Entretien
Gauthier de Villers: «La redynamisation des relations est une chose positive, mais…»

Analyse à froid par un politologue belge des leçons à retenir du premier voyage au Congo du Roi, de la restitution de la relique de Lumumba et des nouvelles relations entre les deux pays.
Gauthier de Villers était responsable, avant son départ à la retraite il y a quinze ans, de la section d’Histoire du temps présent au musée royal de l’Afrique centrale. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Congo.

Au lendemain du premier voyage du Roi au Congo, quels enseignements peut-on en tirer ?
Je me demande si on a vraiment pris en Belgique la mesure de l’événement. Réitérant, mais dans le cadre d’un discours tenu à Kinshasa et en la développant et renforçant une critique de la colonisation qu’il avait exprimée il y a deux ans dans une lettre au président Tshisekedi, le Roi a tenu des propos qui, étant donné l’histoire des liens entre la monarchie et le Congo, ont dû ou auraient dû provoquer chez beaucoup l’étonnement, sinon une certaine stupeur. Exprimant « ses plus profonds regrets pour les blessures du passé », il a dénoncé un « passé colonial basé sur l’exploitation et l’humiliation », et qui, disait-il encore, a reposé sur « une relation inégale en soi injustifiable, marquée par le paternalisme, les discriminations, le racisme ». Même s’il a glissé un hommage aux « nombreux Belges qui se sont sincèrement investis au Congo » et ont aimé ce pays, on peut difficilement concevoir réquisitoire plus sévère. Et, lors de l’épisode suivant de ce qui apparaît comme des retrouvailles belgo-congolaises, la cérémonie au palais d’Egmont de la remise symbolique au Congo de la « dépouille » de Patrice Lumumba, le Premier ministre De Croo a tenu des propos plus forts, plus lourds de sens encore que ceux du Roi. Il a dit : « Comme l’esclavage, le modèle colonial était un système pernicieux en soi », et ce passé « ternit honteusement l’histoire de notre pays ». Assimilé à l’esclavage, le système colonial constituerait donc, comme l’a dit un jour le président français, un « crime contre l’humanité ». Ces propos, le discours royal, sont certes dans l’esprit et l’humeur du temps, d’un temps où ce que l’on appelle la « pensée décoloniale » a gagné nombre d’esprits. Mais ce qui étonne, c’est l’ampleur et la rapidité avec laquelle une telle pensée extrême s’est imposée, gagnant jusqu’au palais royal et la tête du gouvernement. Apparemment, car on peut se demander quelle est la part de la conviction, celle de l’emprise d’un discours idéologiquement « correct », celle de l’opportunisme diplomatique, dans ce ralliement à une forme particulièrement radicale d’anticolonialisme.À lire aussiLes mots forts et justes d’Alexander De Croo
Ne peut-on estimer qu’une ferme dénonciation de la colonisation s’imposait bien, et que ce que l’on peut regretter est qu’au sommet de l’État elle vienne si tard ?
Comme le Roi le dit dans son discours, je crois que la domination, l’exploitation, le racisme sont des caractères fondamentaux du système colonial. Je me démarquerai d’une telle position en soutenant que mettre seulement l’accent sur de tels caractères est réducteur. Il faudrait ici de longs et difficiles développements mais je m’en tiendrai à la ligne de force de l’analyse que je cherche à formuler. La colonisation n’est pas l’esclavage. Pour fonder cette distinction, il m’est arrivé d’écrire que l’assujettissement colonial avait aussi constitué pour l’Afrique son entrée dans la modernité. On peut objecter que la notion de modernité est pour une telle analyse inutilisable puisqu’elle recouvre de multiples phénomènes qui sont porteurs de significations différentes. Sans doute, mais dans une histoire des savoirs et des idées on peut définir la modernité comme le mouvement d’émancipation de la raison critique auquel la Renaissance et les Lumières ont donné cours ; et qui s’est traduit dans les développements de la laïcité, de la démocratie, de l’État de droit. S’il apparaît certes difficile d’inscrire la colonisation dans ce mouvement d’émancipation !, ne peut-on soutenir qu’elle a à cet égard donné des instruments et ouvert des perspectives ? Ainsi, pour envisager la question sous un seul aspect, ne peut-on dire, s’inspirant de la ligne de pensée de Max Weber, qu’elle a initié en Afrique un processus de sortie de l’univers des croyances et des rituels magiques qui s’est accompagné de nouvelles aliénations, mais n’en a pas moins des vertus émancipatrices ?
En résumé, la colonisation a été indissolublement oppressive et émancipatrice.
Avec la visite royale, la Belgique paraît vouloir se réinvestir au Congo, qu’est-ce que cela implique et signifie du point de vue de ses rapports avec le régime congolais ?
Tout d’abord, la Belgique et le Congo ont une histoire commune sur laquelle il ne faut pas cesser de faire un retour critique, mais dont il ne peut s’agir de faire table rase. La « redynamisation » des relations avec le Congo dont a parlé le Roi me paraît donc une chose positive. Mais les conditions et la manière dans lesquelles elle s’opère soulèvent de lourdes et difficiles questions.À lire aussiVisite royale en RD Congo: le roi Philippe a réussi le grand écart entre le passé et l’avenirSi les rapports entre nos deux pays se sont étiolés et distendus, si fort peu nombreux sont aujourd’hui les Belges et les Congolais qui ont connu la colonie, il reste qu’une visite du Roi au Congo représentait encore un événement symboliquement marquant ; et que cet événement ne pouvait que bénéficier à l’hôte du couple royal, au président Tshisekedi. Cela d’autant plus que rien dans les paroles du roi Philippe, mais rien non plus – d’après ce que j’ai pu lire ou entendre – dans des propos gouvernementaux et les commentaires médiatiques en Belgique, n’évoquait la question des problèmes posés par le renforcement des relations avec le pouvoir en place à Kinshasa. Or l’on sait combien la légitimité de ce pouvoir est problématique. Félix Tshisekedi l’a emporté à la présidentielle grâce à une énorme tricherie manigancée par (ou avec la complicité de) celui auquel il succédait, Joseph Kabila. Les pratiques de corruption et de détournement caractérisent le régime actuel comme ceux qui l’ont précédé. On voit combien ce régime se révèle impuissant à ramener la paix à l’est, en dépit de l’état de siège.
Et la visite royale chez le Dr Mukwege ?
Comme en écho et réaction au discours royal de Kinshasa, le Dr Mukwege a appelé à garder à l’esprit que, si le passé colonial est très important, il y a aujourd’hui au Congo un « peuple meurtri » attendant de la Belgique et de l’Europe leurs concours pour faire face à de dramatiques urgences. Le roi Philippe d’ailleurs s’adressant l’avant-veille aux étudiants de Lubumbashi ne s’était plus arrêté sur le passé colonial, mais avait parlé d’un avenir à construire par la jeunesse congolaise avec les appuis d’une Belgique amie plaidant la cause du Congo auprès de l’Union européenne et des Nations unies.À lire aussiVisite royale en RD Congo: pour le Dr Mukwege, «il y a d’autres urgences» que le passéIl formulait là, je crois, le principe d’une juste démarche. Mais je dirais alors encore que pour définir et mettre en œuvre celle-ci, il importe de faire appel à un type d’analyse qui, pour hier et aujourd’hui, soit lucidement critique tant à l’égard des acteurs belges qu’à celui des acteurs congolais. Or la « pensée décoloniale » aujourd’hui régnante me paraît détourner d’une telle manière d’appréhender les relations belgo-congolaises.