I. Le 2 juin 1960 : un tournant méconnu de la décolonisation congolaise
La vérité possède une force singulière. À l’image des lois fondamentales qui régissent l’univers, elle ne peut demeurer indéfiniment dissimulée. Quel que soit le soin apporté à la masquer, elle finit toujours par ressurgir et par éclairer des épisodes longtemps restés obscurs.
Si la date du 23 juin 1960, marquée par la présentation du premier gouvernement congolais, mérite assurément d’être gravée dans la mémoire collective des Congolais, il importe néanmoins de remonter au 2 juin 1960 afin de saisir les racines profondes du drame politique qui allait rapidement secouer le Congo indépendant.
Lors de la Conférence politique de la Table ronde de Bruxelles (20 janvier – 20 février 1960), la question de la désignation du futur Chef de l’État n’avait pas été définitivement réglée. Une partie importante des délégués congolais envisageait alors le maintien provisoire du roi Baudouin comme chef de l’État du Congo indépendant, à l’image des dominions britanniques, jusqu’à l’adoption d’une constitution définitive et à l’élection d’un chef de l’État congolais.
Selon le professeur Perrin, les élections générales de mai 1960 bouleversèrent toutefois cette perspective. Les autorités belges constatèrent avec inquiétude que les nationalistes regroupés autour de Patrice Lumumba disposaient désormais d’une majorité parlementaire susceptible de faire échec à tout projet visant à maintenir le souverain belge, ou éventuellement le prince Albert, à la tête du nouvel État congolais.
II. Le voyage controversé de Joseph Kasa-Vubu à Bruxelles
C’est dans ce contexte particulièrement sensible qu’intervient le déplacement de Joseph Kasa-Vubu à Bruxelles, immédiatement après la proclamation des résultats électoraux.
Selon Gilis, Kasa-Vubu fut reçu par le roi Baudouin en qualité de « doyen du collège » chargé de transmettre officiellement l’invitation aux cérémonies de l’indépendance du 30 juin 1960. Toutefois, cette explication a suscité certaines réserves.
Thomas Kanza rapporte en effet que le collège auquel il est fait référence ne serait pas parvenu à un consensus concernant une telle initiative. Si cette affirmation est exacte, une question demeure : au nom de quelle autorité politique Joseph Kasa-Vubu entreprit-il ce voyage ?
Le contexte confère à cette visite une signification particulière. Au moment où elle se déroule, le MNC-Lumumba vient d’émerger comme la première force politique du pays et les autorités belges cherchent encore une formule susceptible d’éviter la désignation de Patrice Lumumba comme formateur du gouvernement. Dans ces conditions, une rencontre entre le principal dirigeant de l’ABAKO et le souverain belge ne pouvait qu’alimenter les interrogations.
En l’absence de documents permettant d’établir avec certitude le contenu des entretiens, il serait excessif d’y voir la preuve d’une conspiration anti-lumumbiste. Néanmoins, cette démarche apparaît politiquement ambiguë et témoigne de l’existence de négociations parallèles au moment même où le verdict des urnes semblait consacrer la victoire des nationalistes.
III. Les dernières tentatives belges pour empêcher l’accession de Lumumba au pouvoir
À son retour à Léopoldville, il apparaît rapidement que Joseph Kasa-Vubu bénéficie de l’appui d’une partie importante des responsables coloniaux belges qui espèrent encore fédérer autour de sa personne l’ensemble des forces opposées à Patrice Lumumba.
Cependant, la pression populaire favorable au leader du MNC ainsi que l’attention portée au dossier congolais par les diplomaties américaine et britannique contraignent progressivement Bruxelles à composer avec la réalité des rapports de force parlementaires.
Le 13 juin 1960, Walter Ganshof van der Meersch est amené à solliciter Patrice Lumumba, mais en le désignant prudemment comme « informateur » et non comme « formateur ». Cette distinction protocolaire, loin d’être anodine, semble traduire la volonté de gagner du temps afin de permettre d’ultimes tentatives de constitution d’une majorité alternative.
Le 17 juin, Ganshof retire toutefois cette mission à Lumumba et la confie à Joseph Kasa-Vubu, dans l’espoir que ce dernier puisse former un gouvernement susceptible d’écarter définitivement le leader nationaliste du pouvoir avant le 30 juin.
IV. Le verdict parlementaire et le compromis Lumumba-Kasa-Vubu
Les événements du 21 juin 1960 mettent cependant un terme aux dernières illusions. Lors de la mise en place des bureaux des deux chambres, les partisans de Lumumba remportent une victoire écrasante.
À la Chambre des députés, ils obtiennent l’ensemble des postes à pourvoir, permettant l’élection de Joseph Kasongo à la présidence. Au Sénat, ils conquièrent sept des huit fonctions disponibles, seule la présidence revenant à Joseph Ileo, dans des circonstances que certains documents américains déclassifiés attribueront ultérieurement à des pratiques de corruption.
Confronté à cette réalité arithmétique, Ganshof van der Meersch doit reconnaître que Joseph Kasa-Vubu ne dispose pas d’une majorité parlementaire susceptible de soutenir un gouvernement. Il retire dès lors sa mission de formateur à Kasa-Vubu et la confie finalement à Patrice Lumumba.
Craignant néanmoins une réaction sécessionniste dans le Bas-Congo, les autorités belges encouragent Lumumba à rechercher un compromis avec le chef de l’ABAKO. Kasa-Vubu accepte alors d’apporter son concours, mais pose plusieurs conditions : son élection à la présidence de la République, l’attribution de ministères régaliens à l’ABAKO, ainsi que des nominations dans la haute administration et la diplomatie.
Malgré les réticences d’une partie de ses proches, notamment Daniel Kanza, Patrice Lumumba décide de soutenir la candidature de Kasa-Vubu. Il justifie ce choix en déclarant :
« Si J. F. Kasa-Vubu n’est pas élu, les Bakongo vont se révolter ; nous savons tous quels troubles pourraient éclater avant et après le 30 juin. Ils pourraient même faire sécession avec le Congo-Brazzaville, et ce serait le commencement de la fin de notre indépendance durement acquise. »
Par cette décision, Lumumba privilégia la préservation de l’unité nationale au détriment des intérêts immédiats de son propre camp politique.
Conclusion
Les événements du mois de juin 1960 révèlent que la formation du premier gouvernement congolais ne fut nullement un processus linéaire découlant mécaniquement du verdict des urnes. Malgré la nette avance acquise par les forces nationalistes lors des élections de mai 1960, plusieurs initiatives furent entreprises afin d’explorer des solutions politiques alternatives susceptibles de limiter l’accession de Patrice Lumumba au pouvoir.
Toutefois, les rapports de force parlementaires issus du scrutin se révélèrent progressivement incontournables. La victoire quasi complète des lumumbistes lors de l’élection des bureaux des deux chambres démontra l’impossibilité pour les formations dites modérées de constituer une majorité viable. Les autorités belges durent finalement se résoudre à reconnaître Patrice Lumumba comme le seul dirigeant capable d’obtenir la confiance du Parlement.
Paradoxalement, celui qui venait de remporter la principale bataille démocratique de la décolonisation choisit alors de privilégier l’unité nationale plutôt que l’hégémonie partisane. En soutenant l’élection de Joseph Kasa-Vubu à la présidence de la République, malgré les réticences de plusieurs de ses proches collaborateurs, Lumumba espérait désamorcer les risques de fragmentation du pays et consolider les fondements du nouvel État indépendant.
L’accord conclu en juin 1960 permit ainsi la mise en place des institutions du Congo souverain. Il n’effaça cependant ni les divergences de conception de l’État entre les principaux dirigeants congolais, ni les réticences persistantes de certains acteurs extérieurs à accepter pleinement les conséquences du verdict électoral. Les tensions qui apparaîtront dès les premières semaines de l’indépendance trouveront en partie leur origine dans ces compromis inachevés et dans ces méfiances réciproques héritées des derniers jours de la décolonisation.
Pierre Sula
Coordonnateur du CET