres immédiats, Patrice Lumumba s’est distingué par une projection à très long terme de l’État congolais. Son discours du 30 juin 1960 en est l’illustration : il y décline une vision de souveraineté intégrale dont la résonance reste d’actualité.

2) Sur la nature de l’éveil nationaliste : Joseph Kasa-Vubu et Patrice Lumumba demeurent les deux piliers majeurs de notre émancipation, bien qu’ils aient porté deux doctrines distinctes. Le premier privilégiait une approche à ancrage sociologique et fédéral (fortement attachée au principe d’autochtonie, une orientation dont il avait d’ailleurs débattu avec le professeur Van Bilsen). Le second militait pour un nationalisme civique, unitaire et trans-ethnique. C’est ce modèle civique, transcendant les clivages locaux, qui servira plus tard de matrice idéologique à l’Union Africaine.

3) Sur la chronologie des revendications de l’Indépendance : L’élan vers l’indépendance s’est construit par étapes stratégiques. Le premier document formel des élites congolaises revendiquant l’indépendance — la pétition remise au ministre belge des Colonies le 23 octobre 1958 — fut porté notamment par la signature de Patrice Lumumba. Joseph Kasa-Vubu, obéissant à une lecture tactique différente sur le moment, a fait le choix de ne pas s’y associer immédiatement, avant d’apposer sa signature sur une démarche similaire deux mois plus tard.

4) Sur les événements décisifs du 4 janvier 1959 : Le basculement de l’ordre colonial fut le fruit d’une conjonction de forces. Si l’action insurrectionnelle sur le terrain et le lourd tribut de la répression furent portés par la base militante de l’ABAKO (menant à l’arrestation de Joseph Kasa-Vubu), l’effervescence idéologique qui a rendu cette explosion possible avait été fortement catalysée par le discours prononcé par Patrice Lumumba le 28 décembre 1958. Comme le souligne d’ailleurs Charles-André Gilis, biographe de J. Kasa-Vubu, l’impact indirect de ce discours fut tel que les autorités coloniales, surprises par la radicalisation des esprits, frappèrent l’ABAKO avec une sévérité qui tenait en partie de la réaction de panique.

5) Sur les négociations de la Table Ronde de Bruxelles : Lors de ces assises historiques, les deux leaders ont adopté des postures diplomatiques opposées. Patrice Lumumba, bien qu’ayant rejoint les travaux après leur ouverture, a fait le choix d’une implication directe et continue dans l’architecture des négociations. De son côté, Joseph Kasa-Vubu a opté pour la stratégie de la « chaise vide » durant une large partie des travaux, afin de faire pression sur les autorités belges, avant de revenir pour la conclusion.

6) Sur la légitimité électorale de 1960 : La validation de ces projets politiques par le peuple souverain s’est traduite lors des élections générales de mai 1960. C’est la coalition nationaliste unitaire menée par Patrice Lumumba qui a remporté la majorité parlementaire, lui conférant la légitimité institutionnelle pour former et diriger le premier gouvernement de l’indépendance.

Pierre Sula,

Coordonnateur du CET

By Habari

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