Vous avez dit « Lumumbiste » et « Congolais de souche » ?

« Congolité » est une notion controversée qui apparaît de plus en plus dans les débats entre cadres congolais. Jusque récemment, elle visait principalement les rwandophones congolais. Aujourd’hui, cette notion, qui est en contradiction non seulement avec la Constitution en vigueur, mais aussi avec la pensée politique du héros national P.E. Lumumba, s’étend aux Congolais qui ne seraient pas issus de deux parents congolais. Et, au-delà de son caractère discriminatoire, ladite notion risque de conduire une partie de la population à aliéner sa loyauté à la République, voire à exiger l’autodétermination. Cela placerait le pays dans une balkanisation de fait, soutenue par des membres influents de la communauté internationale qui sont déjà fatigués de l’incapacité des Congolais à stabiliser leur pays.

Alors que plus de 90 % des cadres congolais se déclarent lumumbistes – et nul ne peut leur contester le droit de se nommer ainsi –, combien parmi eux comprennent-ils que ce qualificatif implique de connaître la pensée politique du héros tiers-mondiste, et ce, notamment en relation avec la question de la congolité ? Plusieurs experts disent que l’introduction de l’ethnie dans la Constitution congolaise depuis 1964 est un facteur de déstabilisation. Le CET est de cet avis et ne reculera  dans la lutte pour barrer la route a ceux qui tentent de mettre davantage en péril la cohésion nationale.

Mon exposé comprendra : (1) une étude comparée avec la Tanzanie, État stable à la frontière orientale de la RDC ; (2) l’explication des raisons pour lesquelles le concept de « Congolais de souche » est l’antithèse du lumumbisme ; (3) les raisons pour lesquelles l’illettrisme politique en tant que handicap social demeure une grande menace pour la survie de notre nation ; enfin, (4) la justification du rejet du concept de congolité par le CET.

Ci-dessous, les détails de mon argumentaire :

PRIMO : Cas de non-discrimination ethnique en Tanzanie

Nous rappelons ici le cas des originaires du Maniema historique, un espace culturel  qui s’étendait  du Lac Tanganyika au Kasaï mais, couvrant aussi une partie de l’ex province orientale, démantelé par la colonisation belge (interdit d’en parler même dans les écoles depuis l’époque coloniale dû à la résistance de ses membres contre les agents européens, si ce n’est que pour en dire du mal), et dont une partie a survécu en Tanzanie.

La constitution tanzanienne stipule ce qui suit en ce qui concerne la nationalité d’origine :« Toute personne née en République-Unie le jour de l’Union ou après cette date est considérée comme un citoyen de la République-Unie si, au moment de sa naissance, l’un de ses parents est ou était citoyen de la République-Unie de Tanzanie »

Remarquons que l’appartenance à un groupe ethnique n’est pas citée dans le critère de nationalité. Cependant, les groupes ethniques sont reconnus. Un de ces groupes est les « Manyema ».

  “Les Manyema” sont un peuple qui tire ses racines dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Est du Congo et dont les membres ont fait des aller-retours entre la côte est-africaine et leur région d’origine depuis le début de la domination afro-arabe de leur région. » (Zöller, K. (2019). Crossing Multiple Borders: “The Manyema” in Colonial East Central Africa. History in Africa, 46, 299-326.)

 Le deuxième président de la Tanzanie, Ali Hassan Mwinyi, est né de parents appartenant à l’ethnie « Manyema ». Mais n’a-t-il pas servi honorablement son pays, la Tanzanie, après Julius Nyerere durant deux mandats présidentiels  (1985-1995)? 

Ali Hassan Mwinyi  est Tanzanien  malgré sa souche ethnique, mais à cause d’un contrat social commun de citoyenneté coulé dans la constitution tanzanienne. Certes, celle-ci reconnait le jus sanguinis, mais limite celui-ci à une date à partir de laquelle on ne peut se prévaloir une ascendance. On parle ainsi de la « nationalité par origine » ou de nationalité automatiquement acquise à la naissance.

Nous devrions nous inspirer des bons exemples des autres  nations en construction. Le concept de citoyenneté qui serait fondée sur l’ascendance linaire venant de la nuit des temps (et de « souche » congolaise) est une ineptie, d’autant plus que l’Etat congolais a lui-même une origine en relation avec le temps.

Bien que les extrémistes de droite en Europe aient adopté cette expression « ….de souche » dans la plupart des pays européens, on ne la trouve jamais coulée dans leurs constitutions. Bien au contraire, on parle de nationalité d’origine ou automatique à la date de naissance.

Les mots ont un sens précis et non équivoque. L’expression Congolais de souche n’ayant aucune base légale  ne peut  donc pas être l’équivalent de  congolais d’origine défini dans la constitution  et devrait être exclue de notre discours.

SECUNDO : L’expression  « Congolais de souche »  est l’antithèse du lumumbisme.

À plusieurs reprises, nous avons défini la pensée politique de Lumumba, résumée en ces quelques mots : SISI KWA SISI, UHURU (intégration nationale, indépendance). Plus précisément, en ce qui concerne l’intégration nationale, bien qu’ayant vécu nous-même à l’époque de Lumumba, nous faisons référence à de célèbres auteurs contemporains de Patrice Lumumba, notamment René le Marchand, Jean-Paul Sartre, Aimé Césaire ou Luc de Heusch.

Dans Congo awakening, Rene le Marchand nous décrit la premiere preoccupation de Patrice Lumumba  comme ayant été de « briser les barrières du particularisme et de l’ethnicité qui semblaient alors circonscrire la perspective et le comportement des élites [Batetela] de Léopoldville.

Dans un discours […] le 13 avril 1958, Lumumba a exhorté son auditoire à « liquider les antagonismes ethniques » et à lutter plutôt pour un « rapprochement de tous, quelle que soit leur origine » :

Les citadins émigrés d’unités coutumières souvent étrangères, sinon hostiles les unes aux autres, ne sont pas encore parvenus à se fondre en une société nouvelle organisée, « intégrée » comme on dit en langage sociologique. Les particularismes, qui restent encore tenaces, entravent le développement de la coopération et de la mise en commun des efforts en vue de réalisations profitables a tous. La solidarité a persisté ou est réapparue, parfois même plus forte que naguère, au niveau des groupes familiaux, claniques, villageois, reconstitués en miniature dans les villes sous forme d’association ; mais elle les dépassa rarement. Notre Fédération ferait œuvre utile en s’assignant, entre autres taches, la liquidation des antagonismes ethniques, et le rapprochement de tous sans considération d’origine, de classe, ou de fortune… Les élites […]  doivent rejeter tout nationalisme réactionnaire et destructif, mais opter plutôt pour un nationalisme intelligent, ce nationalisme qui n’est autre chose que !’ amour de son pays et le désir de voir régner l’ordre.

Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre insistent sur le développement de la conscience nationale dont Patrice Lumumba était le porte-étendard. Pour Jean-Paul Sartre, Patrice Lumumba est un humaniste : « Ce concept d’universel place Lumumba d’emblée au-dessus des ethnies et du tribalisme : il permet à cet errant de profiter de ses voyages et de déchiffrer les problèmes locaux en fonction de l’universel. »
Selon Aimé Césaire, « Lumumba ou son mouvement incarnent l’unité du pays contre toute représentation ethnicisante de la société congolaise »

C’est donc à juste titre que Luc de Heusch souligne que Patrice Lumumba se considère citoyen du Congo, plutôt que descendant d’ancêtres :« il est tendu vers l’avenir, il veut rompre les amarres, il ne sera pas le fils des Ancêtres, de Mongo, de Ankutshu à Membele, le fondateur de sa tribu […]. Patrice Lumumba n’est plus l’homme de cette tribu, il se veut, il tentera d’être l’un des très rares citoyens congolais. Il vient trop tôt. ».

Comment peut-on se déclarer Lumumbiste et soutenir le concept de « Congolais de souche », ou la congolité, rattachant les individus à de lointains ancêtres vaguement idéalisés, plutôt que le contrat du vivre-ensemble qui découle de la Constitution ?

TERTIO : L’illettrisme est le plus grand mal à combattre

Pour favoriser les débats constructifs et combattre les polémiques stériles, il n’y a qu’un seul remède : s’informer afin de se guérir de ‘illettrisme politique.

Un penseur avait dit : « un extrémiste qui posséderait quelque trace de jugement et de clairvoyance cesserait aussitôt d’être extrémiste ». Certes, dans une société très fragmentée, les discours aux propositions extrémistes sont  les moyen les plus faciles pour se défouler et se faire  écouter. Mais, cela apporte-il la solution aux problèmes de menace existentielle de notre pays ?

Dans son étude sur la pensée politique de Lumumba, Mwayila TSHIYEMBE avait fait le  triste constat suivant : « en dépit de la formation massive des diplômés dans toutes les branches du savoir universitaire, au cours des premières décennies de l’indépendance, l’abrutissement de la classe politique congolaise [des cadres congolais] n’a pas changé d’un iota. Il est la conséquence logique de l’apolitisme colonial (pas d’élite, pas de problème) et postcolonial résultant de trente-deux ans de despotisme instauré par le régime du maréchal Mobutu. »

L’abroutissement dont on parle ici  est l’illettrisme politique. L’illettrisme politique [incapacité de comprendre les concepts que l’on a  lus]  ne devrait pas être pris dans le sens péjoratif d’une insulte, mais dans celui d’un handicap social très sérieux que nous devons nous efforcer de surmonter.

Comment peut-on conclure autrement quand  des cadres congolais universitaires cherchent à trouver leur  propre définition juridique de « Congolais d’origine » en s’appuyant sur des vues tribalistes, alors que ce concept est bien défini dans la constitution en vigueur, par son article 10 ? la démarche logique ne serait-elle  pas  de proposer d’abord  une modification constitutionnelle  pour trouver une autre définition juridique de « congolais d’origine »?

Car c’est bien l’illettrisme qui ne nous permet pas de comprendre les faiblesses que l’on nous reproche [plus qu’aux autres nations dans la phase d’édification nationale], notamment le tribalisme  et qui favorise les facteurs centrifuges empêchant notre pays de se stabiliser et de se lancer dans le développement.

Notre pays est  sur la liste des pays les plus fragiles de la planète, mais  beaucoup de cadres congolais ne comprennent pas la nécessité  de ne pas  le mettre davantage en ébullition. Ainsi, Crawford Young (Harvard) et Edward J. Streator avaient écrit :« Aucune analyse du système politique émergent au Congo ne peut échapper au problème insaisissable du “tribalisme”, ou de l’ethnicité, qui se trouve carrément à l’encontre de toutes les dimensions du comportement politique. […] l’ethnicité menace l’existence continue de la nation. »(cf. Crawford Young (Harvard) et Edward J. Streator (Office of research and Anaysis for Africa Bureau of intelligence and Research))

Nous devons donc faire un effort pour nous extirper de l’illettrisme politique, qui est la première menace pour la survie de notre pays.

QUARTO : Position du CET

Le CET apporte un message de concorde et d’harmonie entre les citoyens congolais, quelles que soient leurs origines ethniques, afin de construire notre vivre-ensemble, sans lequel il sera impossible de bâtir la nation elle-même.

Juridiquement, tout groupe ethnique dont les membres sont reconnus comme Congolais d’origine par la constitution (article 10) ne devrait souffrir d’aucune discrimination. Car comment vouloir conserver le pays tout entier en excluant certains Congolais ou en les réduisant au statut de citoyen de second rang ? Rappelons que si une partie de la population de notre pays prouve à la communauté internationale qu’elle est systématiquement discriminée, elle peut demander – et obtenir – son droit à l’autodétermination. Le cas du Sud-Soudan le montre bien.

Nous avons fait nôtre l’opinion de Vincent Geiser, selon laquelle l’expression « de souche », réduite à deux mots, n’est pas fondée en droit [dû à l’absence du déterminant temporel] et, ne reposant  donc sur aucune base juridique, doit être évitée.

Pierre Sula

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