POLITIQUE

RDC : Dan Gertler, du zénith au crépuscule

« Dieu, le Congo et lui » (3/4). Dans les années 2010, le milliardaire israélien est devenu un acteur incontournable du secteur minier. Pourtant, au cours du second mandat de Joseph Kabila, son étoile pâlit. Les rapports dénonçant ses pratiques et les pertes qu’elles entraîneraient pour la RDC s’accumulent.

3 août 2022 à 08:59

Par Mathieu Olivier et Romain Gras – envoyés spéciaux à Tel-Aviv

Mis à jour le 3 août 2022 à 08:59

L’homme d’affaire israélien Dan Gertler. © Photomontage JA

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L’homme d’affaires israélien Dan Gertler. © Montage JA

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Dan Gertler : Dieu, le Congo et lui

Au tournant des années 2010, la bataille pour Katanga Mining et l’entrée en jeu du géant suisse Glencore font de Dan Gertler un acteur incontournable du secteur minier congolais. Rien ne semble alors pouvoir arrêter le magnat israélien. « À la fin des années 2000, Gertler profite de la vague qui accompagne l’élection de Joseph Kabila, l’élection de Moïse Katumbi au poste de gouverneur du Katanga ainsi que l’augmentation des investissements dans la province », résume un intime de l’ex-gouverneur devenu opposant. En 2011, la Gécamines change aussi de patron. S’ouvrent dix années de règne d’Albert Yuma, avec qui Gertler parvient également à nouer une relation de confiance. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de croiser les deux hommes discutant à l’abri des regards sur les canapés bleu ciel du 21e étage du Fleuve Congo Hotel, prisé des VIP congolais et étrangers.À LIREExclusif – Dan Gertler : « Tous étaient effrayés par le Congo, mais pas moi »

Tout-Puissant Mazembe

Gertler partage alors ses semaines entre Kinshasa et Lubumbashi. Il dispose d’une résidence dans les deux villes et multiplie les allers-retours en jet. Lui qui s’appuie quotidiennement sur une poignée de rabbins pour le conseiller spirituellement se réserve un temps de prière dans chacun des aéroports où il passe. À Kinshasa, sa demeure de l’époque est d’ailleurs située non loin du Centre Chabad Lubavitch, géré par Shlomo Bentolila, qui reste l’un de ses confidents. Le jeudi soir, il reprend généralement le chemin de Tel-Aviv pour passer shabbat avec son épouse dans la demeure de cinq étages où ils emménagent au début des années 2010.À LIRERDC : Dan Gertler, l’irrésistible ascension du businessman de Kabila

Dans la capitale du cuivre, aussi, Gertler a ses habitudes. Au stade Tout-Puissant-Mazembe, temple du football dans la commune lushoise de Kamalondo, il n’est pas rare de le voir arpenter l’une des luxueuses loges du club. Discret philanthrope, l’homme d’affaires investit à tout-va dans des œuvres caritatives et des structures médicales en Israël comme au Congo, notamment à travers la Gertler Family Foundation (GFF), fondée en 2004 pour soutenir le volet social de ses activités.

Des supporters du TP Mazembe lors d’un match contre le Lubumbashi Sport, au stade Mazembe, le 4 mars 2015. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA
Des supporters du TP Mazembe lors d’un match contre le Lubumbashi Sport, au stade Mazembe, le 4 mars 2015. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

À Lubumbashi, il finance ainsi la construction du zoo et d’une école française. « Quand Katumbi concevait un projet, le premier qui mettait de l’argent sur la table, c’était lui. Évidemment, cela a contribué à asseoir son influence », explique un proche collaborateur de l’ex-gouverneur. Le magnat devient aussi l’un des bailleurs de fonds de la Gécamines, à laquelle il octroie de nombreux prêts. Des prêts qui serviront plus tard de contrepartie dans certaines transactions controversées de Gertler. L’entourage de ce dernier estime que l’ensemble des sommes prêtées à la Gécamines avoisine les 500 millions de dollars. En 2013, dix ans après les accords de Sun City, la fortune nette de Gertler s’élevait à 2,3 milliards de dollars, selon le magazine Forbes.

Charme et froideur

Au cours du second mandat de Kabila, Gertler voit pourtant son étoile pâlir. Son omniprésence dans le milieu congolais des affaires n’est pas bien vue de tous. Elle irrite notamment de certains conseillers et ministres qui s’estiment tenus à l’écart des dossiers. Certains pays voisins font eux aussi la grimace. C’est le cas de l’Angola, qui entretient avec Joseph Kabila des relations en dents de scie. La proximité du jeune président au discours libéral avec le milliardaire israélien incommode Luanda. Mais, pour quiconque souhaite désormais faire affaire avec le Congo, difficile de passer outre.

À l’époque, le président angolais, José Eduardo dos Santos, souhaite engager des travaux de réhabilitation de la ligne de chemin de fer de Benguela, censée acheminer les minerais du Katanga depuis Kolwezi jusqu’à l’enclave de Lobito, sur la façade Atlantique. Alors que l’Unita a renoncé à la lutte armée, Luanda met la main à la poche pour déminer la zone. Mais, du côté congolais, les travaux patinent. Le chef de l’État angolais finit par mandater son gendre, le Congolais Sindika Dokolo, pour s’enquérir de la situation. Au début des années 2010, un rendez-vous est pris à Lubumbashi avec Dan Gertler. Ce dernier ne gère pas le projet mais il s’intéresse naturellement au dossier.

SI TU NE MONTRES PAS LES MUSCLES FACE À LUI, TU TE FAIS CROQUER

Le jour J, Dokolo décolle à bord d’un Falcon 900 avec sept heures de retard. La délégation arrive à Lubumbashi à 19h. Sur le tarmac de l’aéroport de Luano, l’avion de Dan Gertler semble prêt à repartir. Pendant près d’une heure, les deux délégations se jaugent. Un court échange a finalement lieu dans l’aéroport, sans que les discussions aillent plus loin. « Dos Santos voulait juste le tester, raconte un ancien ministre de Kabila. Gertler est un de ses grands fauves qui comprend ce genre rapports de force. Si tu ne montres pas les muscles face à lui, tu te fais croquer. »À LIRESindika Dokolo : « Les prochains oligarques seront africains »

Interlocuteurs occasionnels ou anciens ministres qui ont eu à le croiser dressent tous le portrait d’un businessman maniant à sa guise un certain charme et une extrême froideur. « En général, il vous laisse parler le premier. Il vous écoute mais ne vous regarde pas. Puis, si ça l’intéresse, il s’exprime. Si ce n’est pas le cas il se retire », confie un cadre du secteur minier congolais.

L’homme d’affaires et collectionneur d’art congolais Sindika Dokolo est décédé, le 29 octobre, à la suite d’un accident de plongée. © Collection Sindika Dokolo
L’homme d’affaires et collectionneur d’art congolais Sindika Dokolo est décédé, le 29 octobre, à la suite d’un accident de plongée. © Collection Sindika Dokolo

« Certains l’ont comparé à Pierre Falcone [qui, lui, travaillait] en Angola, à des businessmen qui viennent sauver la mise. Autant Falcone est très démonstratif, autant Dan est plus rigide, poursuit l’ex-ministre précédemment cité. Un homme qui, quel que soit l’endroit du monde où il se trouve, prend son jet pour passer shabbat chez lui est un homme qui a des convictions. Que celles-ci ne soient pas en accord avec votre philosophie c’est une chose, mais les siennes sont inébranlables. »

Empire offshore

Inébranlable, Gertler l’est de moins en moins dans ses affaires. Les rapports dénonçant ses pratiques et les pertes qu’elles entraîneraient pour la RDC se succèdent. Son empire offshore, quasi impossible à cartographier (il s’étend de Gibraltar aux îles Vierges britanniques, de Hong Kong au Panama), est progressivement dévoilé.

En 2010, il débarque sur le marché du pétrole. Il acquiert deux blocs sur le lac Albert par le truchement de deux sociétés, Foxwhelp Ltd et Caprikat Ltd, reliées à son groupe, Fleurette, le tout grâce à un impressionnant maillage d’entreprises et de fondations domiciliées entre les îles Caïmans, le Liechtenstein et Gibraltar.

Après Glencore, un autre mastodonte, Eurasian Natural Resources Corporation (ENRC), fait son entrée dans le secteur minier et acquiert plusieurs permis appartenant, pour certains, à des sociétés offshore liées à Gertler. Des transactions qui valent au géant kazakh d’être visé, dès avril 2013, par une enquête du Serious Fraud Office britannique pour « fraude » et « corruption ».À LIRELes milliards perdus de la RDC : le rapport qui accuse Dan Gertler

Quelques mois plus tôt, en décembre 2012, le FMI annonçait la suspension d’un plan d’aide signé avec la RDC, qui attendait encore le décaissement de plus de 200 millions de dollars. Raison invoquée : le manque de transparence d’un contrat conclu, en juin 2011, entre la Gécamines et une entreprise contrôlée par Gertler. « Comme pour toutes les transactions que Fleurette a réalisées avec la Gécamines, c’est la RDC qui détermine l’étendue de la divulgation de toute transaction », répond aujourd’hui le camp Gertler. Dans la foulée, l’Africa Progress Panel épingle cinq accords que la Gécamines a conclus, entre 2010 et 2013, avec des sociétés soupçonnées d’être liées au milliardaire israélien. Montant évalué des pertes : 1,3 milliard de dollars. Un rapport que les proches de Gertler contestent.

Description méticuleuse

Mine de cuivre de Mutanda, dans le Katanga (ici en 2012). © Simon Dawson/Bloomberg via Getty Images
Mine de cuivre de Mutanda, dans le Katanga (ici en 2012). © Simon Dawson/Bloomberg via Getty Images

Mais c’est sans doute l’enquête de la Securities and Exchange Commission [SEC, le gendarme des marchés financiers américains] qui, en 2016, offre la description la plus méticuleuse des pratiques du secteur minier congolais. Elle porte sur le fonds d’investissement américain Och-Ziff, condamné aux États-Unis à une amende de 413 millions de dollars pour des faits de corruption en Afrique. Le jugement décrit avec une implacable précision les pratiques en question, à une exception près : il ne cite aucun nom. Il précise en revanche qu’Och-Ziff a conclu en 2008 un partenariat avec « un tristement célèbre homme d’affaires israélien ayant des liens étroits » avec les plus hautes autorités de la RDC, identifié comme « DRC Partner ».

Selon l’enquête, ce dernier a, avec d’autres et entre 2005 et 2015, « payé plus de 100 millions de dollars de pots-de-vin à des fonctionnaires de la RDC pour obtenir un accès spécial et des tarifs préférentiels dans le secteur minier ». Dans un courriel daté du 16 mars 2008, « DRC Partner » vante lui-même son influence : « Le paysage de la RDC est en train de se dessiner et je le façonne comme personne d’autre ». À l’époque, le groupe Fleurette « conteste vigoureusement toutes les accusations de malversations dans [la totalité] de [ses] relations en RDC, y compris celles avec Och-Ziff ».

NOUS N’AVONS JAMAIS SOUDOYÉ QUI QUE CE SOIT

Aujourd’hui, Dan Gertler, qui assure avoir toujours agi dans les règles, se décrit même comme l’un des « principaux contribuables du pays ». En 2014, son groupe, Fleurette, revendique 30 000 employés. « Le gouvernement sait ce que j’ai fait pour la RDC, nous n’avons jamais soudoyé qui que ce soit », se défend-il. Mais la société civile congolaise, réunie au sein du collectif Le Congo n’est pas à vendre (CNPAV), ainsi que des ONG comme Global Witness, deviennent ses bêtes noires.À LIREDan Gertler : de Kabila à Steinmetz, enquête au cœur des réseaux du magnat israélien

La simple évocation de leurs rapports écrits a encore aujourd’hui le don d’irriter Gertler. Marchant nerveusement jusqu’à son bureau, l’homme d’affaires revient avec une pile de comptes rendus, dont l’un des plus récents, celui du CNPAV, porte sur « les milliards perdus de la RDC ». Sorti en mai 2021, ce rapport au vitriol l’accuse d’avoir fait perdre à la RDC près de 1,95 milliard de dollars de recettes entre 2003 et 2021. L’intéressé réfute, assurant que ses investissements dans les projets cités n’ont été que partiellement pris en compte. « Nous avons toujours été disposés à donner nos chiffres à ces organisations », dit-il. « Amadouer la société civile est un enjeu crucial pour Gertler car il sait que ses pratiques ne seraient pas aussi bien connues sans tous ces rapports », rétorque un membre de la société civile congolaise qui souhaite garder l’anonymat.

Pour ne rien arranger aux affaires du magnat, une autre échéance majeure se profile en 2016 : la fin du mandat de Joseph Kabila, qui subit la pression croissante de la communauté internationale. Plusieurs généraux et ministres sont placés sous sanctions américaines et européennes. Au crépuscule du régime, Dan Gertler se retrouve sous le feu des projecteurs.

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