Congo La chronique du pouvoir,la découverte d’un peuple

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Colette Braeckman

Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 18/09/2021 à 00:00 Temps de lecture: 5 min

Après le Brésil, qu’est-ce qui vous a mené au Congo ?

Vers la fin des années 80, un sujet me passionnait : le pouvoir. Sachant que le 4 décembre 1991, le mandat du président Mobutu se terminait, je souhaitais assister à la fin d’un système dictatorial. Je suis arrivé à Kinshasa en 1991, alors que la Conférence nationale souveraine réunissant des représentants de toute la population avait pour ambition de faire le point sur trois décennies d’indépendance. Lorsqu’à Kinshasa, des soldats mutinés se sont lancés dans des pillages, j’ai pensé que le président Mobutu sentant la fin venir, les avait activés en sous-main. Ayant proclamé : « ce sera moi ou le chaos »… il avait choisi le chaos ! Sitôt que les pillages ont commencé, j’ai commencé à filmer les événements. Seul au volant de la voiture, j’ai traversé la ville en roulant sur les jantes car les pneus étaient crevés. En arrivant au Beach (embarcadère d’où l’on prend le ferry pour Brazzaville, NDLR), j’ai vu débarquer les soldats français qui tiraient droit devant eux. Un homme a été abattu et mes images sont passées dans Paris Match ainsi qu’au journal télévisé sous le titre « Chronique de 48 heures d’émeute ».

Lorsque mon équipe est arrivée, nous avons commencé à filmer Bemba Saolona, le patron des patrons, le cardinal Etsou, Aubert Mukendi, l’un des compagnons d’Etienne Tshisekedi. Ce dernier allait devenir mon mentor, le narrateur du Cycle du Serpent, chaque soir, il allait m’aider à décoder les événements…D’un côté, il y avait un peuple en révolte et de l’autre, un pouvoir qui s’accrochait… Lorsque les services de Mobutu me poursuivaient, les gens m’aidaient à fuir par les rues détournées et jetaient des pierres. Je découvrais le fossé entre les images que j’avais sur la colonisation belge et la réalité sur place : l’apartheid était évident tout comme le développement économique, sans oublier le rôle de l’Eglise catholique.

Pourquoi cette focalisation sur le Congo ?

Le Congo n’étant pas médiatisé, le cinéma peut y représenter une arme redoutable. Me souvenant d’une longue soirée sur la fin de l’URSS organisée par la RTBF, j’ai senti qu’au Congo aussi, il fallait faire la chronique du basculement qui s’annonçait, filmer la fin d’un système. Sentant que la branche était pourrie, que le fruit était mûr, je voulais rester sur le terrain. Jamais je n’avais imaginé qu’il me faudrait attendre 7 ans ! Pour pouvoir rester au Congo, j’ai réalisé Les derniers colons consacré à ceux qui étaient demeurés sur place en dépit de tout… Le régime n’ayant pas apprécié Le Cycle du Serpent, j’ai été arrêté par les services de la Sûreté et incarcéré dans les geôles de Kin Mazière.

La peur ?

Non, pas trop, c’était peut-être de l’inconscience… Je devais résister à des interrogatoires musclés mais je connaissais le scénario, l’activiste belge Ronald Van den Bogaert était déjà passé par là. Interrogé mais pas torturé, j’ai été enfermé dans une cellule envahie par les moustiques qui toute la nuit m’ont piqué à mort. Finalement expulsé, j’ai réussi à récupérer mes affaires qui avaient déjà été distribuées entre les policiers, j’ai été conduit au pied de l’avion dans l’état où j’étais, sale et suant, et il m’a fallu attendre le 17 mai 1997 pour revenir à Kinshasa par le premier vol…

Par quoi avez-vous été frappé ?

J’ai découvert un héritage paternaliste qui remonte sans doute à une tradition selon laquelle il n’y aurait « qu’un seul chef sur la peau de léopard ». Les Belges ont mené une politique paternaliste, modernisant ce pays à une vitesse extraordinaire (plus vite que la Wallonie…) développant les infrastructures, l’éducation de base, le système de santé. Mais depuis l’indépendance, le pays n’a pas progressé ; la dictature l’a plongé dans la misère et la population a développé une résilience extraordinaire, un système de survie. J’ai filmé des handicapés qui s’étaient auto organisés… A la fin de la période Mobutu, cependant, l’espoir était là. Le peuple, très mobilisé, croyait que le pays allait s’en sortir, que la guerre froide étant finie, le vieux dictateur allait être de plus en plus isolé sur la scène internationale et que son régime allait finir par disparaître. L’après Mobutu et ses deux guerres représentèrent littéralement un coup dans la gueule. Qui aurait pu imaginer que la question rwandaise allait entraîner la chute de Mobutu et faire basculer le pays ?

Quels sont les moments qui vous ont particulièrement bouleversé ?

Lorsqu’au Kivu, j’ai tourné le film sur le Docteur Mukwege, j’ai réalisé les effets de la guerre sur le corps des femmes, mesuré la dislocation du corps social. J’ai découvert le médecin-chef de Panzi qui avait osé dénoncer l’impunité des coupables… J’avais déjà recueilli à Kindu les témoignages bouleversants des femmes violées et des enfants tués. Confronté à une telle barbarie, j’avoue que j’ai craqué. Par la suite, lors des premières projections de L’homme qui répare les femmes, j’étais incapable de supporter la vue de mon propre film !

Aujourd’hui, quel est votre engagement ?

Après le film consacré aux victimes, j’ai voulu montrer le combat du Docteur Mukwege : tenter de mettre fin à un cycle de 25 ans de violences. Dans mon prochain film (L’Empire du silence, NDLR), je veux montrer non seulement l’impunité qui prévaut au Congo, mais aussi l’impuissance des institutions internationales… Ce film doit devenir l’élément central d’une campagne que le Docteur Mukwege veut mener, sur le thème de la justice pour le Congo. A force de persévérer, le Docteur Mukwege finira par être entendu et ce film a pour but de l’y aider. Pour moi, le Congo, c’est fini. Mais je voulais terminer sur ce message-là et faire un travail de mémoire sur l’histoire congolaise depuis la chute de Mobutu…

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