POLITIQUE
RDC : Fridolin Ambongo, opposant en chef
« Dieu tout-puissant » (4/5). Le chef de l’église catholique ne se prive pas de critiquer les dérives du pouvoir. À 62 ans, il s’apprête à accueillir sur ses terres le pape François.
9 juin 2022 à 16:35
Par Anna Sylvestre-Treiner – à Kinshasa
Mis à jour le 9 juin 2022 à 17:13

« Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux […]. Un temps pour se taire et un temps pour parler. » Fridolin Ambongo Besungu connaît par cœur ces quelques lignes de l’Ecclésiaste. Mais pour lui, « le temps pour se taire » ne dure jamais longtemps.
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Le silence, c’était pourtant sa stratégie à l’approche de la visite du pape François, qui se rendra à Kinshasa puis à Goma du 2 au 5 juillet. L’événement est immense pour l’Église congolaise : cela fait 37 ans, depuis la venue de Jean-Paul II, qu’aucun souverain pontife n’a foulé la terre du pays. « Nous attendons énormément de cette visite. Nous voulons qu’elle nous permette de nous regarder en face et de nous réconcilier, notamment avec notre voisin », confie l’archevêque de Kinshasa alors que les tensions sont vives entre la RDC et le Rwanda sur fond de résurgence du M23. « Qui sait si l’Église ne peut pas réussir là où la politique échoue ? »
Il ne faut pas gâcher le moment. Après une fin d’année 2021 tendue entre les religieux et le pouvoir, l’heure doit être à l’apaisement. Pour un temps, ne pas faire de vagues, ne pas froisser au sommet de l’État, tel devrait être le credo. Mais ce vœu-là est resté pieux.
SI C’EST ÇA LE PARADIS, JE PRÉFÈRE NE PAS Y ALLER
C’était sans compter le franc-parler irrépressible du cardinal Fridolin Ambongo. Lors d’une visite à Kikwit, le dimanche 29 mai, il s’exprime sans détours. « Les Congolais sont parmi les peuples les plus malheureux de la terre », lance-t-il. Conspuant l’état de la route entre Kikwit et Kinshasa, distantes de quelque 500 kilomètres, il déplore les conditions de vie de certains de ses concitoyens et les appelle « à agir ». « Nous devons rester là à ne rien faire ? Non ! poursuit-il. Pendant que le pays est en danger, nous passons la plus grande partie de notre temps à discuter sur les postes, sur l’argent, sur un peu de dollars. » Et le frondeur de prélat de conclure : « Si c’est ça le paradis, je préfère ne pas y aller. »
Pour le pouvoir de Félix Tshisekedi, le répit aura donc été de courte durée. Le voici à nouveau violemment pris pour cible par le chef de l’Église congolaise. « Je suis une sentinelle », assume l’intéressé. Déjà, lors des derniers mois de l’année passée, les deux institutions s’étaient accrochées.
Frondeur
Fridolin Ambongo avait pris la tête, avec les protestants, de la fronde contre la désignation de Denis Kadima comme président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), un poste clé pour les prochaines élections présidentielles prévues fin 2023.
Alors qu’une assemblée de huit Églises a pour mission de proposer le nom d’un candidat à cette fonction – signe du rôle éminemment politique des religieux dans le pays –, la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) et l’Église du Christ au Congo (ECC) ont intensément combattu la proposition des six autres confessions.
Dans une interview à Jeune Afrique, fin octobre, Fridolin Ambongo s’inquiétait du manque « d’indépendance et de crédibilité » d’un processus électoral mené par Denis Kadima. Il dénonçait les « pressions » et « la corruption » qui ont mené au choix de cet homme, assurant en détenir les preuves – qui n’ont jamais été rendues publiques.
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La tension a été telle que le président du Congo voisin, Denis Sassou Nguesso, a tenté une médiation et que Félix Tshisekedi a envoyé une forte délégation au domicile du cardinal. Le Premier ministre, Jean-Michel Sama Lukonde Kyenge, Christophe Mboso, le président de l’Assemblée nationale, Modeste Bahati Lukwebo, celui du Sénat, et François Beya, alors puissant conseiller sécurité du président, avaient fait le déplacement – rien de moins.
« C’est qu’au plus haut sommet de l’État, on s’inquiète de la fronde de l’Église », confiait alors un membre de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Il y a de quoi, quand on connaît la pugnacité du successeur de Laurent Monsengwo. « Depuis que l’UDPS est au pouvoir, l’Église catholique, qui a toujours été soutenue et même applaudie par ce parti, fait figure d’épouvantail. Elle est devenue l’ennemi à abattre. […] Aujourd’hui, je ne me sens plus en sécurité dans la ville de Kinshasa », poursuivait l’archevêque dans l’interview à Jeune Afrique – désormais, il ne veut plus parler de cet épisode.
Pas un rebelle
« C’est un prophète, commente sobrement Raymond Tshibanda. Sa mission est de dénoncer. » Le patron du Front commun pour le Congo (FCC) en sait quelque chose. Joseph Kabila en a lui aussi fait l’expérience, se confrontant à l’intransigeance de la Cenco alors que, s’attardant au pouvoir, il reportait sans cesse les élections. Cela fait des années que la mauvaise conscience des présidents congolais a les traits de cet ecclésiastique au visage rond et à l’allure débonnaire.
Il refuse toutefois d’être qualifié de « rebelle ». « Un rebelle est quelqu’un qui se retourne contre son camp, moi j’ai toujours marché dans le même sens. » Le cardinal se veut libre. « Je l’ai rencontré dans les années 1980 et il avait déjà un certain charisme et un sens de l’État », se souvient un notable issu de la même région que lui.
Cette province, c’est l’Équateur. Le jeune Fridolin naît le 24 janvier 1960 à Boto, dans l’actuelle province du Sud-Ubangi. Son père, qui aura onze enfants, travaille à trois kilomètres de là, dans une plantation d’hévéa de Bobabili. Sa famille n’est pas pauvre, car lorsqu’on vit sur ces terres généreuses, on a rarement faim, mais elle est modeste. « Nous n’étions pas misérables, nous vivions dans un camp de travailleurs, il y avait de quoi manger et de l’eau dans notre parcelle. »
JE N’AI PAS DÉSIRÉ DEVENIR UN LEADER, MAIS JE CONSTATE QUE L’ON M’A TOUJOURS CHOISI
Le jeune garçon va à l’école et y rencontre Henri Evens, un prêtre belge, qui l’inspire. « Cet homme était profondément humain, c’était un humain raffiné, qui était le père de tout le monde. J’ai voulu devenir comme lui. » Pour le jeune Fridolin, ce sera donc les ordres. Très tôt, il s’impose comme un chef de file, encadre les jeunes, dirige la chorale. Une fois étudiant (en philosophie et en théologie, qu’il apprend entre Bwamanda et Ndim, en Centrafrique), il devient « doyen ». « Je n’ai pas désiré devenir un leader, mais je constate que l’on m’a toujours choisi », estime-t-il aujourd’hui.
Anti-Mobutu
C’est que le jeune garçon n’a pas tout a fait un caractère banal. Il a 24 ans et vient d’être ordonné prêtre lorsqu’en 1984, il peut voter pour la première fois. Le choix doit se faire entre le bulletin vert « pour Mobutu » et le rouge, « contre ». « Arrivé dans le bureau de vote, j’ai vu qu’il n’y avait que des papiers verts, ils avaient caché les autres. J’ai exigé qu’on me donne un bulletin rouge, mais les agents électoraux ont refusé. Alors je suis reparti, sans voter. » Depuis, il n’a plus jamais raté une élection.
Car être né dans la province de Mobutu ne signifie pas être mobutiste. « Je me souviens que les hommes de Mobutu volaient les animaux des paysans et qu’une fois une maman était venue me voir avec mes camarades. Elle était en larmes après avoir perdu son bétail. On a alors préparé une lettre au Premier ministre pour dénoncer les autorités qui rackettaient la population et on est allé la montrer au responsable dans la province. Il a immédiatement rendu les six chèvres à la maman. »
Des années plus tard, il dénoncera encore les agissements des hommes du Maréchal. Il accepte de témoigner en 2016 devant la Cour pénale internationale, où Jean-Pierre Bemba, le patron du Mouvement de libération du Congo (MLC), est jugé pour crimes contre l’humanité. « Étant donnée l’autorité morale qu’il représente, je lui ai demandé s’il acceptait de témoigner. Ce n’était pas chose facile, personne ne voulait se mouiller, Jean-Pierre Bemba était un banni, se souvient Me Kikolo, l’un des avocats de la défense. Mais Ambongo n’a pas hésité. »
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À la barre, Fridolin Ambongo raconte alors sa vie à voyager entre Kinshasa et sa province, un voyage risqué via Douala ou Yaoundé puis Bangui, au bout duquel il suppliait les gardes-frontières de Zongo de ne pas tamponner son passeport afin de ne laisser aucune trace. Il raconte les maisons pillées, les églises profanées par les anciens soldats de Mobutu. « Vous imaginez, pour nous qui avons la foi en le Christ, c’est plus que choquant. Et si en plus de ça, on va violer votre sœur, votre mère, humainement parlant, c’est insupportable. Malheureusement, au Congo, ce n’est pas fini, ça continue », dit-il devant les juges. Puis il raconte la protection qu’offre le MLC quand ses hommes arrivent dans la région : « C’est un mouvement qui nous a permis de nous sentir en paix, parce qu’il est venu rétablir tout ce qui était détruit », témoigne-t-il.
Sans camp politique
N’allez pas lui dire qu’il a défendu Jean-Pierre Bemba parce qu’ils sont originaires de la même province, vous le fâcheriez. « Un jour on dit de lui qu’il est pro-Bemba. Un autre qu’il est pro-Moïse Katumbi car celui-ci donne beaucoup de fonds à l’Église et fait construire des lieux de prière. Un troisième qu’il est pro-Kabila quand on voit l’argent qu’a mis Olive Lembe Kabila [l’ex-première dame] dans l’église de Goma. Mais il n’est pour personne », croit savoir le notable de l’Équateur, qui le connaît de longue date.
LE POUVOIR SE MÉFIE, MAIS IL NE NOUS ÉCOUTE PAS
« Notre vocation, c’est d’être vigilant. Alors, je crois que ceux qui sont au pouvoir ont toujours tendance à se méfier de nous, et que ceux qui sont dans l’opposition se sentent proches de nous, c’est assez naturel », estime le cardinal.
« Il ne faut pas se mettre l’Église à dos, reconnaît un des dirigeants du parti présidentiel. Cela a été vrai de tout temps. Les Églises ont une très grande capacité de mobilisation. » Pour sa part, Ambongo regrette : « Le pouvoir se méfie, mais il ne nous écoute pas. » Le cardinal n’a rien oublié des menaces et des attaques qu’il a subies, mais il en faudra plus pour décourager celui qui fut un des artisans de l’accord de la Saint-Sylvestre en 2016. « Comme le disait Jésus-Christ, nous sommes des agneaux entourés de loups », lâche-t-il en référence au monde politique.
Pour lui, l’engagement est indissociable de sa charge. Il continue d’admirer Jean-Paul II, le pape qui l’a nommé évêque en 2004, pour son rôle politique en Pologne lors de la guerre froide et pour la chute du mur de Berlin. Et c’est son successeur, François, qu’il accompagnera début juillet. Un pape qu’il l’a fait cardinal en 2019 et dont il est devenu l’un des sept principaux conseillers – le seul africain –, jouant ainsi un rôle de premier plan au Vatican. Au Saint-Siège, certains font désormais de cet homme de 62 ans un « papabili », un des rares cardinaux susceptibles d’être élus pape. Il deviendrait alors le premier souverain pontife africain.