L’« affaire Beya »attise la rumeur et l’inquiétude

Les informations précises manquent quant aux motifs de l’arrestation de François Beya, l’ex-conseiller spécial du président en matière de sécurité. En revanche, les scénarios les plus divers sont échafaudés et la capitale vit à l’heure des soupçons.

Colette Braeckman

Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 11/02/2022 à 00:00 Temps de lecture: 5 min

Motus et bouche cousue… Arrêté chez lui par le patron de l’Agence nationale de renseignements, Jean-Hervé Mbelu, dont il était le supérieur hiérarchique, François Beya est toujours détenu dans un local de l’ANR à Kinshasa. Hier tout-puissant, le conseiller spécial du président en matière de sécurité, est devenu un prisonnier comme un autre, déjà remplacé par l’un de ses anciens assistants, Jean-Claude Bukassa, qui avait participé à la campagne électorale du chef de l’Etat et assurera l’intérim. Même si les communiqués officiels se contentent d’évoquer « des indices sérieux attestant d’agissements contre la sécurité nationale », l’affaire Beya est loin d’être terminée, qu’il s’agisse de ses conséquences sur le plan intérieur et de la discrète inquiétude qui se manifeste dans les capitales étrangères.

En effet, celui que le président appelait son « Spécial » et que l’opinion qualifiait de « Fantomas » faisait jusqu’à présent le lien entre le président sortant Joseph Kabila et son successeur Felix Tshisekedi, arrivé au pouvoir à la suite d’un « arrangement » dont Beya était l’un des seuls à connaître les modalités. Cet homme de l’ombre, vivant simplement, dérangeait sans doute le pouvoir actuel qui le soupçonnait d’avoir gardé le contact avec Joseph Kabila. Ce dernier, absent du pays « pour raisons de santé », demeure muet mais présent dans les esprits et il s’abstient de toute réaction, qu’il s’agisse du basculement de la majorité dont disposait son parti, des dénonciations de l’enquête « Congo Hold-up » ou des vexations subies par ses proches (son frère Zoe Kabila, ex-gouverneur du Tanganyika, vient de se voir refuser l’autorisation de quitter le pays pour l’Afrique du Sud).

Litige autour d’une mine d’or

L’une des causes visibles de la défaveur de Beya est le fait qu’il aurait utilisé ses prérogatives pour contrer Fortunat Biselele, dit « Bifort », un ancien du RCD-Goma. Présenté comme « l’homme de Kigali », ce dernier est surtout connu pour son litige à propos de la cession de la mine d’or de Sokimo dans l’Ituri, également convoitée par Corneille Nangaa, l’ancien patron de la Commission électorale.

Ayant été empêché de quitter le pays par François Beya, « Bifort » s’était momentanément replié à Goma, mais il ne tarda pas à reparaître dans l’entourage du président, protégé par l’épouse de ce dernier, Denise Nyakeru.

En l’absence d’informations plus précises, Kinshasa bruit de rumeurs et de soupçons. Le premier de ceux-ci porte sur les rivalités au sein du clan présidentiel, où les gens originaires du Kasaï-Oriental (Mbuji Mayi) seraient soupçonnés de vouloir écarter des ressortissants d’autres provinces, y compris le Kasaï-Occidental (Kananga), région d’origine du « Spécial ». Les ambitions des « miquilistes » (membres de la diaspora congolaise, surnommée « Miquel », rentrés au pays après avoir séjourné en Europe) sont également mises en cause. Ces ambitions, nourries aussi par les appétits financiers, sont dangereuses, car elles exposent inutilement un président qui a lui-même passé trois décennies en Belgique et n’a découvert qu’en décembre dernier son Kasaï natal, dont la misère l’a laissé abasourdi.

Le poids de la diaspora, une nouvelle bourgeoisie importée, suscite également la jalousie des combattants de base de l’UDPS, les motocyclistes « wewa » qui servent de taxis à Kinshasa, les « parlementaires debout » qui commentent l’actualité ou les inlassables manifestants qui se mobilisent pour accueillir le président à l’aéroport. Ces militants-là se reconnaissaient dans Jean-Marc Kabund, le secrétaire général de l’UDPS, lui aussi récemment écarté de la direction du parti.

Des craintes en haut lieu

Diversement commentée dans la population, l’arrestation de Beya suscite aussi l’inquiétude dans les « hautes sphères » du pouvoir : le président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo, qui fut l’habile artisan de la défection des parlementaires kabilistes au profit de l’Union sacrée, sait parfaitement que, deuxième personnage de l’Etat, il pourrait à son tour faire l’objet de soupçons. Des députés, des sénateurs soupçonnés d’avoir gardé le contact avec Kabila font assaut de loyauté, à tel point que l’ancien Premier ministre Matata Mponyo a tenu à démentir toute participation à une quelconque réunion visant à déstabiliser les institutions. Et les annonces de l’ANR, rappelant que d’autres arrestations pourraient suivre et qu’il y a donc anguille sous roche, ne rassurent personne.

François Beya ayant navigué durant plus de trois décennies entre la diplomatie et le renseignement, facilité l’octroi de centaines de visas alors qu’il dirigeait la DGM (Direction générale des migrations), fréquenté – toujours discrètement — diplomates et chefs d’Etat de la région et multiplié les missions de confiance, son sort ne laisse pas indifférents les pays voisins. Venus du Gabon, du Togo, du Congo Brazzaville, d’Angola, d’Afrique du Sud, des messages arrivent à Kinshasa, des membres de loges maçonniques se mobilisent. En outre, les événements qui secouent le Sahel sont suivis avec attention à Kinshasa et les contacts réguliers que François Beya entretenait avec le président de Centrafrique Faustin Archange Touadera ont donné matière à réflexion : depuis Bangui, des Russes contribuent avec succès à la lutte contre les groupes armés…

Les voisins de l’Est se manifestent également : l’Ouganda, qui a dépêché des troupes dans l’Ituri pour lutter contre les ADF (milices islamistes), a rejeté le jugement de la CPI qui le condamne à payer 325 millions de dollars à la RDC pour les dommages causés pendant la deuxième guerre du Congo. A Kigali, le président Kagame, qui a souvent répété à Beya que Kinshasa ne tenait pas ses promesses, n’y est pas allé par quatre chemins : il a rappelé devant la presse que les menaces contre son pays subsistaient au départ du Congo. Et il a précisé : « Nous avons des professionnels formés et si le Rwanda est de petite taille, notre doctrine est de faire la guerre en territoire ennemi quand cela l’exige… »

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