De Washington à Kinshasa, l’« opération survie » de Dan Gertler

« Dieu, le Congo et lui » (4/4). Rien ne va plus pour le magnat des mines : il est toujours sous sanctions, Kabila a quitté le pouvoir, l’administration Biden ne l’apprécie guère… Mais depuis février 2022, il a conclu un accord avec le gouvernement congolais. Parviendra-t-il à rebondir ? Dernier épisode de notre série.

4 août 2022 à 10:05

Par Mathieu Olivier et Romain Gras – envoyés spéciaux à Tel-Aviv

Mis à jour le 4 août 2022 à 10:35

L’accord entre la RDC et le groupe Ventora, de l’homme d’affaires Dan Gertler, a été signé le 24 février 2022. © Photomontage JA.

Le 21 décembre 2017, la nuit tombe sur Tel-Aviv, et Dan Gertler est injoignable. À l’extérieur de la synagogue qu’il a l’habitude de fréquenter, caméras et journalistes attendent patiemment de l’apercevoir. Le magnat l’ignore encore, mais le couperet est tombé. Dix-neuf de ses sociétés et son bras droit, Pieter Deboutte, qui gère ses affaires au Congo, viennent d’être inclus dans une première salve de sanctions dont il est la principale cible. Le Trésor américain l’accuse d’avoir « utilisé ses liens d’amitié avec Joseph Kabila pour servir d’intermédiaire dans la vente d’actifs miniers en RDC, obligeant certaines multinationales à passer par lui ». « Dan [Gertler] n’a pas compris ce qu’il se passait et n’a pas mesuré l’impact que ces sanctions pouvaient avoir », assure un de ses associés.

Ces mesures restrictives vont pourtant bien au-delà d’un simple gel d’avoirs. Elles interdisent aux personnes physiques ou morales américaines d’effectuer des transactions avec les personnalités ciblées. Concrètement, Gertler se retrouve mis au ban du système bancaire américain, interdit de faire des opérations en dollars, la devise reine à Kinshasa. « Ces sanctions fonctionnent un peu comme une bombe à fragmentation », schématise un cadre du secteur minier congolais. En juin 2018, quatorze nouvelles entités contrôlées ou détenues par l’homme d’affaires israélien sont ajoutées à la liste de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC).À LIRERDC : Dan Gertler, du zénith au crépuscule

Gertler assure ne pas avoir vu le coup venir. Après vingt années passées à côtoyer les puissants, se croyait-il à l’abri ? « Il pensait que les États-Unis seraient plus reconnaissants pour ce qu’il avait pu faire au début des années 2000 », lance l’un de ses proches.

Intérêts d’Israël en Afrique centrale

Surpris, Gertler l’a sans doute été aussi lorsque, en janvier 2019, la Cour constitutionnelle a confirmé la victoire de Félix Tshisekedi. L’Israélien est désormais privé de Kabila, son principal relais au sommet de l’État. En réalité, le début de mandat de Tshisekedi ne bouscule en rien ses habitudes, car ce dernier poursuit un double objectif : se rapprocher des États-Unis, qui veulent démanteler le système Kabila, et ménager son prédécesseur, qui contrôle toujours la majorité.

L’homme d’affaires continue donc de se rendre régulièrement à Kinshasa, où il rencontre parfois Joseph Kabila. Dès 2019, il est introduit auprès de Tshisekedi et noue des premiers contacts dans son entourage. « Je n’ai jamais entendu nos amis américains nous dire qu’il était mauvais au point qu’on ne devait pas le laisser faire d’affaires en RDC », confiera le chef de l’État congolais en septembre de la même année.

Avec les sanctions américaines commence une véritable « opération survie ». Le 17 octobre 2018, le milliardaire s’attache les services de l’avocat Alan Dershowitz, proche du président Donald Trump, de Louis Freeh, qui fut directeur du FBI sous Bill Clinton.

Également assisté du cabinet Arnold et Porter, Gertler bénéficie du soutien plus informel d’une liste de personnalités aussi impressionnante qu’inattendue. Y figure notamment Yossi Cohen, patron du Mossad (2016-2021). Selon le média américain Bloomberg, ce dernier, avec Ron Dermer, l’ex-ambassadeur d’Israël à Washington, a fait valoir à plusieurs responsables américains l’importance que le réseau de Gertler en Afrique revêtait pour Israël. Gertler est, par ailleurs, proche de l’ancien ministre israélien Avigdor Lieberman. Si certains de nos interlocuteurs insistent sur le rôle informel que le magnat joue en faveur des intérêts de son pays en Afrique centrale, l’intéressé, lui, n’a pas souhaité commenter.

La bienveillance de Donald Trump

Dans un courrier daté du 13 novembre 2019, que JA a pu consulter, Jendayi Frazer, l’ex-secrétaire d’État adjointe du président Bush, souligne le rôle qu’a joué le milliardaire dans les accords de Sun City et en faveur de la diplomatie américaine au Congo au début des années 2000.À LIRERDC – Dan Gertler : un dernier cadeau de Trump au milliardaire israélien ?

Ce lobbying finit par payer. Le 15 janvier 2021, six jours avant son départ de la Maison Blanche, Donald Trump accorde une licence provisoire de un an à Dan Gertler, lui permettant ainsi d’accéder à ses comptes en dollars et de reprendre une partie de ses activités. Moins de deux mois plus tard, la nouvelle administration américaine la révoque, estimant qu’elle va « à l’encontre de la politique des États-Unis, qui vise à combattre la corruption et à promouvoir la stabilité de la RDC ». « L’administration Biden est obsédée par Gertler », explique un lobbyiste installé à Washington et familier de la RDC.

Selon un document que JA a pu consulter, l’homme d’affaires reste néanmoins titulaire d’une autorisation censée lui permettre de financer des activités caritatives à certaines conditions et à travers des circuits financiers pré-identifiés. En vigueur depuis le 12 janvier 2021, elle expire le 31 janvier 2023. Selon les proches de Gertler, elle n’a jusque-là pas pu être utilisée.

« La vérité finira par triompher »

La situation du milliardaire n’est guère plus favorable en RDC. En juillet 2020, grâce à deux lanceurs d’alerte, Global Witness et la Plateforme de Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAF) accusent Gertler d’avoir mis en place, avec la complicité de la banque Afriland et de plusieurs mandataires, un vaste réseau de blanchiment d’argent afin de contourner les sanctions.

« On m’a souvent dit que tous ces rapports étaient mauvais pour mon image, mais je n’y prêtais pas attention », assure Gertler, qui conteste ces accusations. « La vérité finira par triompher », prophétise-t-il. Au cours des semaines qui suivent la publication du rapport, l’Israélien organise pourtant la riposte. Il sonde, par le biais de son entourage, plusieurs cabinets de communication parisiens. Il contre-attaque aussi sur le plan judiciaire, en déposant plusieurs plaintes en diffamation contre les auteurs de l’enquête, qui ont, de leur côté, dénoncé des pressions avant la publication du rapport.À LIRERDC : « Vol, chantage, usage de faux »… La double riposte de Dan Gertler et d’Afriland First Bank

Ce changement de stratégie destiné à redorer son image se concrétise, le 16 novembre 2020, par l’annonce d’un projet dans lequel il invite « ses frères et sœurs congolais » à bénéficier des recettes de l’industrie minière en prenant des parts dans les royalties du projet Metalkol, dont il a discrètement acquis les droits en 2017. Immédiatement dénoncée par la société civile, l’initiative échouera.

Le 6 décembre 2021, neuf mois après le rétablissement des sanctions, les douze entreprises ciblées dans l’enquête de Global Witness, ainsi qu’un associé de Gertler accusé de l’avoir aidé à contourner les sanctions, sont ajoutés à la liste de l’OFAC.

Réputation et royalties

Gertler semble plus que jamais acculé. D’autant que depuis plusieurs mois, à Kinshasa, Félix Tshisekedi s’attelle à renverser la majorité détenue par Kabila. Sous l’impulsion des États-Unis, soucieux de contrer l’influence de la Chine, le président a annoncé, en mai 2021, son intention de renégocier les contrats miniers signés sous le règne de son prédécesseur.

Un mois plus tard, l’État congolais ne reconduit pas les permis pétroliers de Caprikat et de Foxwhelp sur le lac Albert, accusant ces deux entreprises, liées à Gertler, de ne pas avoir respecté leurs engagements. L’Israélien s’en défend et assure, audit à l’appui, avoir déjà investi 130 millions d’euros dans le projet. Le bras de fer débouche sur une procédure d’arbitrage devant la Chambre de commerce internationale, à Paris, où la RDC réclame aux sociétés du milliardaire un dédommagement de plus de 150 millions de dollars.

Cette procédure n’aboutira jamais. Fidèle à la discrétion qui le caractérise depuis vingt-cinq ans, Gertler finit par réapparaître à la présidence congolaise le 24 février 2022. Depuis plus d’un mois, il négocie en secret un protocole d’accord, avec le concours d’un petit groupe de conseillers à la Présidence. L’ex-patron de la Gécamines Albert Yuma a été consulté à l’occasion de ces discussions.À LIRERDC : les zones d’ombre de l’accord avec Dan Gertler

Ce deal n’a, à ce jour, pas été rendu public. Plusieurs de ses clauses, présentées à plusieurs membres de la société civile, sont pourtant connues. L’accord prévoit la restitution à l’État congolais de trois gisements miniers appartenant encore à Gertler et des deux permis du lac Albert, au cœur de la procédure d’arbitrage à laquelle la RDC s’engage, en retour, à renoncer, remboursant au passage les frais investis par Caprikat et Foxwhelp. « Nous n’avons pas été à l’origine de ces négociations, et je suis convaincu que nous aurions gagné l’arbitrage », prétend aujourd’hui l’homme d’affaires, estimant que la RDC sort « vainqueur » d’un tel accord. « Les parties sont convenues que l’accord met fin à tout litige entre elles et qu’elles n’ont plus aucune réclamation pendante l’une contre l’autre », assure-t-on à ce stade dans le camp du milliardaire.

« Ces permis n’avaient déjà pas été renouvelés en juin­ 2021, la RDC aurait dû les récupérer gratuitement. Or, aujourd’hui la RDC se retrouve en plus à remboursement des dépenses qui n’ont pas été indépendamment certifiées », s’insurge Jean-Pierre Okenda, directeur du département Industries extractives au sein de l’ONG Resource Matters.

Signature d’un accord amiable entre la RDC et le groupe Ventora, de l’homme d’affaires Dan Gertler (3e en partant de la gauche), le 24 février 2022.
Signature d’un accord amiable entre la RDC et le groupe Ventora, de l’homme d’affaires Dan Gertler (3e en partant de la gauche), le 24 février 2022.

Outre des dédommagements, qui n’ont pour le moment pas été décaissés, deux autres clauses ont fait bondir une partie de la société civile : le droit de Dan Gertler de continuer de percevoir des royalties sur trois projets miniers majeurs (un remboursement à la RDC d’une partie de celles perçues dans celui de la Kamoto Copper Company – KCC – est néanmoins prévu) et l’engagement de la RDC à œuvrer, « sans garantie de succès », à la levée des sanctions américaines. « Pour Gertler, les royalties sont de l’argent qu’il peut toucher immédiatement, alors qu’avant de percevoir des bénéfices la RDC devra faire fructifier des actifs dont on ne connaît pas la réelle valeur », dénonce Emmanuel Umpula, chercheur à l’Africa Resource Watch.

Cette question des royalties est loin d’être anodine. Selon l’audit de la Gécamines publié en juin 2022 par l’Inspection générale des Finances, pour la seule période entre 2015 et 2020, la cession des royalties dans le projet KCC a fait gagner à Gertler plus de 87 millions de dollars. Un « montant qui aurait pu profiter à la Gécamines », estime l’agence qui souligne toutefois que selon l’entreprise minière nationale, cette cession était « économiquement justifiée ».

L’accord a provoqué des tensions, tant au sein de la société civile – dont une partie l’a soutenu, estimant qu’il bénéficiait à la RDC – qu’au sein de l’exécutif et du cabinet. S’il a, in fine, été signé par Rose Mutombo, la ministre de la Justice, il a en réalité été négocié par une commission dirigée par André Wameso, le directeur de cabinet adjoint de Félix Tshisekedi, qui défend la légalité de l’acquisition, par Gertler, de ces royalties. La discrétion avec laquelle cet accord a été élaboré a provoqué un malaise parmi certains conseillers et ministres, inquiets des conséquences qu’il pourrait avoir sur les relations avec Washington. « Les réels enjeux, pour Dan Gertler, sont la levée des sanctions, sa réputation et les royalties qu’il a frauduleusement acquises. Pour la RDC, il est très risqué d’aller au bout de cet accord », analyse Jean-Pierre Okenda.

Obtiendra-t-il gain de cause ?

Conscient des résistances que cet accord soulève, le milliardaire se démène pour boucler les derniers détails. Mi-mars 2022, il a, selon nos informations, dépêché une large délégation à Kinshasa. Logée au Fleuve Congo Hotel, elle était menée par l’une de ses sœurs et devait, en son nom, finaliser la version définitive de l’accord. Presque au même moment, une délégation du Trésor américain s’est également rendue à Kinshasa pour réclamer, en vain, une version du deal. Après plusieurs demandes, Washington aurait, selon plusieurs sources officielles congolaises, obtenu il y a quelques semaines une copie de cet accord. « Le Trésor américain est actuellement en train d’analyser son contenu », assure un proche du président congolais qui suit le dossier.

Gertler obtiendra-t-il gain de cause ? Ces dernières semaines, il a trouvé des raisons d’y croire. Le 25 mai, jour de notre rencontre à Tel-Aviv, Glencore a annoncé être parvenu à un accord avec le département américain de la Justice après avoir plaidé coupable de faits de corruption dans différents marchés conclus en Afrique et en Amérique latine. Deux autres procédures, en Grande-Bretagne et au Brésil, ont abouti à la même conclusion sans que des charges soient retenues contre Gertler. Mais deux affaires sont toujours en cours, en Suisse et aux Pays-Bas.

Mais, alors que certains partenaires de Dan Gertler font – ou ont fait – l’objet d’enquêtes internationales, une partie de la société civile s’inquiète de l’impact que cet accord pourrait avoir sur d’éventuelles demandes de dédommagements que pourrait formuler la RDC par la suite.

Mécontentement à Washington

Reste que le principal handicap de Gertler demeure, puisque les sanctions interdisent au gouvernement congolais de l’indemniser en dollars. « Nous allons nous appuyer sur le cas de Glencore, qui règle les royalties de Gertler en euros depuis 2018, révèle un proche de Tshisekedi partie prenante au dossier. Rien ne nous empêche de le payer dans une autre monnaie que le dollar. »

« Pour ce qui est des sanctions, notre engagement est sans garantie de résultat. Nous avons simplement dit aux Américains que la RDC n’avait plus de problème avec Dan Gertler  », conclut notre source. Un message qui a du mal à passer à Washington. « Pour les États-Unis, aucun accord conclu avec Gertler n’est acceptable, confie un ancien haut fonctionnaire américain. Si ce deal entrait en vigueur, les conséquences seraient dommageables sur le plan diplomatique. »

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