AUX COMPATRIOTES CONGOLAIS

Il est fort regrettable que, chaque fois que nous voulons avancer dans un débat, certains reviennent avec une logique passionnelle qui ne fait que traduire une tendance au déni d’arguments et la recherche de querelles byzantines.

Certains compatriotes ont soutenu la thèse selon laquelle il y aurait eu une bonne gouvernance politique et économique lors de la Première République sous Joseph Kasa-Vubu. Nous estimons pour notre part que cette thèse est irrationnelle et insoutenable.

Mon argumentaire est basé sur ma formation (gestion, sciences politiques [régimes en transition vers la démocratie] à l’Université de l’Iowa), mes recherches et ma vie d’activiste dans la longue histoire de notre pays. Certains des passages cités dans mon argumentaire sont des extraits d’un livre que je compte publier. Je vous serais donc reconnaissant de bien vouloir faire référence à mon site si vous les utilisez.

Je respecte le travail intellectuel des autres, mais j’estime qu’il est inutile de se disperser en citant ici des publications non relatives au thème actuel. Par ailleurs, les insultes ne nous intéressent pas. Nous ne répondons qu’aux messages permettant d’enrichir l’échange. Ainsi, je crois avoir quelque chose à partager, mais espère aussi tirer profit des échanges avec les autres compatriotes.

Il ne s’agit pas ici d’une dispute pour choisir entre Joseph Kasa-Vubu et Patrice Lumumba (les élections les avaient déjà départagés en leur temps), mais d’un échange qui se veut d’abord scientifique sur l’état de la transition démocratique et de la situation socio-économique lors de la Première République en RDC.

Ce message comprendra trois parties : (1) pourquoi il ne faut pas éluder la question des responsabilités de Joseph Kasavubu dans la crise congolaise de 1960 ; (2) l’opposition de Patrice Lumumba aux augmentations inconsidérées de salaires des politiciens ; (3) l’origine interne de la faillite socio-économique de notre pays.

Mon argumentaire se limitera à la période 1960-1965, tout en montrant ses implications dans la faillite de la RDC que nous vivons. Pour ne pas personnaliser le débat, je ne citerai pas les noms des contradicteurs.

N’oublions pas l’histoire. Nous devons savoir que cette dernière n’est pas synonyme d’entretien des mythes. « Est Histoire ce qui résiste à la confrontation avec les documents et à la contre-expertise », avait dit Michel Guérin. Pour dire vrai sur le plan de l’Histoire, il ne suffit pas d’affirmer, et ce qu’on affirme doit être confronté aux sources. Il est donc de la responsabilité de tout cadre congolais, a fortiori professeur, de s’instruire et se documenter avant d’asséner des affirmations liées aux événements historiques.

Je profite de ce message pour remercier le cadet Djamba de m’avoir défendu contre une provocation injustifiée.

Ci-dessous, le détail de mon argumentaire :

PRIMO : POURQUOI IL NE FAUT PAS ELUDER LA QUESTION DES RESPONSABILITES  DE JOSEPH KASAVUBU DANS LA CRISE CONSTITUTIONNELLE EN 1960 ET L’ASSASSINAT DE LUMUMBA.

Nous devons parfois faire preuve de modestie. Affirmer que l’on a « beaucoup lu sur notre pays et particulièrement sur les années d’avant et d’après 1960 » peut se révéler très audacieux.

Car comme on a beaucoup lu sur notre pays pourquoi ne pas se souvenir du rapport de la commission organisée par l’ONU pour l’assassinat de Lumumba ? On y comprend le rôle de Joseph Kasa-Vubu et Moïse Tshombe et leurs entourages. Même la presse internationale en avait parlé abondamment.

Si l’on ne s’en souvient pas, on peut le relire sur le site de congokin en suivant le lien ci-après.

(Rapport de la commission de l’ONU sur l’assassinat de Lumumba)

Comme on a beaucoup lu, pourquoi ne pas se souvenir du rapport  de la commission  des assassinats de  la CNS (Conférence Nationale Souveraine) en 1992 ?

Dans la commission d’assassinat de la CNS beaucoup d’anciens collaborateurs  de Joseph Kasa-Vubu   furent entendus dont certains anciens membres du groupe de Binza  notamment Bomboko, Nendaka, Ndele.  Nendaka présenta même la copie de l’ordre de mission  signé par Joseph Kasavubu pour transférer  Patrice Lumumba au lieu de son assassinat. Des anciens collaborateurs de Tshombe furent aussi entendus dont Kibwe; et ce  même si Munongo s’éteindra  subitement à la veille de son audition après avoir été reçu en audience par le President Mobutu..

 Kasavubu est donc également cité dans le rapport de cette commission au titre de la responsabilité institutionnelle et personnelle. Ci-dessous un extrait du rapport de cette commission.

« Le Chef de l’État, Joseph Kasavubu, régnant sans gouverner, monsieur Joseph Kasavubu a la responsabilité morale pour avoir cautionné la crise institutionnelle, en signant en date du 05  septembre 1960, l’acte portant révocation du Premier ministre Lumumba et un autre nommant le Président du Senat Joseph Iléo du MNC/K, Premier ministre.

Il aura violé la loi Fondamentale sur laquelle reposait sa propre légitimité en tant qu’institution de la République.

Il a attenté à la sécurité de l’État pour avoir contresigné un décret-loi constitutionnel instituant  le collège des commissaires généraux en lieu et  place du gouvernement central et du parlement. » ( Rapport de la CNS p.53, p.67)

Par ailleurs, comme on a « beaucoup lu  sur notre pays » on peut se souvenir des archives déclassifiées  belges qui  décrivent aussi  comment Joseph Kasavubu avait été utilisé  pour neutraliser  les institutions  congolaises (l’exécutif et le législatif).  Ci-dessous un extrait :

«  Il ressort de ce qui précède qu’il faut admettre diverses responsabilités aussi bien nationales qu’étrangères dans la destitution du Premier ministre Lumumba le 5 septembre 1960.

À partir du 5 septembre 1960 s’ouvrit une période de troubles institutionnels. Lumumba ne voulut pas céder et le nouveau Premier ministre, Joseph Ileo, ne parvint pas à consolider son pouvoir. Le colonel Mobutu neutralisa les deux parties et mit en place son collège de commissaires généraux. Cette action surprend le gouvernement belge. Mobutu n’était pas encore, à l’époque, un personnage incarnant une force politique et ne pouvait donc pas encore compter sur le soutien unanime de l’armée. Un modus vivendi fut finalement trouvé à Léopoldville entre ces pouvoirs rivaux : Kasavubu, Bomboko et Mobutu s’unirent dans leur lutte contre Lumumba. Le gouvernement belge a d’emblée soutenu Kasavubu et Ileo vigoureusement et sans équivoque, même si les relations diplomatiques avec le Congo étaient toujours rompues. Il mit ses canaux diplomatiques à la disposition de Kasavubu, prodigua des conseils d’ordre politique et juridique, insista pour la nomination de ses ministres, poussa Iléo à agir et finança même l’impression en Belgique du moniteur congolais contenant les arrêtés de destitution de Lumumba.

Durant cette période, le gouvernement belge se montra tout particulièrement soucieux des agissements de Lumumba. Après avoir accordé son soutien à son éviction comme Premier ministre, il voulut éviter son retour au pouvoir, éventualité qui était bien réelle. La première mesure en ce sens, et la plus importante, sur laquelle le gouvernement belge insista fortement, fut l’arrestation de Lumumba (” mettre hors d’état de nuire “, selon les propres termes du ministre Wigny). » (Extrait du rapport sénatorial belge )

Mais le rapport de l’ONU, le rapport de la commission de la CNS , les archives déclassifiées des pays occidentaux  ne sont-ils pas suffisants pour  déciller les yeux  de certains cadres congolais et leur permettre de voir la vraie version de l’Histoire de la nation congolaise ?

Se déciller les yeux pour se débarrasser des mythes et voir la réalité historique n’est pas synonyme de l’ignorance. Bien au contraire.

SECUNDO : CONCERNANT L’OPPOSITION DE LUMUMBA AUX AUGMENTATIONS INCONSIDEREES DE CHARGES DE L’ETAT  AU PROFIT DE LA BOURGEOISIE COMPRADORE

Vouloir caricaturer Patrice Lumumba pour le peu qu’il a accompli en très peu de temps passes comme Premier Ministre de notre pays  n’honore pas un cadre congolais.

Dans le texte fondateur de la naissance de la nation congolaise [discours du 30 Juin 1960] on retrouve le passage suivant  qui n’a pas été lu:

« Je vous demande  a tous de ne pas réclamer du jour au lendemain des augmentations de salaire inconsidérées avant que je n’ai eu le temps de mettre sur pied le plan d’ensemble par lequel je vais assurer la prospérité de la nation. » ( Extrait du texte inédit du discours de Lumumba)

Par ailleurs, en lisant Willame(1990)  dont  la référence avait  été  donnée,  on aurait trouvé  le passage suivant :

« Pendant cette période d’installation, les ex-évolués « congolais » commencent déjà à vouloir s’accaparer le signe de leur pouvoir : l’argent. En dépit des protestations de Lumumba, les barèmes des rémunération et indemnités de fonction des ministres, parlementaires et cadres supérieurs, prennent leur envol, tandis que l’écart se crée entre eux et les gagne-petit… » (EWillame19891, p.211-212).

Nous n’avons donc pas induit ceux qui nous lisent en erreur en disant  que Patrice Lumumba s’est opposé aux augmentations  des salaires des hommes politiques alors que Joseph Kasavubu s’était tu comme une carpe.

Les annales parlementaires de la RDC soutiennent la même information. S’il en était autrement pourquoi les historien-économistes contemporains (dont certains belges)  auraient -ils crédité  Patrice Lumumba  de cela alors qu’il était l’homme le plus honni  par la Belgique?

Comment faire comprendre que   certaines situations simples, notamment le fait que le gouvernement Lumumba était un gouvernement d’union nationale, dont le ministre des Finances s’accordait plus avec le Président que le Premier ministre pouvait permettre cette situation ?

Même pour la question de la création de la monnaie ( conseil monétaire ) intervenue quelques semaines plus tard, le ministre de finance avait bonnement ignoré la décision du conseil des ministres pour sacrifier les intérêts du pays au profit de la Belgique !

Patrice Lumumba devrait-il commencer la première semaine de son mandat en se battant contre l’Abako et même contre ses propres députés ? Iléo n’attendait qu’une telle opportunité pour lui retourner la table.

Par ailleurs, vouloir expliquer les déboires économiques  de la Première République par la soi-disant mutinerie de la Force Publique et l’insurrection lumumbiste  dans le dessein  de coller la responsabilité de ces  déboires socio-économiques à Patrice Lumumba  n ‘est pas honnete.

Dans son libre publié en 1985, Louis-Francois Vanderswtraeten [ un ancien General Belge ayant été Colonel de la FP en 1960]  met en doute le bon usage du terme « mutinerie »  pour les agitations militaires au Congo car  ladite mutinerie était très limitée dans l’espace (2 garnisons sur 50) et dans le temps (du 5 au 6 juillet 1960) ensuite dans  presque tous les cas les soldats congolais défendaient leur patrie. Quand les soldats congolais furent bombardés et attaqués à Matadi, à Goma, à Elizabethville, à Kongolo, à Luluabourg, même à Kindu, Kasongo, etc., le furent-ils parce qu’ils s’étaient rebellés contre leur gouvernement ?

Durant ces évènements [ dans la nuit du 7 au 8 juillet], deux officiers belges armés avaient réussi à s’infiltrer dans la résidence du Premier Ministre Lumumba mais seront neutralisée par la garde rapprochée.

N’ayant pas réussi à décapiter le gouvernement congolais ou à obtenir de Lumumba l’autorisation d’intervention des troupes belges ; et ce  prétendument pour faire cesser l’agitation, le lendemain matin l’ambassadeur belge incite tous les européens à  quitter le Congo. Pour les hésitants des messages téléphoniques leur disent de quitter immédiatement   car  les congolais vont  tuer tous les européens. Cette action de guerre psychologique  sans précédente lors de  la décolonisation  fut bien documentée par Larry Devlin, le chef de la station de CIA a Léopoldville.

Bien qu’ayant été le premier événement parmi une série d’autres dans la déstabilisation du nouvel État congolais dès son accession (théorique) à la souveraineté internationale, la soi-disant mutinerie n’en constitue pas un facteur déterminant.

On ne devrait pas nous ramener au mythe selon lequel : c’était la faute  de Lumumba si le pays  ne progressait pas car  c’est lui qui avait chasse les belges en 1960.

Vouloir coûte que coûte  faire endosser a Patrice Lumumba  les prétendues causes  de la mauvaise performance économique n’est pas suffisant pour prouver   que la  gouvernance économique  était bonne durant la Présidence de Joseph Kasavubu.

TERTIO : QUID DE LA FAILLITE SOCIO-ÉCONOMIQUE DURANT LA PREMIÈRE RÉPUBLIQUE ?

La thèse selon laquelle la gouvernance économique était bonne sous Joseph Kasa-Vubu est une vision de l’esprit. C’est une thèse totalement fallacieuse, en contradiction totale avec les conclusions des historien-économistes.

Il est regrettable que certains cadres congolais s’y accrochent avec autant de passion, alors même que les experts qui ont étudié l’économie congolaise de l’époque ont formulé des analyses en totale contradiction avec ce mythe.

Faisant nôtres les explications des historiens-économistes, notamment Peemans (1997), nous soutenons ceci : en plus du sabotage financier par la Belgique, c’est le financement monétaire des déficits budgétaires chroniques par la petite bourgeoisie bureaucratique (compradore) installée au pouvoir qui a été à la base des désordres monétaires que notre pays a connus – et connaît encore – et qui bloque le développement.

Comme le tableau ci-dessus le montre, de 1960 en 1964, la masse monétaire a presque quadruplé, alors que l’index des prix a quasiment quintuplé. Le franc congolais subira deux dévaluations en trois ans : une dévaluation de 24% intervenue le 6 novembre 1961, et une seconde de 63% le 9 novembre 1963. Ces dépréciations monétaires dues à l’entretien des déficits budgétaires ont eu des conséquences persistantes.

« D’un régime de convertibilité monétaire à taux de change unique en 1960, le pays est passé en 1965 à un système sévère de contrôle des changes fonctionnant avec un double taux. À côté des structures économiques réglementées ont proliféré, dès 1960, des marchés parallèles, puissants facteurs de désintégration économique, inconnus du régime colonial. La cause motrice unique de ce désordre monétaire est à rechercher dans le déficit permanent et important des finances publiques. » (cf. Hugues Leclercq, Les désordres des finances publiques, p. 51)

En guise de conclusion, Hugues Leclercq nous dit encore ceci :

« Au cours des cinq premières années d’indépendance, sauf pendant un très court laps de temps, le gouvernement central a été incapable de formuler une politique budgétaire et de la faire exécuter […]. Par ailleurs, les forces politiques dont disposait le pouvoir central ont toujours été disparates et fort peu cohérentes. Aussi, devant la faiblesse politique du pouvoir, les différents groupes de pression participant à la fonction publique s’engagèrent dans une lutte incessante en vue d’améliorer continuellement leur situation matérielle aux dépens de l’État. »

Est-ce là une méthode de bonne gouvernance économique pour un État ?

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