Mgr Fulgence Muteba (Cenco) : « Le référendum n’est pas bienvenu parce que le pays est en guerre »
La Conférence épiscopale nationale s’est officiellement opposée au projet de changement de la Constitution. Son président, Mgr Fulgence Muteba, défend auprès de Jeune Afrique cette prise de position très attendue.

- Par Romain Gras (à Kinshasa)
« Il n’y a ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité d’un changement de la Constitution. » Telle est la position qu’ont adoptée, ce 20 juin après trois jours de débats, les représentants de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco). Pour la puissante organisation de l’Église catholique, la volonté affichée par le président Félix Tshisekedi et ses alliés de refondre la Loi fondamentale fait courir un pays un risque accru de déstabilisation, voire de « balkanisation », alors que des pans entiers de plusieurs provinces de l’Est sont aux mains des rebelles de l’AFC/M23 et de leurs alliés rwandais.
Redoutant le déclenchement « d’une autre guerre civile » en cas de « passage en force » sur ce dossier, les prélats ont appelé le chef de l’État à « honorer » son engagement à défendre la Constitution. Le président de la Cenco, l’archevêque de Lubumbashi, Mgr Fulgence Muteba, revient en détail sur ces inquiétudes.
Question :Pourquoi avoir choisi ce moment, alors que le débat sur le changement de la Constitution est engagé depuis des mois, pour donner la position de la Cenco ?
Les évêques, chacun dans leur diocèse, ont constaté que cette question divise beaucoup notre population et comporte beaucoup de risques. Si le pouvoir continue dans cette voie, nous craignons que cela ne mène à la balkanisation du pays.
La cohésion sociale est en danger et tout le monde commence à avoir peur que l’on perde ce pays tant convoité. C’est face à cette urgence, et compte tenu du fait qu’une loi référendaire a récemment été adoptée au Parlement, que nous avons décidé de convoquer cette assemblée extraordinaire.A lire :
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Question :Avant de prendre position, vous avez entendu des représentants des deux camps politiques. Pourquoi ceux de la majorité ne vous ont-ils pas convaincu ?
Il y a bien sûr des articles de cette Constitution qui prévoient sa modification. Mais il y a surtout un contexte qui ne nous paraît pas favorable à une telle démarche. Sur cette question, les arguments des partisans du changement ne nous ont pas convaincus du tout.
Question :Pourquoi ne pas accepter de trancher ce débat par référendum, comme le propose le pouvoir ?
Cela peut être une possibilité, mais elle n’est pas la bienvenue pour le moment parce que le pays est en guerre. Nous ne voyons pas comment un tel référendum pourrait se tenir alors qu’une partie de notre territoire n’est pas sous le contrôle du gouvernement.A lire :
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Et puis nous ne sommes même pas sûrs que cette consultation, si elle venait à se tenir, serait transparente. Donc, cela va inévitablement créer d’autres problèmes. Il faut être sage et ne pas prendre de tels risques.
Question :Est-ce qu’un glissement électoral vous paraît inévitable ?
Si, par réalisme, ce glissement peut être envisageable, il faut que cela soit le fruit d’un consensus. C’est pour cela que nous continuons d’affirmer avec force que le dialogue prévu dans le Pacte pour la paix et le vivre-ensemble en RDC et dans la région Grands Lacs, que nous proposons de concert avec l’Église du Christ au Congo [qui représente les protestants], reste la démarche la plus pertinente.A lire :
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Question :Le gouvernement vous accuse régulièrement de vous ranger du côté de l’opposition et des rebelles. La Cenco peut-elle encore être un acteur neutre ?
Le pouvoir nous prête des intentions que nous n’avons pas. Il y a dix ans, nous étions déjà ici, au centre interdiocésain de Kinshasa, avec ceux qui gouvernent aujourd’hui et qui étaient à l’époque dans l’opposition, pour négocier l’accord de la Saint-Sylvestre [qui organisait la transition politique jusqu’à la tenue des élections].
Nous n’avons pas changé, nous continuons à être neutres. Nous savons qu’il y a des divergences entre la Cenco et le pouvoir, mais ce sont des problèmes que l’on peut résoudre avec de la bonne volonté. C’est pour cela que nous estimons que notre pacte, qui prévoit un dialogue inclusif, est aujourd’hui incontournable.A lire :
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Question :Inclusif, c’est-à-dire y compris avec les acteurs politico-militaires comme l’AFC/M23 ?
Tout à fait. C’est notre pays, il n’appartient ni à une frange qui est au pouvoir, ni à une frange qui a pris les armes. Notre rôle, c’est de mettre tout le monde autour de la table. Un dialogue inclusif résoudrait plus de problèmes que n’en pose une option comme le changement de Constitution, qui divise même ceux qui sont au pouvoir.
Question :Pourquoi considérez-vous qu’un changement de Constitution risquerait de « balkaniser » le pays ?
Ce n’est pas parce que l’on adopte une nouvelle Constitution à Kinshasa que ceux qui administrent les territoires occupés vont l’accepter. D’abord, parce qu’ils n’auront pas participé au référendum. Ensuite, parce qu’ils ont des revendications qui méritent d’être analysées dans un contexte de recherche de paix.
Question :Lesquelles ?
Les problèmes de gouvernance, par exemple, de la gestion des ressources naturelles, ou encore la situation de certaines communautés qui pensent qu’elles sont exclues ou marginalisées. Ce n’est pas en élaborant une nouvelle Constitution que tous ces problèmes vont se résoudre.
Question :Le statu quo, tel qu’il existe aujourd’hui avec des médiations dans l’impasse, ne présente-t-il pas le même risque ?
Justement, si ce risque existe déjà, pourquoi en rajouter ? Il est possible de tirer des processus diplomatiques des moyens de nous aider à trouver des solutions durables. Notre pacte a l’avantage de privilégier une approche holistique, pour aborder les causes profondes de nos problèmes.
Question :Le pouvoir vous a souvent reproché de ne pas dénoncer le soutien du Rwanda aux rebelles de l’AFC/M23. Est-ce que cela n’affaiblit pas l’argumentaire de la Cenco ?
C’est complètement faux. Si vous lisez nos messages passés, vous verrez que le Rwanda a déjà été mentionné explicitement. L’Ouganda aussi. Nous n’avons pas l’habitude de revenir sur des choses que nous avons déjà dites. Quand nous parlons des « agresseurs », tout le monde comprend.
Nous parlons la langue de Jésus-Christ. Dans l’Apocalypse de Saint-Jean, quand on parle de « la Bête », chacun sait qui elle représente. Nous sommes dans cette tradition-là. Ces accusations sont des prétextes pour éviter d’aborder froidement les questions qui sont les nôtres.
Question :Allez-vous soutenir la marche de l’opposition prévue le 8 juillet ?
Des catholiques appartiennent à des partis politiques, qu’il s’agisse de la majorité ou de l’opposition. Nous n’allons pas leur interdire d’aller exprimer leur sentiment politique. Nous avons dit à nos fidèles de prendre part à des manifestations pacifiques qui sont de nature à mettre fin à ce projet de changement de la Constitution. Nous nous arrêtons là.A lire :
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En 2016-2017, l’Église avait joué un rôle dans la mobilisation de la rue contre un troisième mandat de Joseph Kabila. Pourriez-vous faire de même cette fois-ci ?
Cela va dépendre de l’allure à laquelle les choses vont aller, je ne peux rien garantir pour le moment. Nous nous adapterons, toujours avec notre doctrine qui prône la non-violence.
Pourquoi avoir épinglé dans votre communiqué la « Force du progrès« , affiliée au parti au pouvoir ?
Je crois que ce genre de groupes, qui utilise la violence et qui existe dans d’autres villes et sous d’autres formes, constituent une entrave à la paix sociale. Ça n’a rien de démocratique. Ceux qui contribuent à la destruction de notre peuple et à troubler l’ordre public, nous ne pouvons pas les accepter. Nous sommes des veilleurs et des éveilleurs de conscience : quand nous voyons un danger venir, avec la profusion de milices, nous alertons.
Il faut que ceux qui sont au pouvoir prennent leur responsabilité sinon quand il sera question de dégager des responsabilités, je crois qu’il risque d’y avoir beaucoup de gens qui se verront traduits devant des tribunaux. Ce que nous n’avons pas mentionné dans notre message, c’est qu’il y a beaucoup de similitudes avec la situation des Interahamwe au Rwanda et nous ne voulons pas que ce qui s’y est produit se répète. Je crois qu’il faut que nous puissions prévenir et décourager ceux qui manipulent la violence, car ça ne sert pas la cohésion sociale.
Dès lors, quel regard portez-vous sur le rôle de Joseph Kabila, accusé de s’associer à l’AFC/M23 ?
Nous demandons à tout le monde de faire preuve de retenue, par amour pour ce pays. Nous avons déjà perdu beaucoup de vies et de ressources pour les consacrer à la guerre et à l’entretien de groupes qui sèment la terreur.A lire :
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Les Églises de réveil ont apporté leur soutien à ce processus de changement de la Constitution. L’ECC semble adopter une position plus nuancée que la vôtre. La Cenco ne risque-t-elle pas d’être marginalisée ?
Je ne crois pas. Je crois qu’il n’y a pas de grandes différences entre ce que l’ECC a dit et notre position, et je peux vous assurer que nous sommes toujours ensemble. Ce qui a été commencé, avec notre pacte pour le pays et la sous-région, nous avons l’intention de le poursuivre.
Dix ans après avoir obtenu la signature de l’accord de la Saint-Sylvestre, estimez-vous que l’histoire se répète ?
Il faut que nous puissions réfléchir à notre manière de gérer nos problèmes dans ce pays. Il n’est pas normal de revenir dix ans plus tard sur le même débat. Ça doit nous interpeller. Pendant que le monde avance, nous, nous faisons du surplace voire, nous reculons. En tant que Congolais, je ne me sens pas très fier que l’on en revienne à ce même débat. C’est une illusion de penser qu’on trouvera une solution tant qu’il y aura autant d’exilés, de groupes armés et qu’une partie du pays sera occupée. Il faut qu’on puisse revenir à la raison pour mettre fin à tout ce qui fait du Congo un pays qui est aujourd’hui la risée du monde entier. Et il y a des ressources dans ce pays qui sont capables de permettre l’édification d’une paix durable.