La «patate chaude» au menu des Vingt-Sept: conférer ou non à Kiev le statut de «candidat» à l’UE
Après un débat d’orientation ce lundi, la Commission doit trancher vendredi : soutenir ou pas l’attribution d’un statut de « candidat » à l’adhésion, pour l’Ukraine, mais aussi la Géorgie et la Moldavie. Puis ce sera au sommet européen de trancher, à l’unanimité. « Ce ne sera pas facile », dit-on déjà. Article réservé aux abonnés


Journaliste au service MondePar Philippe RegnierPublié le 12/06/2022 à 12:50 Temps de lecture: 7 min
L’enjeu est majeur. Il sous-entend, rien moins, que la conception de « l’Europe » – de l’Union européenne. Jusqu’à quels confins cet ensemble « uni dans la diversité » peut-il s’étendre ? Jusqu’à embrasser l’Ukraine et ses dizaines de millions d’habitants ? La Moldavie ? Voire la Géorgie, encore plus lointaine et géographiquement déconnectée du « bloc » ?
Les vingt-sept membres du collège des commissaires européens tiennent ce lundi un « débat d’orientation » à propos de la demande formulée par ces trois pays de l’Est. Le trio espère obtenir le statut de « candidat » en vue d’une adhésion pleine et entière à l’UE, au terme de très longues, patientes et exigeantes négociations – pour autant qu’elles aboutissent.
Une visite éclair à Kiev
Le verdict de la Commission est attendu vendredi, le 17 juin. Sa présidente, Ursula von der Leyen, a effectué samedi une visite éclair à Kiev, la deuxième. « Nous voulons soutenir l’Ukraine dans son parcours européen. Nous voulons regarder vers l’avenir », a-t-elle laissé entendre, confortant la spéculation selon laquelle l’« avis » de la Commission sera positif pour l’Ukraine, mais assortie de conditions. « Vous avez fait beaucoup, mais il y a encore beaucoup à faire », a ajouté la cheffe de l’exécutif européen, qui sera en déplacement, de lundi à mercredi, en Israël, Palestine, Egypte et Jordanie.
Ce statut juridique est un prérequis indispensable pour enclencher un processus de négociation d’adhésion. Une fois le statut acquis, la question n’est plus « si » mais « quand » le pays pourra rejoindre le « club ». Soit, en quelque sorte, le statut conféré à Kiev (et à la Géorgie) au sommet de l’Otan de 2008, à Bucarest, qui lui conféra le droit d’entrer – un jour… – dans les rangs de l’Alliance atlantique.
C’est peu dire que l’Ukraine piaffe d’impatience aux portes de l’Europe et redouble d’efforts pour convaincre, malgré la guerre. « 91 % des Ukrainiens aujourd’hui sont favorables à l’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Aucun peuple n’est aussi déterminé », a martelé la semaine passée le président du parlement ukrainien. Ruslan Stefanchuk sera reçu lundi par son homologue belge, Eliane Tillieux. « Sans ce soutien, ce sera Poutine qui se frottera les mains », ajoutait le patron de la Rada devant le Parlement européen à Strasbourg. Tout en reconnaissant que ce statut de candidat « n’est qu’un statut de candidat – et pas plus ».À lire aussiL’adhésion à l’Union européenne, un processus long et complexe, qui requiert l’accord des Vingt-Sept
L’« avis » de la Commission est censé être purement technique, sans considération politique – mais est-ce possible, au vu des circonstances ? En tout cas, juge un haut responsable de l’UE sous couvert d’anonymat – le sujet est ultra-sensible ! –, « il n’est pas possible de répondre à l’Ukraine : “vous remplissez toutes les conditions”. Car ce n’était déjà pas le cas avant la guerre ! »
La vice-Première ministre ukrainienne, Olga Stefanishyna, en charge de l’intégration euro-atlantique de son pays, se déclare « très confiante » que l’avis « saluera toutes les réformes que nous avons entreprises au fil des ans. Et nous attirons l’attention des leaders, qui prendront ensuite la décision, sur le fait qu’accorder à l’Ukraine ce statut de candidat, c’est le début d’un chemin, pas la fin de l’histoire ».
Car c’est bien au sommet européen des 23-24 juin que sera renvoyée la « patate chaude », pour trancher. Où l’on se tâte, à ce stade… Les décisions, en matière d’« élargissement » de l’UE, se prennent à l’unanimité.
« Une décision lourde »
La discussion promet d’être difficile, reconnaît-on au sommet des institutions. D’autant plus difficile que cette opinion arrivera à peine trois jours ouvrables avant le Conseil européen, alors que les Parlements en Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark devraient mandater préalablement leur leader. Le porte-parole de la Commission s’est défendu à la veille du week-end de toute lenteur : au contraire, la Commission va rendre son avis « en un temps record », un mois environ après avoir reçu le dossier complet de Kiev.À lire aussiUne nouvelle Communauté européenne pour ancrer l’Ukraine (et d’autres) dans l’Europe?
Chacun a bien conscience de la claque infligée à l’Ukraine si ses espoirs étaient déçus. « C’est une question intrinsèquement politique. Et une décision lourde, qui soulève une question beaucoup plus large : quel avenir pour l’UE ? Et c’est aussi émotionnel », admet un autre officiel de l’UE, de premier rang.
Les Ukrainiens sont obnubilés par cette question. Ils estiment qu’une fenêtre d’opportunité historique est ouverte, qui ne durera peut-être pas. « Pour Zelensky, c’est devenu un emblème du rapprochement avec l’UE », relève cet autre officiel de l’UE. « Le président du Conseil européen devra injecter de l’ambition tout en sauvegardant l’unité des 27 : ce ne sera pas facile. »
La substance de l’avis de la Commission sera déterminante. Le débat serait d’autant plus féroce que le choix présenté par la Commission consisterait à dire oui ou non, en bloc, aux trois impétrants. Mais la Commission pourrait se révéler « créative ». Par exemple, en proposant de conférer un statut de « pré-candidat », sous conditions, à l’Ukraine et à la Moldavie, mais pas à la Géorgie, qui a « régressé » ces derniers mois, en matière de respect de l’Etat de droit ou de réformes judiciaires.À lire aussiGuerre en Ukraine: refuser le statut de «candidat» à l’adhésion à l’UE et «ce sera Poutine qui se frottera les mains»
« Huit à neuf Etats membres disent qu’il est impossible de conférer ce statut de candidat sans conditions », relève l’officiel de l’UE. Paris et Berlin ne semblent pas franchement enthousiastes, au contraire de l’Italie, l’Irlande, la Pologne ou les Baltes.
Elephant dans la pièce
Chaque dossier, en matière « d’élargissement », est jaugé « sur ses mérites propres ». Mais il sera impossible d’ignorer l’éléphant dans la pièce : le sort des pays des Balkans occidentaux. Ceux-ci se morfondent aux portes de l’UE. Une réunion est convoquée par le président du Conseil européen, Charles Michel, entre les dirigeants des pays membres de l’UE et les six pays concernés (Serbie et Monténégro, qui négocient leur adhésion, Albanie et Macédoine du Nord, dont le sort est lié et bloqué par un veto de la Bulgarie à l’ouverture des pourparlers avec Skopje, et la Bosnie et le Kosovo, ravalés au rang de « candidats potentiels », ce dernier ayant l’intention de demander le statut de « candidat » d’ici la fin 2022).
Ce « sommet Balkans » est prévu le 23 juin, juste avant celui des Vingt-Sept. L’espoir (la tactique), c’est d’engranger quelque avancée pour les Balkans d’ici là, pour fluidifier (apaiser ?) les échanges sur l’Ukraine. Charles Michel entreprend une deuxième tournée dans la région cette semaine. Ce déplacement doit le conduire au Monténégro, en Macédoine du Nord et au Kosovo.À lire aussiGuerre en Ukraine: le chef de la diplomatie ukrainienne Kuleba exhorte les Européens à «tuer l’export russe»
« Sans perspective plus positive pour les Balkans, il sera difficile d’avoir un débat serein sur l’Ukraine », ajoute une autre source européenne. L’idéal, dans cette perspective, c’est une levée du veto bulgare à l’ouverture des négociations avec Skopje (et Tirana dans la foulée). Mais le scénario a du plomb dans l’aile : le président bulgare y est opposé, au contraire du nouveau Premier ministre Petkov… qui vient de perdre sa majorité. Or, « notre crédibilité dépend du déblocage du nœud Bulgarie/Macédoine du Nord », reconnaît le responsable de l’UE.
Le sommet européen devrait aussi évoquer les idées développées par Macron, Michel ou l’Italien Enrico Letta : créer une structure susceptible d’accueillir les pays désireux de se rapprocher ou d’intégrer l’UE. Le président du Conseil européen a annoncé une « conférence » avec ceux-ci « autour de l’été ». Qui craignent déjà, à tort ou à raison, que ce « prix de consolation » ne devienne une alternative à l’élargissement de l’Union…