RDC : Dan Gertler, l’irrésistible ascension du businessman de Kabila

« Dieu, le Congo et lui » (2/4). Pendant la décennie 2000, le milliardaire israélien est devenu omniprésent dans le secteur du diamant en RDC. Retour sur la manière dont l’homme d’affaires, aujourd’hui accusé de corruption et sanctionné par les États-Unis, a constitué son empire

2 août 2022 à 10:29

Par Mathieu Olivier et Romain Gras – envoyés spéciaux à Tel-Aviv

Mis à jour le 2 août 2022 à 16:33

© Montage JA : JOHN WESSELS/AFP ; DR

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L’homme d’affaires israélien Dan Gertler. © Montage JA

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Dan Gertler : Dieu, le Congo et lui

En avril 2003, alors que les accords de Sun City sont signés en Afrique du Sud sous les yeux de Thabo Mbeki, Dan Gertler est fier. Très fier, même. Secrètement, il vient de participer à l’élaboration du processus de paix entre le gouvernement et les groupes rebelles congolais. Il a passé des heures en tête-à-tête avec Paul Kagame, échangé durant des jours avec Joseph Kabila, usé de son influence auprès de l’administration de l’Américain George W. Bush. Alors, forcément, l’Israélien, diplomate d’occasion mais homme d’affaires avant tout, se frotte les mains.À LIREExclusif – Dan Gertler (1/4) : « Tous étaient effrayés par le Congo, mais pas moi »

L’entrepreneur, à peine trentenaire, n’est connu que d’une poignée de personnes au sommet de l’État congolais. Mais il vient de réussir un premier pari d’importance. En 2001, il a renoncé à contester frontalement la suspension par Joseph Kabila du monopole dans le diamant que Laurent-Désiré Kabila lui avait pourtant accordé en 1999. Il a ensuite accepté le rôle d’émissaire du nouveau président congolais auprès de Washington, qui conduira Joseph Kabila à Sun City. En deux coups de dés, il a donc posé les bases d’une relation qui dépasse le cadre d’une simple amitié. « Les accords de Sun City ont fait de nous plus que des frères », résume Dan Gertler, confortablement installé dans le salon de Tel-Aviv où il reçoit Jeune Afrique.

Un allié nommé Katumba

L’après 2002 est surtout l’occasion pour l’entrepreneur d’étendre une première fois ses activités au Congo. Une expansion rendue possible par la proximité qu’il entretient désormais avec un autre personnage clé de l’État : Augustin Katumba Mwanke.

Leur relation avait pourtant bien mal commencé puisque Gertler le soupçonnait d’avoir contribué au retrait de son précieux monopole. Banquier en Afrique du Sud, rentré au pays après la chute de Mobutu, Katumba est devenu gouverneur de la riche province du Katanga avant d’occuper les fonctions de ministre auprès de la présidence à l’arrivée au pouvoir de Joseph Kabila.

Reconnaissable à son épaisse moustache, il passe alors pour l’éminence grise, « le Richelieu » du jeune président. Pour Gertler, il est surtout le véritable détenteur des clés du coffre minier congolais. Si son monopole a été suspendu, « AKM » ne peut pas y être étranger. « [Gertler] me haïssait, me mettait sur le dos tous les blocages qu’il subissait », relatera ce dernier dans ses Mémoires.À LIRERDC : Augustin Katumba Mwanke, l’homme qui murmurait à l’oreille de Kabila

Katumba étant le confident de Kabila et Gertler sa porte d’entrée à Washington, les deux hommes sont pourtant contraints de se côtoyer. Un jour de 2002, à bord d’un jet faisant route pour Washington, Gertler choisit la confrontation. « Pourquoi me bloques-tu ? », lui lance-t-il. Secret, taiseux, Katumba ne répond pas. « Je ne pouvais rien lui dire, rien lui promettre et il m’en voulait », expliquera-t-il plus tard.

Relation fusionnelle

Malgré l’atmosphère glaciale qui règne au sein de la délégation, la mission, dont l’activité est couronnée par un rendez-vous avec la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice, sera un succès. Le lobbying de Gertler semble porter ses fruits. Le 21 juillet 2002, Katumba rédige à son attention une note manuscrite dans laquelle il glisse ces mots : « J’ai appris à mieux te connaître, merci pour ce que tu as fait en coulisse ».

Les deux hommes nouent alors une relation qui deviendra « fusionnelle » jusqu’au décès de Katumba, en février 2012. Quand Gertler n’est pas à Kinshasa pour ses affaires c’est Katumba et son épouse, Zozo, qui se rendent à la station balnéaire d’Eilat, en Israël, pour une croisière en yacht sur la mer Rouge. « C’était un homme secret, dans un État en guerre. Il a découvert en Gertler quelqu’un qui, comme lui, n’était pas très expansif et pouvait être un apporteur de solution pour Kabila », raconte l’un des négociateurs de l’accord de Sun City.

Dan Gertler et Joseph Kabila, lors du mariage de ce dernier, le 17 juin 2006. © DR
Dan Gertler et Joseph Kabila, lors du mariage de ce dernier, le 17 juin 2006. © DR

L’amitié de Katumba sera un atout fondamental pour le magnat, qui devient, en 2003, consul honoraire de RDC. C’est notamment avec l’aide du même Katumba que, la même année, la société Emaxon, contrôlée par l’Israélien, signe un contrat avec la Miba, société congolaise d’extraction de diamants du Kasaï-Oriental. En échange d’un prêt de 15 millions de dollars, Emaxon obtient de la société publique congolaise la commercialisation, durant quatre ans, de 88 % de sa production. Un des rares contrats dans lesquels Dan Gertler apparaît nommément.

Dès 2005, la commission parlementaire que dirige Christophe Lutundula juge qu’ « il n’est ni juste ni admissible qu’Emaxon fasse main basse sur la production diamantifère de la Miba ». Craignant d’effrayer les potentiels investisseurs qui peinent à arriver au Congo, la commission ne recommande qu’une renégociation du contrat. Qu’importe, l’hyperactif Gertler est depuis longtemps passé à autre chose.

Aventuriers

À la fin de la période de transition, l’Israélien, estimant que le secteur du diamant stagne, se tourne vers le cobalt et le cuivre, dont les cours grimpent en flèche. Sa première cible sera la mine à ciel ouvert KOV, dans le Katanga. En 2004, il signe un accord et forme un joint-venture avec la société publique congolaise Gécamines à travers Global Enterprises Corporate Ltd (GEC), une autre de ses entreprises, domiciliée aux îles Vierges britanniques. « La Gécamines était un endroit pourri, aucun de ses projets ne fonctionnait », souligne l’un des premiers associés de Gertler, qui se souvient de « réunions interminables dans des bâtiments vétustes ». Au sein de cette coentreprise, Gertler et GEC détiennent 75 % du projet. Pour l’occasion, l’entrepreneur s’est associé à son compatriote Beny Steinmetz.

Entre les deux hommes aux modes de vie opposés, le parallèle est évident. Comme Gertler, Beny Steinmetz est issu d’une grande famille diamantaire israélienne. Le grand-père du premier connaît le père du second. Ils ont aussi un parcours similaire : tous deux sont des aventuriers venus tenter leur chance dans des pays africains en guerre, au risque de se voir reprocher de profiter du chaos pour s’enrichir. « Les autorités essayaient de faire venir des investisseurs, mais personne n’était intéressé. Sans investissements, ces gisements ne valent rien », objecte Gertler.

« Évitez de dépouiller la Gécamines »

Deux ans plus tard, en juillet 2006, ils réussissent une entrée fracassante à la Bourse de Londres avec la société Nikanor, à qui ont, entretemps, été transférés les 75% que GEC détenait sur le projet KOV. Pour cette entrée en Bourse, Nikanor lève plus de 400 millions de dollars. « C’était la première introduction en bourse de l’histoire de la RDC », se félicite Gertler, qui évoque, un « moment historique » pour cette société.À LIRE[Série] Beny Steinmetz : les aventures africaines du sulfureux magnat franco-israélien (1/3)

Cette incursion dans le secteur minier s’accompagne d’autres critiques. En 2005, la commission Lutundula appelle à « éviter de dépouiller la Gécamines des gisements qui constituent l’épine dorsale de sa relance ». « La mine était en ruine. On critique [Dan Gertler] parce qu’il l’a eue à bas prix, mais il faut voir comment était le projet dans son état initial », défend l’un de ses premiers associés. « À l’époque, quand vous investissiez en RDC, vous ne pouviez espérer obtenir que 10 % ou 12 % de bénéfice, bien moins que dans d’autres pays », justifie à son tour Gertler.

Vainqueur quelques mois plus tard des premières élections libres du pays, Kabila doit donner des garanties aux bailleurs de fonds et manifester son intention de combattre la corruption. Les contrats miniers sont passés en revue, avec l’assistance d’experts américains du Centre Carter. À l’époque, Gertler n’est pas mentionné dans leur rapport. « Nous nous sommes trompés, nous n’avons compris que plus tard que la clé du problème se trouvait à la Gécamines et que le véritable maître n’était autre que Dan Gertler. À l’époque, il était invisible », admet Peter Rosenblum, professeur à l’Université Columbia, qui a conseillé le Centre Carter au cours de cette mission.

Glencore entre en piste

L’omniprésence de Gertler est renforcée par l’entrée en piste, en 2007, du géant suisse du négoce, Glencore. L’année où GEC acquiert la majorité des parts de KOV, le projet voisin, celui de Kamoto, passe sous le contrôle du groupe de George Forrest à travers la société Katanga Mining, dont le Belge est l’actionnaire majoritaire. L’industriel, qui a entretenu de bonnes relations avec Mobutu et avec l’homme d’affaires zimbabwéen Billy Rautenbach (un proche de Robert Mugabe, l’un des soutiens du Mzee), fait partie des quelques acteurs qui, au début des années 2000, ont surnagé dans le chaos de la guerre.

À l’origine, KOV et Kamoto faisaient partie de la même entité, formant l’un des actifs au potentiel le plus lucratif du pays. Les réunir à nouveau devient le nouvel objectif d’un Gertler à l’appétit décuplé. Soutenu par Glencore, il fait face à George Forrest, qui, lui, prend le parti d’une société, la Camec, dont Billy Rautenbach est l’un des actionnaires. Le 30 août 2007, le gouvernement révoque les permis de ce dernier. Cette décision, sur laquelle Gertler et Glencore ont toujours nié avoir pesé, contribue à plomber l’offensive de Rautenbach.À LIRELes milliards perdus de la RDC : le rapport qui accuse Dan Gertler

Déjà actionnaire minoritaire de Katanga Mining par le biais de la société RP Capital, Gertler grignote les parts des autres participants avec l’aide de Glencore, qui prend le contrôle de la société et qui permet à l’Israélien, par le truchement d’un système de prêts à certaines de ses sociétés offshore, de conserver un rôle central au détriment d’autres actionnaires. Selon l’ONG Global Witness, l’homme d’affaires aurait, au cours de ces transactions, perçu un bénéfice de 67 millions de dollars.

« Le pouvoir a vu que je pouvais tenir mes promesses »

« L’octroi de prêts par Glencore à Fleurette [un groupe appartenant à Dan Gertler] était un arrangement entre deux sociétés entretenant une relation commerciale ancienne, estime-t-on dans le camp de l’Israélien. Sous-entendre qu’il s’agissait d’une manipulation pour “diluer” les autres actionnaires est complètement déplacé. » « Quand le succès est au rendez-vous, on s’écrie immédiatement : “Dan a volé !” Mais les parts de George Forrest, je les ai achetées sur le marché et j’ai énormément investi dans ce projet de Katanga Mining ! », se défend Gertler.

Les déboires de Billy Rautenbach et la perte d’influence de Forrest au sein de Katanga Mining placent Gertler au centre du jeu. « Le pouvoir a vu que je pouvais tenir mes promesses, que je n’étais pas là pour repartir immédiatement. Je ne sais pas s’il faut appeler cela du charisme, mais, par la suite, plusieurs investisseurs sont venus », clame Gertler, qui compare ses investissements à un « marathon ». « Après ce que l’on a appelé “la bataille du Katanga”, il n’y avait plus qu’un shérif en ville », résume un ministre de l’époque.

By Habari

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