Dieudonné Wamu Oyatambwe: «La Belgique reprend toutes ses relations avec la RDC»

La remise de la dent de Patrice Lumumba, une cérémonie à portée hautement symbolique.
La remise de la dent de Patrice Lumumba, une cérémonie à portée hautement symbolique. – Belga.

Analyse à froid par un politologue congolais des leçons à retenir du voyage au Congo du Roi, de la restitution de la « relique » de Patrice Lumumba et des nouvelles relations entre les deux pays.

Dieudonné Wamu Oyatambwe est politologue, spécialiste de l’Afrique et chercheur associé à la VUB.

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Au lendemain du premier voyage du roi Philippe au Congo, quels enseignements tirez-vous de cette démarche ?

Sur le plan symbolique, il s’agit d’une démarche très importante : Philippe est en quelque sorte un « roi postcolonial » et il a donc une perception différente des événements. Pour lui, tout cela appartient à un passé qu’il n’a pas vécu et c’est peut-être pour cela qu’il a pu prononcer de telles paroles d’apaisement, exprimer ses « profonds regrets. » Il a aussi su se rapprocher du président actuel, Félix Tshisekedi, ce qui tranche avec l’attitude adoptée à l’égard de son prédécesseur Joseph Kabila. Au-delà du symbole, sur le plan politique cette fois, il apparaît que la Belgique reprend toutes ses relations avec la RDC.

Peut-on reprocher à la Belgique de donner son aval à un régime issu d’élections dont le résultat ne fut jamais communiqué, de donner à ce régime une légitimité qu’il n’a peut-être pas ?

En reprenant ses relations avec Kinshasa et avec l’actuel chef de l’Etat, la Belgique n’a fait que suivre l’exemple de tous les chefs d’Etat africains. Elle a suivi la classe politique congolaise elle-même, puisque des opposants notoires comme Jean-Pierre Bemba ou Moïse Katumbi ont eux aussi noué contact avec Félix Tshisekedi ; ce qui est une façon de le reconnaître. La Belgique s’inscrit dans cette logique-là, elle avalise une situation de fait. Si on devait attendre que tout soit parfait, on ne ferait jamais rien…

La Belgique parie sur Tshisekedi ?

Ce qu’elle fait surtout, c’est parier sur l’avenir du Congo, accompagner un processus politique dynamique qui s’est remis en route. Tout est sur le point de repartir, la coopération politique et la préparation des élections ; la reprise de la coopération militaire est amorcée avec l’envoi de quelques experts, l’effort – annoncé – de lutte contre la corruption sera accompagné. Ce sont tous des signaux d’apaisement.

Quelles suites peut-on attendre de cette visite ?

On peut espérer qu’il y aura d’autres visites avec un volet commercial, avec la perspective d’investissements ; les hommes d’affaires belges devraient pouvoir retrouver le chemin du Congo. Mais pour cela des efforts d’assainissement doivent encore être menés, qu’il s’agisse de la justice, de l’entourage du chef de l’Etat, de la lutte contre la corruption, etc.À lire aussiLa très joyeuse entrée du roi Philippe et de la reine Mathilde à Kinshasa

La délégation belge était au Congo au moment où se tendaient les relations avec le Rwanda, accusé de soutenir le mouvement rebelle M23 qui a repris la guerre au Nord-Kivu. Quel fut le message de la Belgique ?

Elle a surtout rappelé son attachement à l’intégrité territoriale et à la souveraineté de la RDC. A l’heure du soutien apporté à l’Ukraine pour les mêmes raisons, il était très important de répéter cette position de principe. C’est cela qu’il faut souligner et cette position claire est d’autant plus importante que dans le passé, la Belgique s’était souvent montrée timide, sinon timorée, mettant parfois sur le même pied l’agresseur et l’agressé… S’il y eut naguère des discours hypocrites, des refus de prendre position, cette fois la position adoptée fut claire et directe, marquée, sans ambiguïté, par la cohérence et la crédibilité.À lire aussiBelgique-Congo: pourquoi viens-tu si tard?

La visite rendue à l’hôpital de Panzi du Dr Mukwege est aussi, en ce sens, un message fort face à tant de crimes dans la région…

Le Rwanda voisin non seulement nie toute présence mais affirme qu’il entend défendre des minorités qui, au Congo seraient menacées. Ce sont des arguments que les Congolais connaissent bien. En réalité, ce qu’il s’agit de protéger, c’est la zone d’influence du Rwanda au Congo, ce sont des intérêts économiques qui reposent sur l’exploitation du bois, du coltan, de l’or du Congo. C’est cela le pré carré du Rwanda. Le M23 est avant tout un instrument de cette influence rwandaise alors que d’autres pays de la région, l’Ouganda et le Kenya, interviennent aussi de leur côté. Tous les pays voisins sont intéressés à exploiter et à commercialiser les ressources du Congo.

L’autre événement marquant est la restitution de la « relique » de Lumumba. Pourquoi est-elle si importante ?

J’appartiens au même groupe ethnique que Patrice Lumumba, les Tetela. Pour nous, aussi longtemps que l’on n’a pas récupéré sinon tout le corps, du moins une partie de ce dernier, on ne sait pas faire son deuil, la page ne peut être tournée. Donc cette « relique » est importante, sa restitution marque le point de départ d’un processus de réparation. Mais je ne peux m’empêcher de penser au temps qu’il a fallu pour que cela se fasse : entre le moment où l’ancien policier Soete a déclaré qu’il détenait une ou deux dents de Lumumba (en 1999) et le moment de la restitution, il a fallu attendre plus de vingt ans ; et cela alors que des membres de la famille de Lumumba vivaient en Belgique ! La justice s’est enfin prononcée mais n’aurait-elle pas pu se montrer plus rapide ? Et où en est le processus de réparation à l’égard des familles, de l’Etat congolais lui-même, qui a subi un énorme préjudice, s’être vu privé d’un leader légitime, régulièrement élu ? D’autres questions restent en suspens, comme les ramifications internationales de ce crime d’Etat : la Belgique n’a pas été seule à vouloir la disparition de Lumumba…À lire aussiVisite royale: pourquoi la relique de Lumumba retournera au Congo fin juin

Quant aux Congolais, eux aussi doivent se poser des questions : pour éliminer Lumumba, les Belges ont travaillé avec des officiels congolais de l’époque. Il s’agit de Moïse Tshombe le président du Katanga indépendant, du ministre de l’Intérieur de l’état sécessionniste Godefroid Munongo. Le premier ministre congolais de la Justice Etienne Tshisekedi était lui aussi impliqué (il aurait signé l’acte d’arrestation de Lumumba). Je reconnais que dans le chef de son fils Félix, l’exercice actuel demande un certain courage car son propre père est impliqué. Le geste que Félix Tshisekedi a posé n’est pas anodin. En outre, des acteurs congolais de l’époque, comme Jonas Mukamba, sont toujours vivants. La mémoire du peuple est longue : qu’allons nous faire de notre passé ? Qu’allons-nous faire de l’héritage de Patrice Lumumba ?

By Habari

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