RDC: 61 ans après, le cercueil de Lumumba, surtout lourd de chagrin

Hommage solennel à Patrice Lumumba avant le départ de son cercueil pour la République démocratique du Congo. Le Premier ministre congolais, assassiné en janvier 1961, aura enfin une sépulture à Kinshasa. Article réservé aux abonnés

Les trois enfants de Lumumba, Roland, Juliana et François, ont rendu hommage à leur père assassiné en janvier 1961 et qui a enfin droit à une sépulture digne de ce nom.
Les trois enfants de Lumumba, Roland, Juliana et François, ont rendu hommage à leur père assassiné en janvier 1961 et qui a enfin droit à une sépulture digne de ce nom. – Olivier Hoslet/EPA
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Analyse -Par Colette Braeckman et Philippe de BoeckPublié le 20/06/2022 à 18:48 Temps de lecture: 4 min

Lourd. Le cercueil de bois précieux déposé devant la famille de Patrice Lumumba semblait peser infiniment. Aussi lourd que la mémoire d’un peuple, que le chagrin d’une Nation, aussi lourd que 62 années de dissimulation ou d’oubli. Emboîtant le pas à Louis Michel – qui, à l’issue des travaux de la commission d’enquête parlementaire consacrée à l’assassinat de Lumumba et de ses compagnons, M’Polo et Okito, avait reconnu la « responsabilité morale » de la Belgique –, le Premier ministre Alexander De Croo est allé beaucoup plus loin. Saluant la « dépouille » du héros de l’indépendance, enfin rendue aux siens et qui s’envolera ce mardi vers Kinshasa, il a exprimé sa volonté de tourner une page d’histoire.

BELGIUM CONGO RETURN REMAINS LUMUMBA
NICOLAS MAETERLINCK/Belga

Mais avant cela, le chef du gouvernement, laissant parler son cœur, a reconnu qu’il était tard, beaucoup trop tard… Qu’il n’était pas normal d’avoir dû attendre l’an 2000 pour qu’une commission d’enquête se penche sur le rôle de certains politiques, de certains fonctionnaires belges impliqués au Congo et qui s’étaient chargés de répandre des mensonges à propos des circonstances exactes du décès du Premier ministre et de ses deux compagnons. « Ils avaient choisi de ne pas voir, choisi de ne pas agir… Plusieurs membres du gouvernement belge portent en conséquence une responsabilité morale quant aux circonstances qui ont conduit à ce meurtre. C’est une vérité douloureuse et désagréable, mais elle doit être dite. (…) Patrice Lumumba a été assassiné pour ses convictions politiques, ses propos, son idéal. Pour le démocrate que je suis, c’est indéfendable. Pour le libéral que je suis, c’est inacceptable. Et pour l’humain que je suis, c’est odieux. » Et De Croo de réitérer, en pesant ses mots, les excuses du gouvernement belge pour la manière dont fut prise la décision de mettre fin à la vie du Premier ministre du Congo.

Comme un souffle de l’histoire

A ce moment, dans le grand salon du Palais d’Egmont, devant la famille des suppliciés du Katanga, on sentit passer quelque chose comme un souffle de l’histoire, qui rappelait les excuses présentées par Guy Verhofstadt au lendemain du génocide au Rwanda.

Face au poids de la mémoire, que pesait réellement le contenu du cercueil ? Une dent, en principe, y avait été déposée, contenue dans un coffret bleu solennellement apporté par le Procureur fédéral Frédéric Van Leeuw, qui s’était dessaisi de cette pièce à conviction, une « relique » qu’il avait renoncé à expertiser de crainte de la détruire. En réalité, qu’il contienne ou non la dent authentique de Patrice Lumumba, jadis ramenée en Belgique par le policier Gerard Soete – selon les dires de ce dernier –, le cercueil contenait tout le chagrin d’un Congo dont l’indépendance fut confisquée, tous les regrets d’une Belgique enfin capable de regarder en face un passé colonial que De Croo appela « un temps de spoliations, d’exploitations, d’assassinats ».À lire aussiVisite royale en RD Congo: le roi Philippe a réussi le grand écart entre le passé et l’avenir

Le Premier ministre congolais Sama Lukonde rappela le combat qui inspirait Patrice Lumumba, un homme qui voulait faire du Congo le moteur du développement de l’Afrique et qui, dès la fin des années 50, dénonçait déjà le risque de « balkanisation » de son pays, terme que la guerre actuelle remet au goût du jour. Le chef du gouvernement congolais estima aussi que regarder le passé en face allait permettre à son pays de tisser de nouveaux liens avec la Belgique.

Les deux Premiers ministres, congolais et belge, ont accompagné le cercueil de Lumumba jusqu’à son départ du Palais d’Egmont.
Les deux Premiers ministres, congolais et belge, ont accompagné le cercueil de Lumumba jusqu’à son départ du Palais d’Egmont. – Olivier Hoslet/EPA

Ces mots des politiques pesaient cependant moins que l’émotion des familles. Fille du défunt, Juliana Lumumba rappela ces six décennies d’incertitude, d’ignorance : « Où était mort notre père chéri ? Comment fut-il assassiné, par qui ? Et surtout, pourquoi ? » Et de conclure, non sans émotion : « Son âme était en perpétuelle errance, il n’a longtemps eu d’autre tombeau que la date de sa mort… Maintenant, enfin, il aura une sépulture. »À lire aussiRD Congo: «Les Etats-Unis ont tiré les ficelles derrière l’assassinat de Patrice Lumumba»

Avant le grand départ pour Kinshasa, la musique des Guides joua les hymnes nationaux du Congo puis de la Belgique sous un immense portrait du héros disparu mais qui, enfin, semblait sourire pour l’éternité. Pour son neveu, Jean-Jacques Lumumba, rien n’est terminé : « Seule la justice pourra mettre fin aux cycles de violence et à la corruption qui ont marqué le Congo dès les premiers jours de son indépendance. »

By Habari

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