POLITIQUE
Meurtre de Chérubin Okende : les coulisses d’une enquête sous pression
Alors que les investigations sur le meurtre de l’ancien ministre débutent à peine, Moïse Katumbi, qui dénonce un « assassinat politique », multiplie les rencontres avec les diplomates. Le gouvernement, qui a promis d’associer des « pays amis », s’active aussi pour solliciter de l’aide.
19 juillet 2023 à 12:55
Par Jeune Afrique
Mis à jour le 19 juillet 2023 à 13:02

Six jours après le décès de l’ancien ministre Chérubin Okende, qui était aussi porte-parole du parti de l’opposant Moïse Katumbi, la tension peine à redescendre à Kinshasa. Informé par le secrétaire général d’Ensemble pour la République, Dieudonné Bolengetenge, l’ancien gouverneur du Katanga a quitté Abidjan où il se trouvait au moment des faits. S’il n’a pas hésité à dénoncer, depuis la Côte d’Ivoire, « un assassinat politique », il mène depuis son retour en RDC un marathon diplomatique.
Katumbi se tourne vers la Monusco
Le 16 juillet, dans la foulée de son arrivée à Kinshasa, Moïse Katumbi s’est rendu à la Monusco avec certains de ses collaborateurs, dont son directeur de cabinet et porte-parole, Olivier Kamitatu. Il y ont rencontré le numéro deux de la mission onusienne, François Grignon, auprès duquel ils ont insisté sur l’importance d’une enquête indépendante qu’ils souhaitent voir dirigée par la Monusco. Ils ont formalisé cette demande dans un courrier adressé à la mission le 17 juillet.
Dans cette lettre consultée par Jeune Afrique, Moïse Katumbi explique douter « de la volonté et de la sincérité du gouvernement à faire éclater la vérité sur l’affaire ». « Au regard […] de la volonté du gouvernement de faire appel à une expertise internationale, j’ai l’honneur d’adresser la présente demande officielle […] à la Monusco afin qu’elle se charge, avec d’autres partenaires aussi compétents, de conduire les investigations », écrit-il.À LIREMeurtre de Chérubin Okende en RDC : ce que l’on sait de la mort de ce proche de Moïse Katumbi
Le 17 juillet, Moïse Katumbi s’est entretenu avec l’ambassadeur de l’Union européenne, Jean-Marc Châtaigner, avant de rencontrer, le lendemain, la représentante des États-Unis, Lucy Tamlyn, celle de la Grande-Bretagne, Alyson King et celui du Canada, Benoît-Pierre Laramée, puis de s’entretenir avec l’ambassadeur de France, Bruno Aubert.
Belgique, États-Unis, France…
De leur côté, les autorités congolaises continuent d’appeler en public à la « retenue ». Le 17 juillet, à l’occasion d’une conférence de presse, le ministre des Finances Nicolas Kazadi et le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya ont dénoncé une « stratégie du chaos » et fustigé « ceux qui pensent pouvoir tirer des dividendes politiques de ce drame ».
En coulisses, plusieurs ministres ont pris langue avec différentes chancelleries afin de solliciter une aide pour l’enquête. Le 13 juillet, quelques heures après l’annonce de la mort de Chérubin Okende et au sortir d’une réunion d’urgence convoquée par le Premier ministre Sama Lukonde Kyenge, Patrick Muyaya avait annoncé la mise en place d’une commission d’enquête « pluridisciplinaire » associant des « pays amis » de la RDC. Pour le moment, celle-ci tarde à se mettre en place.À LIREEn RDC, la revanche de Peter Kazadi
Plusieurs pays ont toutefois été approchés, mais tous n’ont pas encore reçu une requête écrite de la part des autorités. Selon nos informations, la Belgique a été sollicitée par la ministre de la Justice, sur demande du chef de l’État Félix Tshisekedi. Rose Mutombo Kiese a ainsi adressé un courrier à l’ambassadeur de Belgique en RDC, Johan Indekeu, qui lui a été remis en mains propres par le vice-ministre des Affaires étrangères congolais, Crispin Bandu Panzu.
Invité à participer à la célébration de la fête nationale, le 14 juillet, organisée par l’ambassade de France en RDC, le ministre de l’Intérieur, Peter Kazadi, a également informé la représentation française de son souhait de l’associer à l’enquête. Au 18 juillet, cette demande n’avait pas encore été formalisée par écrit. Idem pour les États-Unis : « Nous n’avons rien reçu d’officiel à ce jour, mais nous sommes prêts à examiner une telle demande si elle nous parvient », a ainsi répondu à Jeune Afrique la représentation américaine en RDC. En revanche, le ministre de l’Intérieur a adressé un courrier à la Monusco le 18 juillet.
Imbroglio
Les discussions se poursuivent dans les différentes représentations diplomatiques afin de déterminer leur degré d’implication dans la procédure. En coulisses, plusieurs chancelleries s’interrogent sur les conditions dans lesquelles l’enquête pourrait se dérouler, notamment sur la sécurisation de la scène de crime ou encore la localisation du véhicule dans lequel le corps – conservé à la morgue de l’hôpital du Cinquantenaire – a été retrouvé.
Selon nos sources, le véhicule de marque Lexus dans lequel le député a été retrouvé mort le matin du 13 juillet se trouve toujours dans les locaux de l’auditorat militaire. Le dossier, lui, est pour le moment instruit au niveau civil, au tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe.
Le déroulement exact des évènements des 12 et 13 juillet, au cours desquels Chérubin Okende a été tué, demeure flou. Parmi les certitudes dont disposent les proches de l’ancien ministre figure l’invitation que lui avait adressée la Cour constitutionnelle : cette dernière avait en effet convoqué le porte-parole d’Ensemble pour la République pour qu’il se présente dans ses locaux le 13 juillet. Cette « séance de travail », censée durer de 11 à 16 heures selon la lettre d’invitation, devait permettre au député de 61 ans de fournir des informations complémentaires sur sa déclaration de patrimoine d’ancien membre du gouvernement.
Dans un premier temps, le président de la Cour constitutionnelle, Dieudonné Kalumeta, a assuré que deux autres ex-ministres, Christian Mwando et Véronique Kilumba – eux aussi démissionnaires du dernier gouvernement et membres du parti de Moïse Katumbi – avaient aussi été convoqués pour les mêmes raisons. Une version contredite auprès de JA par l’ancien ministre du Plan, Christian Mwando lui-même : « Je n’ai, jusqu’à présent, reçu aucune lettre de la Cour constitutionnelle me demandant un complément sur ma déclaration de patrimoine ». Par ailleurs, la version du président de Dieudonné Kalumeta semble également contredite par une note interne de cette même juridiction.
Note confidentielle
Estampillée “confidentielle” et datée du 13 juillet, celle-ci donne un peu plus de précisions sur la requête de la Cour constitutionnelle : consultée par Jeune Afrique, la note est signée par le juge Sylvain Lumu, auteur de la convocation de Chérubin Okende. Le magistrat y explique que les ministres Christian Mwando, Chérubin Okende et Véronique Kilumba ont respectivement déposé leurs déclarations de patrimoine les 26 janvier, 20 février et 11 janvier dernier. Celles-ci ont été réceptionnées par Dieudonné Kalumeta le 17 mars 2023, avant d’être transmises à Sylvain Lumu, désigné rapporteur.À LIREChérubin Okende, l’homme qui avait préféré Katumbi à Tshisekedi
« Après le traitement desdits dossiers, il a été révélé que les déclarations de patrimoine de Monsieur Chérubin Okende Senga et de Madame Véronique Kilumba Nkulu ne sont pas accompagnées des copies de leurs démissions respectives ou de prise d’acte par le Premier ministre, susceptibles de déterminer avec précision à quel moment leurs fonctions ont réellement pris fin », explique la note. Sur les deux ministres concernés, seul Chérubin a été convoqué. « Faute d’adresse précise ou d’un numéro de téléphone pouvant permettre à mes services de courrier d’atteindre Véronique Kilumba Nkulu, seul Chérubin Okende a reçu l’invitation le 12 juillet », justifie Sylvain Lumu dans sa note.
Toujours selon la Cour, cette convocation a été réceptionnée dans l’après-midi du 12 juillet par le collaborateur et garde du corps d’Okende, Nico Kabunda, avant que ce dernier ne revienne quelques heures plus tard, à 16h02, déposer une demande de report de la convocation au 14 juillet.
Selon ses proches, Chérubin Okende se serait rendu sur place avec Nico Kabunda, et l’a attendu dans la voiture le temps que ce dernier aille solliciter le report de sa convocation. C’est à ce moment là, toujours selon son entourage, qu’Okende aurait disparu, avant d’être retrouvé mort le lendemain. Son garde du corps est toujours auditionné à l’auditorat militaire.