Pourquoi l’Union européenne renonce à sa mission d’observation en RDC

À trois semaines des élections présidentielle et législatives, Bruxelles a officiellement annulé sa mission d’observation en RDC. Une décision qui vient ajouter à la confusion qui entoure le processus électoral, entré dans sa dernière ligne droite.

À Bukavu, le 25 novembre 2023. © Robert Carrubba
À Bukavu, le 25 novembre 2023. © Robert Carrubba
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Publié le 29 novembre 2023Lecture : 5 minutes.

L’Union européenne (UE) a annoncé ce 29 novembre l’annulation de sa mission d’observation électorale en RDC. Dans son communiqué, elle évoque des « contraintes techniques échappant [à son contrôle] », sans plus de détails, affirmant qu’il ne sera « désormais plus possible » de déployer des observateurs dans la plupart des provinces. L’annonce de Bruxelles intervient après plusieurs jours d’incertitude sur l’avenir de cette mission.

« Ultime recours »

Arrivés le 17 novembre en RDC et dirigés par l’eurodéputée suédoise Malin Björk, les 42 observateurs « de long terme » de l’UE avaient suivi quelques jours de formation à Kinshasa et devaient, à compter des prochains jours, se déployer progressivement dans 17 des 26 provinces du pays pour y observer le déroulement du processus électoral. D’autres observateurs, de court terme cette fois, ainsi que des membres du Parlement européen et des observateurs des pays membres de l’UE devaient également être déployés dans les jours précédant le vote, portant l’effectif total à une centaine de personnes. Ainsi, ce devait être la principale mission d’observation internationale pour l’élection du 20 décembre.

Mais le déploiement des effectifs a rapidement connu des couacs. Une partie du matériel censé être utilisé par les observateurs, et notamment leurs téléphones satellitaires, était jusque-là bloquée par les services de sécurité congolais. « L’usage de ce type de matériel est assez classique. Les précédentes missions européennes déployées en RDC, en 2006 et 2011, en utilisaient », assure un diplomate européen.

Après avoir entrevu une sortie de crise en fin de semaine dernière, le blocage de ce matériel s’est confirmé ce 27 novembre, poussant le bureau de Josep Borrell, le chef de la diplomatie de l’UE, à opter pour l’annulation de la mission.A lire : 

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Cette solution était perçue par certaines chancelleries comme un « ultime recours ». Elle a suscité l’inquiétude et la réticence d’une partie de la communauté diplomatique à Kinshasa. En coulisses, des tractations ont eu lieu ces dernières heures, avec l’implication de plusieurs pays – dont la France – pour tenter de faire en sorte que Bruxelles temporise. L’officialisation de l’annulation de la mission a pris de court certains pays qui souhaitaient laisser plus de temps pour trouver une issue à cette crise.

« L’UE ne pouvait pas attendre plus longtemps. La crédibilité de son travail était en jeu, dès lors que les conditions n’étaient pas réunies pour qu’elle fasse son travail correctement », défend une source diplomatique européenne. Déployée à la demande des autorités congolaises, cette mission avait effectué une visite préparatoire au mois de juin.

« Risque d’infiltration »

Contacté par Jeune Afriquele vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, Peter Kazadi, affirme n’avoir été informé du blocage qu’en début de semaine. « J’ai été officiellement saisi lundi 27 novembre au sujet du matériel en question. Un document m’a été remis avec le détail et la cartographie du déploiement de ces appareils », assure-t-il.

Selon lui, une partie de ce matériel présentait un « risque d’infiltration » ou pouvait permettre « le piratage d’un réseau existant », ce qui « justifiait que les services de sécurité poursuivent leurs recherches ». « Nous avons dit aux observateurs qu’ils pouvaient poursuivre leur mission en achetant du matériel ici à Kinshasa », explique encore Peter Kazadi.A lire : 

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« La loi électorale précise que les observateurs doivent respecter les lois du pays dans lequel ils se trouvent et les dispositions telles que déterminées par la Ceni [la Commission électorale nationale indépendante] », ajoute le ministre qui recevait ce mardi 28 novembre le chef adjoint de la mission d’observation européenne, Stéphane Mondon. La veille, sur les ondes de Radio Okapi, ce dernier avait reprécisé les objectifs de la mission, affirmant que les observateurs feraient « une analyse globale de ce cycle électoral » et « une déclaration préliminaire le 22 décembre dans laquelle [ils communiqueraient] une partie de [leurs] résultats ».

Tension Kinshasa-UE

Si Bruxelles dit étudier « d’autres options avec les autorités congolaises, y compris la possibilité de maintenir une mission d’experts électoraux afin d’observer le processus électoral depuis la capitale », cette annonce vient de nouveau tendre les relations déjà compliquées entre Kinshasa et l’UE. La situation du nouvel ambassadeur de l’Union européen en RDC l’illustre.

Le 20 avril dernier, Josep Borrell avait annoncé la nomination du diplomate espagnol Nicolás Berlanga-Martinez pour succéder au français Jean-Marc Châtaignier, aujourd’hui en poste au Cameroun. Arrivé en fin de mandat en juillet dernier, ce dernier avait fini par entretenir des relations délicates avec une partie des autorités congolaises. Kinshasa avait aussi peu apprécié le financement de 20 millions d’euros accordé au Rwanda en novembre 2022 à travers la Facilité européenne de paix (FEP) – il s’agissait de soutenir son déploiement au Mozambique. Plus récemment, c’est la contribution au financement d’une autre mission d’observation électorale, issue cette fois de la société civile, et dénommée Regard citoyen, qui a fait grincer des dents l’entourage du président Félix Tshisekedi.A lire : 

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Après avoir donné son agrément à Nicolás Berlanga-Martinez en juin, le ministère congolais des Affaires étrangères avait rétropédalé quelques semaines plus tard, laissant la mission européenne sans ambassadeur accrédité pendant plusieurs mois. Et s’il a finalement reçu, à nouveau, son agrément il y a quelques jours, le diplomate ne devrait atterrir à Kinshasa qu’en cette fin de novembre. Deux sources affirment qu’il pourrait même arriver en RDC ce mercredi 29 novembre, dans la foulée de la polémique qui entoure le départ des observateurs.

Propos « incendiaires »

L’annonce de Bruxelles vient aussi ajouter au contexte tendu, avec toujours la menace d’un report du scrutin. La dernière déclaration accréditant cette hypothèse est venue du cardinal Fridolin Ambongo, que les proches du chef de l’État perçoivent de plus en plus comme ouvertement hostile. « Nous n’avons pas de preuves, de la part de la Ceni, que les élections auront lieu le 20 décembre. Même si elles se tenaient, nous n’avons pas de certitude quant au déroulement et au respect des conditions de transparence », a-t-il déclaré le 26 novembre.A lire : 

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Des propos « inopportuns, incendiaires et non-constructifs », a balayé la Ceni. Dans un communiqué, elle a appelé la mission d’observation électorale de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) et de l’Église du Christ au Congo (ECC) à se « désolidariser » du cardinal Ambongo.

La Ceni continue de tenir en public un discours rassurant et affirme dans son dernier communiqué que le calendrier électoral sera « scrupuleusement respecté ». Mais au sein de certains chancelleries, on doute de plus de l’acheminement, dans les délais, du matériel nécessaire à l’organisation des opérations de vote.

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