DÉPENDANCE ET FRAGILITÉ 

Un souhait souvent exprimé par la majorité des intellectuels congolais, quelles que soient leurs affiliations organisationnelles, est celui d’une RDC robuste et prospère. Or, pour le moment, la RDC est classée parmi les États les plus fragiles (autrement dit les moins robustes) et les plus pauvres de la planète. D’après la communauté scientifique, un État fragile est parfois aussi une conséquence de la dépendance. 

Dans son acception courante l’État fragile est un Etat qui ne parvient pas ou qui éprouve des difficultés à assurer la stabilité politique, la sécurité économique et la cohésion sociale sur son territoire. Dans les États fragiles, il existe un manque évident de capacité de l’État et/ou une absence de volonté politique de répondre aux besoins essentiels de la population.  

Depuis une décennie, des experts ont développé un outil qui repose sur une démarche à la fois qualitative et quantitative, en vue d’effectuer des analyses spécifiques et de classer les États selon leur niveau de fragilité. Il s’agit d’une classification suivant 12 indices : le fonctionnement de l’économie, la sécurité, la cohésion interne, la dépendance étrangère, notamment. Une étude comparative de la RDC par rapport au Nigeria ou au Cote d’Ivoire montre ainsi que la fragilité excessive de la RDC est principalement due à sa dépendance consécutive aux interventions extérieures. En tout cas, depuis 2019 on observe une  détérioration de l’économie ainsi qu’une accélération des interventions étrangères en RDC comme le montre le tableau ci-après établi selon les données de  fragile state index pour la période 2009-2019 (cf. FSI). 

L’examen du tableau ci-dessus montre ce qui suit : 

  1.  le niveau des interventions extérieures en RDC  est excessivement élevé par rapport à celui du Nigeria 
  2. Le niveau des interventions  extérieures en RDC dépasse même  celui du Soudan du Sud  après 2018. 
  3. le niveau de la RDC  et  celui du Nigeria, sur le plan  d’équilibre macroéconomique (différent du PIB) était presque égal  en 2018. Mais depuis lors il y a une détérioration (déflexion) pour la RDC  alors que pour le Nigeria on observe  une amélioration (inflexion).  

La dépendance a des conséquences sur le plan économique, sécuritaire et politique. 

Comme J.Lenay et J. Mathis l’on écrit dans leur article  « Une méthode d’analyse de la dépendance extérieure d’un pays en développement » publie  dans Tiers-Monde(91), l’édification d’une nation nécessite notamment une politique a économique à long terme. Mais celle-ci doit nécessairement avoir, à côté d’autres objectifs, celui d’obtenir une croissance suffisante du PIB, compte tenu d’un déséquilibre acceptable de la balance des paiements courants. Or dans les pays en développement, comme d’ailleurs dans les pays développés, la contrainte extérieure est une des limites à la croissance[2]

Nous observons le silence et l’acceptation tacite par le régime au pouvoir des interventions d’éléments armés ougandais et rwandais en RDC, avec l’alibi de vouloir aider l’Etat congolais à stabiliser la situation à l’Est de son territoire. Or, de telles interventions ne peuvent qu’accélérer la fragilisation de l’Etat congolais. Bien au contraire, l’armée congolaise doit être équipée et entraînée, non pas pour rechercher une guerre contre quelque pays que ce soit, mais pour mettre en échec tout acte d’agression (défini comme tel par l’ONU) sur le territoire congolais en provenance de tout pays. La dissuasion est un élément important dans l’etablissement de la paix entre les Etats. 

Nous observons également la réactivation des interventions néocoloniales. À titre d’exemple, le Président congolais va faire son allégeance publique à la CIA ou conférer avec le Roi des Belges ou même le Président français, avant de prendre des décisions pour les affaires importantes du pays. Nous avons déjà, par le passé, dénoncé cette dépendance néocoloniale qui se caractérise par l’imposition aux États périphériques par les États du centre d’élites corrompues ou illettrées et d’institutions faibles, pour assurer la pérennité de l’exploitation coloniale. Des organisations de la prétendue « société civile » sont même financées par les pays du centre pour entretenir l’instabilité. Nous avons déjà vécu cela avec Mobutu, Kabila et nous sommes en train de le vivre à nouveau ! Or, il ne faut jamais exacerber les relations de dépendance. 

Loin de nous l’idée de préconiser le développement de la RDC dans l’isolement, sous une forme d’autarcie ! Toutefois, il faut contrôler le niveau des interventions extérieures afin d’éviter une trop forte dépendance, et ce, surtout à l’égard des pays dont les précédents fâcheux envers la RDC ne sont pas à démontrer. 

Tout en encourageant la collaboration entre les États, le CET dénonce toute forme d’encouragement à la dépendance extérieure excessive, car elle affaiblit l’État et n’est donc pas de nature à stabiliser le pays. 

MYTHE DU DÉVELOPPEMENT PAR L’AMÉRICANISATION 

Certains soutiens du Président Félix Tshisekedi appellent de leurs vœux à une américanisation du Congo. Or, l’argument selon lequel la RDC pourrait devenir une nouvelle Allemagne ou un nouveau Japon sur le plan économique, par le seul fait d’en faire un État vassal aux États-Unis, est un argument spécieux. Sinon, de nombreux États d’Amérique latine maintenus sous la dépendance des États-Unis depuis le début du 20e siècle ne seraient pas des États faillis, tels que Haïti. 

Certes, la reconstruction de l’Allemagne ainsi que celle du Japon sont des exemples de succès de transformation de l’après-guerre. Toutefois, il faut analyser les facteurs ayant contribué à ces succès inégalés, pour savoir pourquoi ils n’ont pas été répliqués ailleurs. Il s’agit de : 1) l’existence de société très avancée (chercheurs, savants, experts dans tous les domaines) avant le conflit ; 2)  la présence de forces militaires importante de stabilisation – des millions de soldats contrôlant les coins les plus reculés – qui n’ont pas encore totalement évacué ces deux pays ; 3)l’installation d’une administration technocratique (« administration civile » chapeautée par des militaires) pour l’effectivité de la gouvernance durant une période d’occupation (1945-1952).  

Le projet CET   tient compte de ces facteurs, mais essaye  de les adapter  aux réalités qui sont les nôtres. En tout cas, la reconstruction pour l’Allemagne et pour le Japon n’a pas commencé par l’organisation des élections ou un gouvernement d’Union nationale. 

Concernant l’assistance financière américaine – qui intéresse toujours au premier chef les leaders congolais pour des raisons autres que celles de servir le pays –, elle n’a pas été très importante par rapport à l’effort de mobilisation interne. Comme l’indique le livre America’s Role in Nation-Building From Germany to Iraq[3], il est sans doute vrai que l’assistance externe fut nécessaire pendant une période où les économies n’étaient pas encore capables de générer des revenus d’exportation suffisants pour payer les importations indispensables à la reconstruction. Toutefois, certains chercheurs font valoir que la reprise économique allemande était bien en cours au moment où le plan Marshall a été adopté. Ils considèrent que les réformes fiscales ont été plus importantes que le plan Marshall pour la croissance économique allemande ultérieure, d’autant plus que, même en recevant moins d’aide par habitant (12 dollars/habitant en 1948), l’Allemagne bénéficiait d’une croissance plus élevée que celles des autres pays, notamment les Pays-Bas, avec 45 dollars par habitant. 

Pour ce qui est du Japon, selon la source précitée, celui-ci n’a pas reçu d’assistance financière dans le cadre de plan Marshall. Le gouvernement américain a décidé qu’il serait plus économique à long terme d’encourager la reprise économique du Japon par des mesures budgétaires drastiques. Ainsi, le 10 décembre 1948, le gouvernement américain a publié une directive provisoire demandant à MacArthur d’ordonner au gouvernement japonais d’entreprendre un programme de stabilisation économique conçu par le banquier de Detroit Joseph Dodge. Son principal élément était d’équilibrer le budget consolidé, qui était en déficit substantiel. Ce programme très rigoureux interdisait toute dépense non couverte par des recettes suffisantes et prouvées. Le gouvernement japonais s’est même vu  interdire d’octroyer de nouvelles subventions. 

Ces deux exemples montrent que, au lieu de quémander des milliards aux pays occidentaux, avec la promesse d’en être les esclaves dociles, et notamment ceux des États-Unis, nous devrions d’abord compter sur la mobilisation interne, moyennant des réformes fiscales et une discipline budgétaire. Faire adopter un budget de 11 milliards de dollars pour s’octroyer de gros salaires et augmenter des services non prioritaires afin de tenir des promesses électorales démagogiques, alors que les prévisions de recettes ne dépassent pas 4 milliards, est d’ailleurs la solution idéale pour perdre toute crédibilité envers l’Occident, échaudé par l’irresponsabilité des politiciens congolais.  

Nous n’en sommes pas à la première tentative d’américanisation de la RDC. En 1963, en accord avec le pouvoir pro-occidental de Léopoldville, le Président Kennedy avait décrété un plan d’édification nationale pour le Congo connu sous le nom de « Plan Cleveland », qui deviendra un des catalyseurs pour la guerre civile de 1965-68. Mobutu a reçu des milliards de crédits garantis par les gouvernements américains, que le pays n’était pas en mesure de rembourser et qui n’ont jamais été remboursés. 

Plutôt que l’américanisation, le CET propose depuis longtemps une véritable stratégie de développement. Nous diffusons à nouveau le document en annexe. 

CONCLUSION 

Toute tendance vers un leadership néopatrimonial doit être dénoncée, parce que cela ne fait que fragiliser davantage le pays. Le contreseing par le Vice-Premier ministre Kankonde d’un grand nombre d’ordonnances présidentielles sans concertation avec le Premier ministre est peut-être légal, mais dénote un caractère néopatrimonial. Nous avons condamné ce style de leadership hier au temps de Kabila. Nous le condamnons à nouveau aujourd’hui avec d’autant plus de force. Faire une erreur en gouvernant, c’est une chose ; réitérer cette erreur, c’est une faute ! 

La recherche de légitimité par une politique de dépendance envers l’extérieur – et surtout envers des pays qui ont des problèmes avec la RDC – doit être combattue vigoureusement. En effet, cela met en péril la survie de la RDC en tant que nation. 

Plutôt que d’entretenir l’espoir chimérique de l’édification nationale de la RDC à partir de l’américanisation, faisons d’abord nos propres efforts pour le développement de la nation, puis établissons des partenariats bilatéraux gagnant-gagnant. Comme l’avait bien dit Patrice Lumumba : « Nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique, quelle qu’elle soit[4]. » 

Pierre  Sula 

Coordonnateur du CET 

07/31/2020 

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